J'ai vu un homme, Owen Sheers

Ed. Rivages, août 2015, traduit de l'anglais (USA) par Mathilde Bach, 351 pages, 21.5 euros.

Roman miroir.


J'ai vu un homme est un titre énigmatique, ou en tout cas, réducteur. Car Owen Sheers dresse le portrait non pas d'un mais de trois hommes à des carrefours importants de leur vie. Tous sont étroitement liés par un fil d'Ariane presque invisible mais puissant. Tous ont vécu un événement dramatique qui les a reliés à jamais et va profondément les transformer.

 Tout au long de ce roman, l'obsession de l'auteur est de savoir si on se reconnaît toujours en s'observant dans le miroir. L'enveloppe physique est-elle en adéquation avec ce qui se joue dans la tête? Le calme apparent et l'affabilité ne sont-elles pas de bien maigres armures contre ce qui nous tourmente en privé?

"Lentement, il s'avança vers son image. Le rougeoiement de la lampe au sodium se déplaça vers son estomac puis sur son aine. Il se figea tout près de la fenêtre comme pour jauger l'homme qui le dévisageait. Un homme grand, pull bleu, jean, longs bras ballants et des cheveux blonds qui se clairsemaient."
En se regardant dans la glace, Michael Turner voit le même homme, pourtant sa vie vient de se briser. Sa jeune épouse, Caroline, vient d'être tuée au Pakistan, alors qu'elle effectuait un reportage. Depuis, Michael est dans la survie. Il a déménagé, s'est débarrassé des affaires de son épouse, et tente d'avancer dans l'écriture du livre qu'il s'est promis de terminer, dont le sujet est un homme public à la double personnalité. Une seconde vie se présente à lui:
"Une seconde naissance qui se produisait lorsqu'on vous amputait de l'être aimé. Lorsque, à peine trouvée, la personne qui donnait sens à votre vie, qui vous poussait à vous dépasser, disparaissait et était remplacée par son ombre, telle la mâchoire d'un piège. Pris entre ses crocs, le tissu des jours, des années, s'effilochait, se déchirait lentement."

Installé à Londres, il est devenu l'ami de ses voisins, les Nelson, un couple dynamique avec deux filles. Petit à petit, ils sont devenus un point d'ancrage l'empêchant de ruminer son chagrin.
"Telle une famille, Les Nelson étaient devenus pour lui une présence apaisante, un ancrage nécessaire contre les déferlantes du passé."
Josh et Samantha lui donnent l'impression illusoire qu'il va mieux, qu'il avance, qu'il a prise sur son existence:
"Michael écoutait, parlait, souriait, acquiesçait, il avait l'impression d'avoir traversé un miroir et d'observer le monde qu'il avait laissé derrière lui, un monde plus simple, plus enfantin, débarrassé du poids de la mort. Bien sûr, il savait que c'était illusoire."

Le thème du miroir est omniprésent dans ce roman. Le protagoniste est constamment dans l'image qu'il renvoie et celle qui est en lui. Il est illusoire de croire que tout va bien. Il harcèle le pilote du drone qui a tué par erreur son épouse, alors que ce dernier est en proie aux tourments de la culpabilité: "un cocktail corrosif de haine de soi et de chagrin continuait de le ronger de l'intérieur. Et ce liquide ne pouvait s'écouler qu'en lui."
Et puis, que fait-il à errer dans la maison des Nelson en leur absence? Il cherche Caroline, persuadé d'avoir senti son parfum, entraperçu son ombre. Il veut traverser le miroir et retrouver l'homme qu'il était avant l'apprentissage du malheur.

J'ai vu un homme est un roman déconcertant. Alors qu'on croit que le récit va se focaliser sur un seul personnage, la narration bifurque vers deux autres protagonistes: Daniel McCullen, pilote de drone au bord du gouffre, et Josh Nelson, ami de Michael et père de famille, qu' un deuil imprévisible va  transformer complètement.
Owen Sheers, à travers ces trois destins, montre à quel point nous sommes tous des éponges en termes d'affect. Culpabilité, remords, rédemption,  continuité de la vie après le deuil d'un proche sont les thèmes centraux, et ils sont abordés de manière différente. Finalement, se pose la question du droit de se reconstruire après la mort d'un être cher, et du droit de vivre malgré la culpabilité qui nous ronge. Il y avait une vie avant, et celle d'après. L'enveloppe physique ne change pas, le miroir renvoie le même homme, mais celui de l'intérieur est profondément transformé.

Mathilde Bach a traduit les tourments de Michael Turner. Elle a retranscrit un point de vue masculin, écrit par un auteur masculin. On sent de l'empathie pour le personnage, comme un léger voile posé sur les mots, les phrases, pour excuser les mauvaise décisions, les fautes, la douleur.
J'ai vu un homme ne propose pas de compréhension immédiate. Tout est dans la réflexion, après lecture, avec cette idée essentielle: nous ne sommes pas ce que nous renvoyons de nous, mais nous sommes la somme de nos tourments.

A découvrir.