Le fil, Sophie Lemp

Ed. De Fallois, mai 2015, 93 pages, 15 euros.

L'art d'être grand-mère.


Il faut avoir son petit cœur bien accroché lorsqu'on commence ce récit, tant il nous renvoie à nos propres émotions, à nos propres souvenirs, à nos propres refoulements.

Après le décès de sa grand-mère, parce qu'il faut se résoudre à vider le petit appartement qui rassemble tant de souvenirs heureux, la narratrice exhume des carnets où son aïeule, de son écriture fine, mettait en mots ses émotions. Ces phrases, c'est le moyen pour celle qui reste de faire revivre un peu celle qui est partie, de maintenir le fil ténu qui les reliait:
"Quand je pense à elle aujourd’hui, deux images se superposent. Son corps, sans vie, ses bras maigres sous le cachemire rose, ses yeux clos. Puis l'autre, la vraie, la vivante, ses cheveux légèrement permanentées, ses ongles en amande, son nez qui rougissait lorsqu'elle avait froid."

Ces carnets, c'est comme un retour à la vie, aux souvenirs profondément enfouis et qui s'imposent maintenant. C'est "un juste retour des choses", le moyen de prolonger indéfiniment le repère, le phare que symbolisait la grand-mère. La narratrice n'hésite pas à employer des mots forts au point qu'ils en deviennent douloureux lorsque la personne n'est plus, pour décrire son aïeule:
"Parler avec elle, sentir qu'elle m'écoute avec une attention sans faille, m'apaise. Elle est ma colonne vertébrale. Mon repère."

Sans elle, le salut est-il possible peut se demander le lecteur en lisant ce petit texte? Oui, car la jeune femme explique qu'elle a appris à dresser l'absence, "à faire avec" comme on dit, à ne pas l'oublier, surtout pas, en transmettant des anecdotes, des souvenirs, à ses propres enfants.
Désormais, les carnets remplis de mots constituent le fil de sa mémoire, sa nouvelle colonne vertébrale.

Sophie Lemp a écrit 93 pages d'émotions intimes en pesant ses mots, ses virgules, ses silences. Parfois, on a envie de sangloter auprès d'elle, ou parfois, on se surprend à sourire, mais toujours, si on a eu la chance de connaître comme elle un grand-parent en or, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec sa propre histoire.
Le fil n'est pas un texte voyeuriste, ni une mise à plat des émotions douloureuses. Il est simplement la volonté de transmettre et de rendre hommage.

Très beau texte.

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