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Les nuits de laitue, Vanessa Barbara

Ed. Zula, août 2015, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, 224 pages, 17.5 euros.

L'enfer, ce sont les voisins!


A force d'insomnies, on est prêt à tout essayer pour enfin dormir. C'est donc en toute confiance qu' Otto a ingurgité le remède de grand-mère, préconisé par son épouse Ada, et garanti 100% efficace: la tisane de laitue. Pas de chance, car au-delà du fait que le vieil homme éprouve maintenant une horrible aversion pour les légumes feuilles, il continue à passer des nuits blanches dans lesquelles, à défaut de repos, il ressasse ses souvenirs matrimoniaux ou repasse les minuscules événements de la journée.
"Il le savait pertinemment: ses dernières heures auraient un arrière goût de laitue, exactement comme ses nuits d'insomnie, ou quand ses copains s'endormaient. Exaspérantes, solitaires, absurdes. A tel point qu'il n'y avait pas de quoi pleurer."

Dans leur immeuble en haut de la colline, Otto et Ada menaient une existence paisible. Ces deux-là, radicalement différents pourtant, se complétaient à merveille. Alors qu'Otto préférait rester chez lui à lire des romans policiers ou à visionner des séries, Ada aimait s'occuper de ses voisins, à première vue, parfaitement normaux, mais qui, en s'y attardant de plus près, répondent parfaitement aux expressions "loufoques et baroques"! Du préparateur en pharmacie obsédé par les notices médicamenteuses, à la voisine qui tente de gérer ses chihuahuas hystériques, en passant par le facteur dont le principe est de distribuer le courrier n'importe comment afin de favoriser les échanges entre les gens, Ada avait ses journées bien remplies! Jusqu'au jour où elle se sentit fatiguée et essoufflée; mais elle restait optimiste en attendant que le médecin lui envoie ses examens médicaux par la poste. Hélas, encore une fois, le dysfonctionnement de la poste eu des conséquences graves: Otto se retrouva veuf.

Depuis, le vieil homme ne sort plus quasiment de chez lui, à ruminer l'excentricité de ses voisins, ne leur trouvant aucune excuse, à part peut-être pour M. Taniguchi, atteint de la maladie d'Alzheimer, vétéran de la seconde guerre mondiale ayant vécu une bien étrange aventure.
"Depuis la mort de son épouse, Otto avait décidé de se passer d petit déjeuner ultracalorique et gagnait directement le salon, où il s'enfonçait dans son fauteuil, la couverture sur les genoux."

L'insomnie chronique, les souvenirs qui refluent, ses voisins, font un cocktail détonant: Otto est de plus en plus paranoïaque. Mais qui est donc ce jeune homme roux à capuche qui traîne dans le quartier depuis quelques temps? Ada avait-elle des secrets pour son époux? A force de se gaver d'histoires de meurtres embrouillées, de films noirs et de polars sanglants, l'imagination du vieil homme atteint des sommets!

"C'était là une des grandes frustrations du vieil homme: tant de discussions inachevées, tant de choses interrompues, et elle n'avait même pas terminé de lui résumer l'épopée hindoue qu'elle lisait depuis le début de l'année."
Ada était la colonne vertébrale de son mari. Sans elle, la vie est bien terne!

Les nuits de laitue est un roman drôle, émouvant et profondément humain. Dominique Nédellec propose une traduction toute en légèreté et finesse, en totale adéquation avec le thème du roman. Subtilement, on glisse du roman social vers le polar, sans toutefois utiliser les ficelles du genre.
Du fond de son fauteuil, quasi immobile, Otto est pourtant le personnage central qui donne du relief et de la vigueur à ses "dingos de voisins".
Vanessa Barbara a écrit un premier roman sympathique, se lisant avec plaisir, ponctué de passages énergiques et entraînants.

A découvrir.

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