Les jeunes mortes, Selva Almada

Editions Métailié, octobre 2015, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, 140 pages, 17 euros.

En quête de vérité.


Depuis 2008, 1808 femmes ont été victimes de meurtres. Pour la plupart, on ne connait ni le mobile, ni le coupable. Mais le féminicide est une pratique bien plus ancienne. Adolescente au moment des faits, Selva Almada se souvient de trois faits divers survenus dans les années 80 dont aucun n'a été résolu. Maria Luisa, Andrea et Sarita ont été tuées chez elle, à l'extérieur, ou ont disparu, sans qu'aucune piste sérieuse apporte des fragments de vérité.

Trente ans après ces tragédies, l'auteure décide de faire la lumière sur ces événements dramatiques:
"Telle est peut-être ta mission: rassembler les os des jeunes femmes, les recomposer, leur donner une voix pour laisser ensuite courir librement quel que soit l'endroit où elles doivent se rendre."
Par cette enquête, ce sont toutes les jeunes femmes disparues que Selva Almada tente de réhabiliter. La pauvreté, la prostitution ou les mauvaises fréquentions ne doivent pas être un critère pour décider ou non de l'importance de l'affaire.
Au delà des histoires en elles-mêmes, c'est tout un contexte politique et social qui est soulevé. A l'époque, les médias s'intéressaient davantage au retour de la démocratie dans le pays après la dictature. Et puis, l'Argentine est une société patriarcale où la condition féminine était volontairement étouffée voire parfois reniée. Le père, le frère, le petit ami sont ceux qui possèdent "les pleins pouvoirs" sur la  jeune fille, la sœur, la fiancée...

Les jeunes mortes retrace le parcours de l'auteure pour trouver de nouvelles pistes. Et il ressemble parfois à un parcours du combattant, car trente ans après,  il n'est pas facile de retrouver des témoins et de les faire parler. Les souvenirs s'effacent ou alors, il est préférable d'oublier les faits...

Selva  Almada ne néglige rien. Elle consulte même une voyante susceptible de l'éclairer sur l'histoire de Sarita, dont on n'a jamais retrouvé le corps.
Parfois, dans la chaleur étouffante des villages endormis, elle se heurte à des mentalités ancrées, à des croyances populaires. Andrea, qui a été retrouvée poignardée dans son lit, n'aurait-elle pas été victime d'un rite sacrificiel? Sorcellerie, secte, même la légende du satyre agresseur sont des explications que les villageois se transmettent et qui suffisent pour expliquer les meurtres. Par contre, accuser un homme, un amoureux, un père, est un obstacle qu'il est difficile de franchir.

Pour expliquer sa démarche littéraire, Selva Almada se réfère à un tableau troublant de John Millais, Ophélie morte:


l'abandon d'Ophélie dans le marais, sans vie, les yeux entrouverts,  avec une expression à la fois de sérénité et de surprise  peinte sur le visage, les bras prêts à accueillir son agresseur. Cette Ophélie là symbolise toutes les victimes. Au delà du sordide fait divers, c'est la beauté et la jeunesse qu'on assassine.

Les jeunes mortes est un livre mémoire troublant, inquiétant parfois par ce qu'il met en évidence, et qui ne laissera personne indifférent.

A souligner, la traduction de Laura Alcoba, écrivain elle-même.

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