Fragments de vacances!

Fragments de lecture part se ressourcer sur les remparts de Saint-Malo, pour revenir en pleine forme le lundi 02 novembre.

 A BIENTÔT !

 

©Virginie Neufville

 

 

RUE DES ALBUMS (109) Le ciel dégringole, Florence Desnouveaux et Anne-Lise Boutin

Ed. Didier Jeunesse, collection "à petits petons" octobre 2015, 24 pages, 11.95 euros.

Il a fallu qu'une malheureuse feuille de chou tombe sur la queue de chatounette alors qu'elle épiait une souris, pour que la panique l'envahisse et entraîne sa fuite.
"Chatounette se fige:
- Ahhh! Ma parole, le ciel dégringole! Sauve qui peut!
Chatounette se carapate dans la nuit."

A partir de ce minuscule incident, la chatte va emmener avec elle, dans sa course folle, tous les animaux qu'elle va rencontrer , tous persuadés que l'animal annonce un malheur. Lapin, renard, louve, deviennent de véritables moutons de Panurge qui suivent Chatounette et ne cherchent même pas à remettre en cause sa peur panique. Et puis, le chat a l'air si paniqué qu'il serait étonnant qu'il se trompe!
Heureusement, lorsque le groupe rencontre l'ours, tout change. Le groupe lui explique qu'il faut fuir, mais contrairement aux autres, le gros animal veut comprendre ce qui se passe...

Le ciel dégringole est une randonnée, c'est à dire un conte énumératif dans lequel un animal, persuadé que le monde va s'écrouler, entraîne avec lui d'autres animaux dans sa course folle. La cavalcade irraisonnée n'est due que par la seule force de conviction. Il a suffi que la chatte ait peur pour qu'elle emmène avec elle tous ceux qu'elle rencontre dans sa fuite. La croyance prend alors le pas sur les preuves tangibles.

Pour illustrer ce conte, Anne-Lise Boutin a privilégié les couleurs sombres (l'action se déroule la nuit) afin d'ajouter un caractère inquiétant à l'ensemble. Les animaux sont représentés de profil avec des silhouettes bien marquées par rapport au fond, facilitant ainsi l'impression de mouvement. Dès lors, le jeune lecteur suit véritablement la fuite des protagonistes au fil des pages. Enfin, l'ours, qui permet la résolution de l'intrigue, est représenté de manière rassurante, telle une incarnation du parent, ou tout au moins, de celui qui détient la bonne parole.

A découvrir à partir de 3 ans.

Aussi loin que possible, Eric Pessan

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Medium Grand Format, 140 pages, 13 euros.

Fuir.


Un matin, un regard entre eux a suffi. Antoine et Tony ont caché leurs sacs d'école dans le square attenant à leur cité, puis se sont mis à courir, ensemble, sans but.
Qu'est-ce qui a bien pu motiver cette course à pied improvisée? Aucun projet, aucune ruse, juste le fait d'être ensemble, de se comprendre sans se parler. Le corps qui prend son rythme, le cœur qui bat la chamade, le vent qui pique le visage, toutes ces sensations qui vous donnent l'impression d'exister, enfin!
"Je ne sais combien de temps encore on continuera. Sans doute aussi longtemps que les muscles de mes jambes seront plus forts que ma peur. Aussi longtemps que l'air parviendra à desserrer le nœud de mes angoisses, que des forces nouvelles viendront repousser la fatigue. On court, on voit des routes et des chemins et des sentiers et des traverses et des rues. On voit le monde si vaste se transformer en traits de vitesse à la lisière de nos yeux. On court, on gagne la lutte contre nos propres forces, on maintient la défaite à distance."

Les deux adolescents ont conscience des conséquences de cette fugue improvisée. L'absence au collège entraînera un coup de fil aux parents et, de là, s'enchaînera le fil des événements logiques en cas de disparition inexpliquée. Sauf qu'Antoine et Tony ne savent plus très bien s'ils comptent vraiment aux yeux de leurs familles. Celle de Tony se prépare à être expulsée de France à défaut de papiers en règle, celle d'Antoine gère par le silence et le non-dit la violence récurrente du père. Comment trouver sa place dans un foyer où on ne se sent pas bien?

"Tony a sa tristesse. J'ai ma colère", explique Antoine. Et elles sont assez fortes pour les faire courir loin de tout, jusqu'à la mer. Les kilomètres défilent et, au fur et à mesure, un sentiment de bien être et de liberté vient imprégner le cœur tourmenté des deux adolescents. Ce sont "deux rivières de treize ans qui se laissent entraîner le long d'une nouvelle pente".
Peu à peu, alors que leurs semelles claquent sur le bitume et  que se dessinent des paysages campagnards à l'horizon, Antoine et Tony ont l'impression grandissante d'être deux survivants d'une catastrophe programmée. Leurs corps réclament eau et nourriture. Il faut s'arrêter, voler dans une supérette et repartir à grandes foulées.

Tout en courant, Antoine tente de comprendre son geste. Cette fuite n'est finalement que la conséquence de drames quotidiens subis en silence, avec résignation. Fuir, c'est la volonté de ne plus être figé dans sa vie. Fuir, c'est choisir la liberté et reprendre possession de son corps. Et comme le marathonien au trentième kilomètre, c'est la tête qui décide s'il faut continuer à avancer ou s'arrêter. Les heures s'égrènent, puis la nuit, le jour suivant, et toujours cette fuite en avant sans vraiment savoir où toute cette aventure les mènera...

Aussi loin que possible est un roman coup de poing sur le mal être adolescent. Deux amis décident de fuir leur quotidien pour ne plus subir ce qui leur fait peur. Eric Pessan adopte un rythme narratif en concordance avec la course à pied: phrases brèves, puis longues, puis brèves; ponctuation changeante; chaque foulée est un pas de plus vers la liberté.
Antoine et Tony extériorisent leurs souffrances. La mer est une destination symbolique: c'est le lieu où l'on se sent incroyablement vivant.

Après Et les lumières dansaient dans le ciel (L'Ecole des Loisirs, 2014) et Plus haut que les oiseaux (L'Ecole des loisirs, 2012), Eric Pessan exprime une fois de plus les tourments de deux adolescents en rupture.

J'entends ta voix, KIM Young-ha

Ed. Philippe Picquier, octobre 2015, traduit du coréen par Young-Sook Kim et Arnaud Le Brusq, 316 pages, 19.50 euros.

J'écoute ta souffrance.


Dans Ma mémoire assassine, Kim Young-ha raconte l'histoire d'un tueur en série atteint de la maladie d'Alzheimer. Une fois de plus, l'auteur s'intéresse aux marginaux, se penchant cette fois-ci sur le destin du leader d'un gang de motards.
En guise d'épilogue au roman, il raconte l'origine de son sujet ainsi que sa démarche littéraire en voulant rencontrer les futurs protagonistes de sa fiction:
"La plupart des bonnes histoires viennent de traîtres ou de déserteurs. Je me sentis donc immédiatement curieux de le rencontrer et leur demandai de prendre un rendez-vous."
Par le biais de récits et de témoignages portant sur un motard charismatique, Kim Young-ha décide de creuser le sujet, d'en faire ensuite un roman, tout en se posant la question du pouvoir du romancier et sa capacité à transformer la réalité sans vraiment la dénaturer.

"Il paraît que je suis né à la croisée des chemins" aime à dire Jeï pudiquement, lorsqu'il raconte sa naissance chaotique.Né dans les toilettes de la gare de Séoul, il doit sa survie à une commerçante qui le sauve des griffes d'une marée humaine en délire. Plus tard, il développe très vite une faculté extra-sensorielle: entendre les souffrances des animaux, des objets et des êtres humains. Véritable caisse de résonance des malheurs des autres, il apprend à vivre avec, mais surtout à être à leur écoute. C'est ainsi qu'il se lie d'amitié avec Dong-Kyu, le narrateur principal, frappé de mutisme sélectif durant son enfance:
"En acquiesçant de la tête, j'avais pris l'habitude de considérer sa volonté comme la mienne. Il n'était donc pas le simple récepteur de mon désir mais son interprète."
Très vite, Jeï devient un modèle pour Dong-Kyu, même lorsqu'il entre dans la marginalité:
"Depuis toujours, il s'était construit sa propre carte de l'Univers. Imperméable à tout savoir scolaire, n'accordant guère de crédit aux adultes, il avait développé sa propre vision des choses."

Son adolescence au sein de la jeunesse délaissée et marginale de Séoul lui vaut de développer des aptitudes de leader au sein d'un gang de jeunes motards. A toute vitesse, sans casques, ces gamins parcourent les rues de la capitale, seul moyen pour eux d'exprimer leur colère, et de faire face à une société trop policée. Très vite, Jeï devient charismatique. Il entend leurs mal être, les comprend tout en leur adressant peu la parole. Cette position lui permet aussi de mieux se comprendre:
"Jeï avait saisi d'emblée l'étrangeté de son néant. Il était renvoyé au passé où il n'existait pas encore et projeté dans le futur où il ne serait plus. Il en éprouva une sorte d'effroi."

Le jeu du chat et de la souris contre les autorités va emmener le gang jusqu'à une course ultime, le jour de l'Indépendance, où Jeï et les siens vont défier la police jusqu'à une confrontation finale.

Kim Young-ha porte les sentiments humains à leur paroxysme en les transcrivant de façon brute, sans jugement de valeur. Il est le témoin d'une génération perdue et, par sa plume, décide de leur rendre une parole qui leur a été depuis longtemps enlevée. Au delà du parcours de Jeï et des jeunes marginaux, l'auteur dénonce les tensions sociales dues à une société trop policée qui laisse sa jeunesse de côté si elle ne rentre pas dans le moule prévu par la loi.
Les voix qu'entend le héros sont les bruits, parfois les mugissements de la société qui gronde. Seulement, personne ne les entend vraiment. Alors, en choisissant un héros comme Jeï, Kim Young-ha propose une alternative, un retour à l'écoute, pour enfin tenter de comprendre comment ces jeunes coréens en sont arrivés là.
En filigrane, la relation entre Dong-Kyu et Jeï met en évidence le côté charismatique du leader:
"Plus il s'élevait, plus moi je dégringolais. Je me sentais comme un eunuque au service de son souverain depuis l'enfance."

J'entends ta voix est un roman principalement centré sur les émotions, ne proposant aucune piste de réflexion sur les agissements des personnages. Tout est raconté à l'état brut, et la narration amplifie la force des émotions présentées.
Kim Young-ha a donné la parole à ceux qu'on n'entend pas grâce à la puissance des mots.

REGARDS CROISES (19) La famille Middlestein, Jami Attenberg

Ed. 10/18, avril 2015, traduit de l'anglais (USA) par Karine Reignier-Guerre, 280 pages, 7.5 euros.



Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"Les aliments sont faits d'amour. Manger, c'est aimer. Aimer, c'est manger. Et si un gros morceau de pain peut apaiser les pleurs d'un enfant, en quoi est-ce un problème ?"

Tel était le rapport à la nourriture pour la maman d'Edie. Seulement voilà, éduquée de cette façon, Edie pèse désormais plus de 150 kilos. Son cœur s'affaiblit, son diabète est difficilement gérable, et ses deux enfants adultes, Robin et Berny se font un sang d'encre.
L'obésité fait peur, mais chez les Middlestein, on a toujours vécu avec. D'ailleurs, les chapitres du roman égrènent la courbe de poids d'Edie. Sauf qu'au pire moment, Richard Middlestein, le mari, décide de prendre la fuite. Ce départ, à un moment où son épouse doit se faire opérer, est très mal perçu. Lui y voit un acte de survie plutôt que de lâcheté, car vivre au quotidien avec Edie devenait un véritable parcours du combattant...

"Edie était couchée à présent. Son esprit tournait à plein régime, comme toujours. Son corps, lui, se déplaçait de plus en plus lentement, si lentement qu'elle avait parfois l'impression de ne plus se mouvoir du tout."
Alors qu'elle sombre dans l'invalidité, Richard papillonne, en quête d'une nouvelle compagne. Robin, leur fille, révoltée depuis toujours, suit l'affaire de loin, quant à Berny, c'est son épouse Rachelle qui a décidé de prendre les choses en main en voulant gérer la santé de sa belle-mère, tout en imposant à sa famille un régime bio. Bref, chez les Middlestein, la nourriture n'est plus un plaisir, et personne ne va très bien...

Pourquoi Edie est-elle devenue ainsi? L'éducation n'explique pas tout; en plus, elle a connu une période, durant ses études d'avocate, où elle flirtait avec la maigreur. Chacun y va de son opinion, sans vraiment comprendre les motivations qui ont pu pousser une femme à atteindre l'obésité morbide. Rien n'y fait, même malade, Edie rêve encore de paquets de chips ou de biscuits au chocolat noir:
"Ils ne dégageaient aucune odeur. On aurait dit un courant d'air, et c'est ce qu'elle ressentait quand elle les mangeait : ils la traversaient  comme une brise légère sans jamais remplir son estomac."
En fait, Edie comble, en mangeant, le manque de communication notoire au sein de sa famille. "La nourriture offrait la meilleure cachette qui soit". Les contraintes, les compromis du couple, les disputes régulières avec Richard, ont eu raison de sa volonté. Se laisser aller, voilà la seule solution trouvée pour montrer à tous qu'elle souffre.

La famille Middlestein est un roman anti-individualiste. L'auteur raconte une famille dans son ensemble. Ils forment un tout, et ne sont que l'ombre d'eux-mêmes lorsqu'ils sont séparés, même s'ils ne veulent pas le reconnaître. Les Middlestein sont gentiment cinglés et, à force, fonctionnent avec des valeurs décalées pour le commun des lecteurs!
Jami Attenberg, en filigrane, prétend que le couple est un cauchemar : Edie-Richard, puis Berny-Rachelle sont des exemples à ne pas suivre car l'un aliène l'autre. Et si Robin mettait un terme à ce modèle en formant un couple heureux avec Daniel?

Ce roman est une plongée dans les relations névrotiques mais souvent souriantes d'une famille américaine type dont la mère est gangrénée par des problèmes d'obésité. Sous couvert d'une narration et d'un ton légers, Jami Attenberg fait honneur aux victimes co-latérales de la maladie d'Edie.Le mari, les enfants et petits enfants souffrent et s'emploient à vouloir la soigner,  alors que cette dernière s'est résignée depuis longtemps à accepter sa maladie.


Lire l'article de Christine Bini  sur son blog La lectrice à l’œuvre.

Les lumières de Central Park, Tom Barbash

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, octobre 2015, 300 pages, 22.9 euros.
Recueil de nouvelles.

Lignes de vies.


 Tom Barbash part d'un constat simple: les êtres humains ne sont pas faits pour vivre seuls. Ils ont besoin de partager leur vie avec quelqu'un même si la relation est biaisée dès le départ.
Qui plus est, l'union de deux solitudes peut prendre différentes formes:  par exemple, une mère et son fils, une responsable d'un accident de voiture avec les parents de sa victime, ou encore un prof de tennis avec son protégé...

Les lumières de Central Park est un recueil de treize nouvelles qui se veut être le miroir des différents liens qui peuvent unir deux êtres. Sans jamais sombrer dans le pathos, Tom Barbash raconte les familles recomposées, les deuils, les amours naissantes et mourantes, les amitiés qui s'érodent avec le temps. A chaque fois, le lecteur sent un voile d'empathie et de bienveillance se poser sur ces récits de vies aux bords si anguleux qu'on pourrait s'y blesser très facilement.

"Je me suis autorisée à croire que c'était possible. Je pouvais percuter un arbre, un rocher ou une congère avec suffisamment de violence pour que quelque chose se brise en moi. J'allais rester ici, descendre la pente sombre et raide à toute allure jusqu'à ce que ça se perde", se dit la narratrice de Comment tomber. A-t-elle le droit de reconstruire sa vie après une rupture amoureuse douloureuse? Faut-il souffrir pour avoir l’impression d'exister?
Justement, cette notion de douleur est récurrente dans le recueil. Non pas cette souffrance physique consécutive à une blessure, mais la douleur de l'âme, bien plus lancinante et plus difficile à guérir. Parfois, on tente de fuir pour l'oublier l'espace d'un instant, comme Dex, contraint de vivre avec Russell, son nouveau beau père bling bling:
"Et je cours et je suis seul, et c'est tout ce que je peux faire pour ne pas m'effondrer." (Janvier)
A contre courant, certains préfèrent ne rien changer, pire, faire semblant, histoire d'oublier un temps le vide qui accompagnera désormais leur existence. Dans La soirée des ballons géants, Timkin ne renonce pas à la soirée organisée dans son appartement, alors que sa femme l'a quitté deux jours plus tôt, comme si la séparation n'était pas véritablement actée. Timkin tente de prolonger sa vie d'avant, cette sensation d'être deux et de s'adapter à chaque instant:
"C'était comme dans un film, avant que quelque chose de terrible n'arrive, avant l'onde créée par une rupture d'iceberg ou avant une vague scélérate."

La rupture est un autre thème largement traité par Tom Barbash. C'est le mot qui fait peur dans le couple, dans la famille. Il est la néfaste promesse de jours sombres seul avec soi-même, à se demander quelle est notre part de responsabilité. De plus, les conséquences peuvent prendre différentes tournures. Dans La rupture, une mère s'immisce dans la vie privée de son fils unique pour oublier qu'elle est désormais seule, tout en se revendiquant ce droit:
"Elle se plaisait en sa compagnie et, ces derniers temps, elle avait commencé à comprendre que c'était ainsi qu'on était récompensé de tout le travail qu'on avait fait, par ces années d'amitié. On regardait ses enfants devenir le genre de personne qu'on aimerait connaître."
Dans Lettres à l'académie, un entraîneur de tennis mis de côté, inonde de lettres le père de son ex-protégé, en se croyant étroitement lié à lui:
"Sachez que vous ferez toujours partie de ma neurochimie, cette partie de moi qui chante, pleure et appréhende pleinement les choses de la vie."

Enfin , la traduction toujours aussi délicate et fluide d'Hélène Fournier met en lumière la misère sociale et les liens familiaux qui, lorsqu'ils sont toxiques, produisent des êtres cabossés par la vie alors qu'ils n'ont pas encore atteint la trentaine. De fait, sans le vouloir vraiment, imbibés par leurs souvenirs, leur quotidien, et par l'environnement où ils évoluent, ces personnages font de leur existence une fatalité qu'il faut supporter à défaut de vouloir se donner les moyens de la transformer. De là, ils deviennent spectateurs de leur propre existence, et sont à l'image du paysage qu'ils traversent:
"Le ciel est toujours gris et bas quand j'atteins le sommet de la butte et passe devant deux petites exploitations agricoles de Buffalo Street; des silos à grains vides et délabrés, deux ballots de foin posés là, telles des voitures mises au rebut. Il fait tellement gris par ici que nous en oublions à quoi ressemble le printemps, et que nous nous demandons s'il arrivera même un jour." (Spectateur)

La plus belle nouvelle du recueil, L'anniversaire, résume à elle toute seule l'incroyable complexité des émotions qui nous submergent. Il suffit d'un traumatisme pour que le passé reflue, et se posent les questions de la responsabilité, du pardon, et du droit d'être heureux, malgré tout.

Les lumières de Central Park est un recueil de nouvelles publiées au départ séparément dans des revues américaines. Pourtant, on y trouve un vrai fil conducteur, un fil d'Ariane qui les unit, faisant de Tom Barbash un auteur à l'écoute de ses personnages décrits à un moment crucial de leur vie. Il raconte tous ces bobos de l'âme qui font de nous ce que nous sommes, en utilisant des angles d'attaque différents. Hélène Fournier, traductrice littéraire entre autres de Dan Chaon, a fourni un travail de ciseleur, proposant une traduction au plus juste des émotions décrites, au plus proche des histoires racontées.

A découvrir!

RUE DES ALBUMS (108) Le grand et le petit, Catherine Leblanc et Jean-François Martin

Ed. Seuil Jeunesse, septembre 2015, 40 pages, 13.9 euros.

A deux.


Tout commence avec une histoire de construction de bateau. Le grand, avec son béret de marin sur la tête, est  sur le pied de guerre. Tout en s'organisant, il prodigue des conseils au petit, qui, bien sur, veut lui aussi construire son navire. "Tous deux commencent à travailler pleins d'enthousiasme", mais, très vite, la grande entente s'effiloche. Course  au meilleur, jalousie du petit sur le grand et réciproquement, agacement, font que les deux réalisations se font sous pression! Enfin, plutôt, les deux bambins se mettent une pression inutile et se comparent. Résultat, le bât blesse, et le petit, trop en colère, veut en venir aux mains, mais le grand préfère se sauver de l'atelier:
"Furieux, le petit se précipite vers le grand pour le frapper. Celui-ci le repousse. La colère du petit l'impressionne, mais il a peur aussi de sa propre force: s'il se mettait en colère à son tour, il écrabouillerait le petit. Il préfère le planter là et s'en aller faire un tour dans la lande."


Fuir, pour ne plus entendre les sarcasmes du petit; fuir pour éviter les poings; fuir pour éviter que sa propre colère prenne le dessus. Seulement, pas facile de retrouver ses repères dans la lande alors que la nuit tombe. De son côté, le petit a décidé de suivre le grand, mais durant sa course, sa colère tombe aussi vite qu'un soufflé!
Le grand s'arrête lui aussi de courir; il marche désormais et écoute son cœur. Et il se rappelle des bons moments passés... Or, dans la lande, la nuit, ne risquent-ils pas de se perdre en voulant se retrouver.


 Jean-François Martin a privilégié des scènes avec des personnages vus de profil, et forcément de tailles différentes. A cela, s'ajoute un jeu d'ombres et de lumières, comme si les protagonistes participaient à un théâtre d'ombres. Autant les scènes d'atelier sont statiques, autant les fuites dans la lande bénéficient d'une véritable impression de mouvement!


Le grand et le petit sont différents par la taille et l'âge, mais vraiment semblables dans leurs émotions. Chacun de leur côté, ils éprouvent un sentiment d'exaspération, et choisissent la fuite plutôt que de se laisser déborder physiquement par leurs sentiments du moment. De l'apaisement, naîtra le manque et le retour des bons souvenirs passés ensemble.

Catherine Leblanc et Jean-François Martin proposent un bien bel album très au fait des sentiments des plus jeunes et de leurs réactions, avec des illustrations originales et soignées. La trame est innovante, mais laisse au jeune lecteur la possibilité de s'identifier à un des personnages. Car tous les frères et sœurs du monde s'y reconnaîtront!

A découvrir à partir de 5 ans.

Constellation, Adrien Bosc

Ed. Le Livre de Poche, août 2015, 216 pages, 6.3 euros.
Grand Prix du Roman de l'Académie Française 2014

Fragments de vies


"Un concours infini de causes détermine le plus improbable résultat. Quarante-huit personnes, autant d'agents d'incertitudes englobées dans une série de raisons innombrables, le destin est toujours une affaire de point de vue. Un avion modélisé dans lequel quarante huit fragments d'histoires forment un monde."
Ne vous êtes vous jamais fait la réflexion, dans un bus, un train ou un avion, que les occupants formaient un échantillon d'humanité, et qu'à ce moment précis passé avec eux, nos destins étaient étroitement liés?

Adrien Bosc reprend un célèbre fait divers survenu en octobre 1949, qui doit surtout sa trace dans la mémoire collective au fait que, parmi les occupants de l'avion, se trouvait un certain Marcel Cerdan. Pourtant, le célèbre chiromancien Arista l'avait prévenu: "Évitez de voyager dans les airs, surtout le vendredi." Mais, c'est bien connu, "plus l'oracle est précis, moins on l'écoute, telle est la leçon de Cassandre."

Le Constellation qui s'est écrasé sur une île des Açores ne laissa aucun survivant. Forcément, Marcel Cerdan n'était pas seul, d'autres personnes ont péri, ayant eu aussi une vie, un destin. Alors, l'auteur se demande, à la façon d'André Breton dans Les Vases Communicants:
"La causalité ne peut être comprise qu'en liaison avec la catégorie du hasard objectif, forme de manifestation de la nécessité."
Quelles sont les hasards objectifs, les fils ténus qui ont reliés chacune des quarante-huit vies dans la carlingue du Constellation?

Adrien Bosc ne veut pas refaire une enquête; son livre ne se veut pas être une prosopopée, comme le second vol ayant eu lieu quelques jours après le drame pour tenter de comprendre les causes du crash. Il pose des questions, relie des points communs, des événements troublants, relate des fragments de vie, tels ceux de la violoniste virtuose Ginette Neveu,du chef d'entreprise Kay Kamen en partenariat commercial avec la firme Disney, ou encore ceux des jeunes bergers basques partis en quête d'aventure aux Etats-Unis.
"La fiction d'un je omniscient enfilant les vêtements des victimes comme l'on se glisse dans les costumes d'un petit théâtre d'époque n'existe pas." 

A force de rassembler des faits, des causalités, l'auteur propose une série de hasards objectifs plausibles. Le lecteur, lui aussi, est libre de mettre en place son point de vue.
Ni contre enquête, ni fiction à proprement parler, ce premier roman offre une perspective inédite sur un fait divers célèbre, et rend hommage à toutes ces constellations de vies, fauchées en plein vol.

Les jeunes mortes, Selva Almada

Editions Métailié, octobre 2015, traduit de l'espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, 140 pages, 17 euros.

En quête de vérité.


Depuis 2008, 1808 femmes ont été victimes de meurtres. Pour la plupart, on ne connait ni le mobile, ni le coupable. Mais le féminicide est une pratique bien plus ancienne. Adolescente au moment des faits, Selva Almada se souvient de trois faits divers survenus dans les années 80 dont aucun n'a été résolu. Maria Luisa, Andrea et Sarita ont été tuées chez elle, à l'extérieur, ou ont disparu, sans qu'aucune piste sérieuse apporte des fragments de vérité.

Trente ans après ces tragédies, l'auteure décide de faire la lumière sur ces événements dramatiques:
"Telle est peut-être ta mission: rassembler les os des jeunes femmes, les recomposer, leur donner une voix pour laisser ensuite courir librement quel que soit l'endroit où elles doivent se rendre."
Par cette enquête, ce sont toutes les jeunes femmes disparues que Selva Almada tente de réhabiliter. La pauvreté, la prostitution ou les mauvaises fréquentions ne doivent pas être un critère pour décider ou non de l'importance de l'affaire.
Au delà des histoires en elles-mêmes, c'est tout un contexte politique et social qui est soulevé. A l'époque, les médias s'intéressaient davantage au retour de la démocratie dans le pays après la dictature. Et puis, l'Argentine est une société patriarcale où la condition féminine était volontairement étouffée voire parfois reniée. Le père, le frère, le petit ami sont ceux qui possèdent "les pleins pouvoirs" sur la  jeune fille, la sœur, la fiancée...

Les jeunes mortes retrace le parcours de l'auteure pour trouver de nouvelles pistes. Et il ressemble parfois à un parcours du combattant, car trente ans après,  il n'est pas facile de retrouver des témoins et de les faire parler. Les souvenirs s'effacent ou alors, il est préférable d'oublier les faits...

Selva  Almada ne néglige rien. Elle consulte même une voyante susceptible de l'éclairer sur l'histoire de Sarita, dont on n'a jamais retrouvé le corps.
Parfois, dans la chaleur étouffante des villages endormis, elle se heurte à des mentalités ancrées, à des croyances populaires. Andrea, qui a été retrouvée poignardée dans son lit, n'aurait-elle pas été victime d'un rite sacrificiel? Sorcellerie, secte, même la légende du satyre agresseur sont des explications que les villageois se transmettent et qui suffisent pour expliquer les meurtres. Par contre, accuser un homme, un amoureux, un père, est un obstacle qu'il est difficile de franchir.

Pour expliquer sa démarche littéraire, Selva Almada se réfère à un tableau troublant de John Millais, Ophélie morte:


l'abandon d'Ophélie dans le marais, sans vie, les yeux entrouverts,  avec une expression à la fois de sérénité et de surprise  peinte sur le visage, les bras prêts à accueillir son agresseur. Cette Ophélie là symbolise toutes les victimes. Au delà du sordide fait divers, c'est la beauté et la jeunesse qu'on assassine.

Les jeunes mortes est un livre mémoire troublant, inquiétant parfois par ce qu'il met en évidence, et qui ne laissera personne indifférent.

A souligner, la traduction de Laura Alcoba, écrivain elle-même.

J'ai vu un homme, Owen Sheers

Ed. Rivages, août 2015, traduit de l'anglais (USA) par Mathilde Bach, 351 pages, 21.5 euros.

Roman miroir.


J'ai vu un homme est un titre énigmatique, ou en tout cas, réducteur. Car Owen Sheers dresse le portrait non pas d'un mais de trois hommes à des carrefours importants de leur vie. Tous sont étroitement liés par un fil d'Ariane presque invisible mais puissant. Tous ont vécu un événement dramatique qui les a reliés à jamais et va profondément les transformer.

 Tout au long de ce roman, l'obsession de l'auteur est de savoir si on se reconnaît toujours en s'observant dans le miroir. L'enveloppe physique est-elle en adéquation avec ce qui se joue dans la tête? Le calme apparent et l'affabilité ne sont-elles pas de bien maigres armures contre ce qui nous tourmente en privé?

"Lentement, il s'avança vers son image. Le rougeoiement de la lampe au sodium se déplaça vers son estomac puis sur son aine. Il se figea tout près de la fenêtre comme pour jauger l'homme qui le dévisageait. Un homme grand, pull bleu, jean, longs bras ballants et des cheveux blonds qui se clairsemaient."
En se regardant dans la glace, Michael Turner voit le même homme, pourtant sa vie vient de se briser. Sa jeune épouse, Caroline, vient d'être tuée au Pakistan, alors qu'elle effectuait un reportage. Depuis, Michael est dans la survie. Il a déménagé, s'est débarrassé des affaires de son épouse, et tente d'avancer dans l'écriture du livre qu'il s'est promis de terminer, dont le sujet est un homme public à la double personnalité. Une seconde vie se présente à lui:
"Une seconde naissance qui se produisait lorsqu'on vous amputait de l'être aimé. Lorsque, à peine trouvée, la personne qui donnait sens à votre vie, qui vous poussait à vous dépasser, disparaissait et était remplacée par son ombre, telle la mâchoire d'un piège. Pris entre ses crocs, le tissu des jours, des années, s'effilochait, se déchirait lentement."

Installé à Londres, il est devenu l'ami de ses voisins, les Nelson, un couple dynamique avec deux filles. Petit à petit, ils sont devenus un point d'ancrage l'empêchant de ruminer son chagrin.
"Telle une famille, Les Nelson étaient devenus pour lui une présence apaisante, un ancrage nécessaire contre les déferlantes du passé."
Josh et Samantha lui donnent l'impression illusoire qu'il va mieux, qu'il avance, qu'il a prise sur son existence:
"Michael écoutait, parlait, souriait, acquiesçait, il avait l'impression d'avoir traversé un miroir et d'observer le monde qu'il avait laissé derrière lui, un monde plus simple, plus enfantin, débarrassé du poids de la mort. Bien sûr, il savait que c'était illusoire."

Le thème du miroir est omniprésent dans ce roman. Le protagoniste est constamment dans l'image qu'il renvoie et celle qui est en lui. Il est illusoire de croire que tout va bien. Il harcèle le pilote du drone qui a tué par erreur son épouse, alors que ce dernier est en proie aux tourments de la culpabilité: "un cocktail corrosif de haine de soi et de chagrin continuait de le ronger de l'intérieur. Et ce liquide ne pouvait s'écouler qu'en lui."
Et puis, que fait-il à errer dans la maison des Nelson en leur absence? Il cherche Caroline, persuadé d'avoir senti son parfum, entraperçu son ombre. Il veut traverser le miroir et retrouver l'homme qu'il était avant l'apprentissage du malheur.

J'ai vu un homme est un roman déconcertant. Alors qu'on croit que le récit va se focaliser sur un seul personnage, la narration bifurque vers deux autres protagonistes: Daniel McCullen, pilote de drone au bord du gouffre, et Josh Nelson, ami de Michael et père de famille, qu' un deuil imprévisible va  transformer complètement.
Owen Sheers, à travers ces trois destins, montre à quel point nous sommes tous des éponges en termes d'affect. Culpabilité, remords, rédemption,  continuité de la vie après le deuil d'un proche sont les thèmes centraux, et ils sont abordés de manière différente. Finalement, se pose la question du droit de se reconstruire après la mort d'un être cher, et du droit de vivre malgré la culpabilité qui nous ronge. Il y avait une vie avant, et celle d'après. L'enveloppe physique ne change pas, le miroir renvoie le même homme, mais celui de l'intérieur est profondément transformé.

Mathilde Bach a traduit les tourments de Michael Turner. Elle a retranscrit un point de vue masculin, écrit par un auteur masculin. On sent de l'empathie pour le personnage, comme un léger voile posé sur les mots, les phrases, pour excuser les mauvaise décisions, les fautes, la douleur.
J'ai vu un homme ne propose pas de compréhension immédiate. Tout est dans la réflexion, après lecture, avec cette idée essentielle: nous ne sommes pas ce que nous renvoyons de nous, mais nous sommes la somme de nos tourments.

A découvrir.


RUE DES ALBUMS (107) Radegonde et la Grand'Goule, Naïma et Anne Mahler

Ed. Le Père Fouettard, collection Grain de Sable, octobre 2015, 32 pages, 13 euros.

Deux versions, deux points de vue.


"L'histoire est souvent racontée par les vainqueurs. Avec des ouvrages recto-verso présentant deux versions d'un même récit, conté par deux protagonistes, la collection Grain de Sable fait dérailler les rouages du prêt-à-penser. Ce grain de sable, à partir d'un petit rien, devient une perle de nacre, comme l'imaginaire d'un enfant qui se sculpte en douceur."

 

Radegonde habite un village moyen-ageux qui vit dans la hantise des tempêtes et des pluies diluviennes.
"La Grand'goule sort alors de sa cachette et s'engouffre dans le labyrinthe des égouts. Elle rôde, immense, et cherche des humains à dévorer. Personne ne l'a jamais vraiment vue. On dit qu'il s'agit d'un dragon noir gigantesque."
En plus du déferlement de la nature, les habitants vivent dans la crainte du monstre. Croyance populaire? Rumeur? Vérité avérée? En tout cas, la Grand'goule qui se cache dans le labyrinthe des égouts, est aussi célèbre que le Minotaure de Crète.
La jeune Radegonde veut en avoir le cœur net. Elle ira à la rencontre et du dragon, et de son destin. Il est temps qu'on en finisse avec le Mal.

Pour le soi-disant monstre, la vérité est bien plus complexe que celle que veut bien croire les hommes.
"Dans le temps, c'était mieux. Jadis, nous autres les dragons, nous étions libres et forts. J'étais jeune alors et je volais encore, jouant avec mes semblables entre la terre, la mer et les airs."
Avec l'arrivée des êtres humains, petit à petit ses conditions de vie se sont dégradées jusqu'à devenir un ennemi public! Depuis, il se cache pour survivre:
"je ne connais plus la caresse du vent, j'ai oublié le parfum des arbres au sommet des montagnes."
La Grand'goule est devenu aussi un objet de convoitise:
"Ils cherchent la gloire, ils veulent ma peau pour en tanner le cuir qui fait soi disant les meilleures armures et les sacs les plus précieux, mes dents en guise de talismans et mon coeur pour le vendre aux alchimistes."
A chaque fois qu'il sort pour se dégourdir les pattes, c'est la même histoire, on l'accuse des pires maux. Maintenant il se cache, jusqu'à ce qu'un jour, une petite fille rousse bien aimable s'avance à sa rencontre...

La collection Grain de Sable est une pépite dans l'univers de l'album jeunesse car elle permet au jeune lecteur de poser lui-même son point de vue, en proposant les deux versions d'une même histoire.
Le récit change en fonction de celui qui la raconte. Dans Radegonde et la Grande'Goule, la situation finale est la même, mais la trame narrative diffère. D'un côté l'ennemi est le dragon, de l'autre l'être humain est l'ennemi potentiel.
Jusqu'au bout, on se demande si les deux personnages peuvent se rapprocher. Le texte est clair, exploitant à merveille le vocabulaire épique et d'époque.

Côté illustrations, tout est pensé, jusqu'à une double couverture inversée. Les dessins sont en adéquation avec le texte et s'adaptent au point de vue du narrateur. Toute illusion religieuse a été effacée pour proposer un  ensemble qui peut se comprendre sans le texte.

Avec cet album, la légende du dragon monstrueux du Poitou en prend un coup! Naïma et Anne Malher appellent à l'objectivité et à la tolérance.
Original et malin, ce livre st un pur plaisir de manipulation; et puis deux histoires au lieu d'une c'est toujours mieux!

A découvrir à partir de 3 ans.

A la poursuite du Grand Chien Noir, Roddy Doyle

Ed. Flammarion Jeunesse, septembre 2015, traduit de l'anglais (Irlande) par Marie Hermet, 256 pages, 14 euros.
Illustrations de Chris Judge.

Sauver les grands!


Qui est ce grand chien noir qui se faufile dans les maisons de Dublin pour y répandre la tristesse et la résignation? Parfois gros nuage , parfois énorme bête aux crocs acérés se faufilant dans les rues, ses apparences sont multiples et toujours menaçantes.
La première fois que Gloria et Simon en ont entendu parler, c'est lorsqu'ils étaient cachés sous la table de cuisine à écouter la conversation des adultes. Depuis quelques temps, à la maison, les parents accueillent l'oncle Ben. Une aubaine pour les enfants, car Ben est un compagnon de jeu idéal d'habitude. Or, Ben n'est plus pareil, grand-mère dit de lui que "le Grand Chien Noir de la dépression s'est installé sur les épaules de ce garçon", pour ajouter ensuite: "C'est toute la ville qui est entrée en dépression. On voit tant de gens dans les rues maintenant, qui ont l'air malheureux."

Simon et Gloria ont compris d'abord l'information au premier degré. Un grand chien noir menace la ville et ses habitants, les attaquant parfois.
"Ce Grand Chien Noir n'avait rien de sympathique et voilà qu'il était monté sur le dos de leur oncle. Ils ne savaient pas ce que le Grand Chien Noir pouvait bien faire une fois qu'il était installé sur le dos de quelqu'un. Il pouvait lécher leur oncle de son affreuse langue noire ou lui murmurer des horreurs à l'oreille, ils ne savaient rien."

A la nuit tombée, ils décident d'arpenter les rues de Dublin à la recherche de cet ennemi qui fait tant de mal dans les maisons. Peu à peu, ils sont rejoints par d'autres enfants, eux aussi témoins des manigances du Grand Chien Noir. En s'alliant, ils sont plus forts, et c'est donc naturellement que les animaux, doués de parole en cette nuit fantastique, apportent leur aide. La chasse au chien noir est ouverte! Cependant, la traque n'est pas si simple, car la dépression est résistante, et va utiliser toutes les armes dont elle dispose pour venir à bout des enfants de Dublin.
Les enfants ont un énorme pouvoir: ils incarnent l'avenir et sont remplis d'espoir. Le Grand Chien Noir pourra-t-il rivaliser face à cette petite marée humaine?

A la poursuite du Grand Chien Noir file la métaphore pour expliquer concrètement aux enfants la dépression. Parfois, la tristesse, la morosité s'installent dans les familles, et les enfants ne reconnaissent plus leurs parents autrefois si gais. L'auteur propose des pistes, ajoute une touche fantastique et drôle pour rendre le phénomène accessible à la compréhension immédiate.
Les illustrations de Chris Judge apportent du pep's au texte en le rendant attrayant. A dix ans, lire plus de 200 pages, est parfois une épreuve qu'on croit insurmontable; au moins les illustrations rendent l'obstacle moins difficile.

Ce roman jeunesse est bien mené, sans temps mort, et exploite le thème de la crise sociale et du mal être des adultes en se mettant au niveau du jeune lecteur.
Enfin, un roman jeunesse qui exploite une piste inédite!

A découvrir à partir de 10 ans.

Intérieur nuit, Marisha Pessl

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, traduit de l'anglais (USA) par Clément  Baude, août 2015, 720 pages, 24.9 euros.

"Ashley était une sublime île cachée, une maison secrète perchée au bord d'une falaise, que seuls quelques privilégiés avaient le droit de visiter."

Ashley Cordova est morte, elle s'est jetée dans le vide, emportant avec elle son mal être et les secrets bien gardés de sa famille. Fille d'un illustre réalisateur oscarisé de films d'horreur, Stanislas Cordova, elle était un des rares témoins à savoir ce que devenait son père. Terriblement secret, personnalité opaque à souhait, Cordova est devenu un mythe vivant tant sa filmographie et sa conception du cinéma était à part.
"Cordova, plus qu'un simple excentrique à la Lewis Carroll ou à la Howard Hughes, était une personne qui suscitait dévotion et émerveillement chez un grand nombre de gens, un peu comme le gourou d'une secte."

Toute information sur Cordova est bonne à prendre. Sa dernière interview datant de 1977, le journaliste qui pourra donner des nouvelles fraîches sur le réalisateur sera garanti de notoriété. Or, le narrateur, Scott McGrath l'a payé à ses dépens. A cause justement d'une mauvaise information sur Cordova qu'il a relayée dans son journal, il a perdu son emploi, sa crédibilité et son mariage. La mort de la fille du réalisateur ranime son obsession sur le personnage. Il est persuadé que tout est lié, et que Cordova a une responsabilité directe ou indirecte sur la mort de sa fille.

Scott repart donc sur les traces de vie de Cordova en piétinant celles d'Ashley. Au fil de ses recherches deux personnes viennent l'épauler: une comédienne en devenir, une certaine Nora, et un noctambule étrange et secret, Hopper, rencontré sur les lieux de la tragédie. Lui, connaissait la jeune femme, et enquêter sur sa mort lui permettrait d'avoir des réponses sur la face sombre de son amie:
"elle m'a dit que son père lui avait appris à vivre au delà des limites de la vie, dans ses recoins les plus cachés, là où le commun des mortels n'a pas le courage d'aller, là où on souffre, là où règnent une beauté et une douleur inimaginable. Elle se demandait toujours "Oserai-je" "
 
A force, Scott réussit même à entrer dans l'internet caché et parallèle, le Deep, où un site dédié à Cordova lui apporte des informations utiles pour diriger ses recherches. Au fur et à mesure, on en apprend plus sur le cinéaste et sa création. Son comportement, ses films, sa famille, ses acteurs se font écho:
"Le véritable art a besoin d'opacité pour créer. C'est d'elle qu'il tient son pouvoir. Son invisiblité. Moins le monde en sait sur lui, sur ses faits et gestes, ses origines, ses méthodes secrètes, plus il est fort."
En compilant le peu d'entretiens et les informations glanées çà et là, tous s'accordent à dire que le Peak, la maison de Cordova, renferme des secrets bien gardés, et que les personnes qui ont cotoyées son propriétaire  ont vécues une expérience... inoubliable!
"Autour de Cordova, l'espace se déforme. Plus vous vous approchez de lui, plus la vitesse de la lumière diminue, l'information se brouille, les esprits rationnels deviennent illogiques, hystériques. C'est un espace temps faussé, comme la masse d'un soleil géant qui bouleverse son environnement immédiat. Vous tendez la main pour attraper quelque chose et vous découvrez que ce quelque chose n'a jamais existé."
Scott Grath et ses acolytes s'enfoncent profondément dans l'univers symbolisé par le Peak, au point que le journaliste, à force de vouloir à tout prix découvrir une vérité qui s'échappe inexorablement, se demande s'il n'est pas devenu lui-même un acteur involontaire d'un film de Cordova...


Intérieur nuit est un roman magistral tant par la forme que par le fond. Le roman est construit comme une énigme, proposant, en plus du récit, des coupures de journaux, des captures d'écran du Deep Web, des photographies... Le lecteur s'enfonce avec le narrateur dans le monde glaçant et envoûtant du cinéaste, au point que la fiction narrative s'apparente à une réalité, à un fait divers réellement survenu. L'histoire est un labyrinthe magistralement orchestré. Marisha Pessl a réfléchi son roman dans les moindres détails; rien n'est laissé au hasard. L'intrusion de McGrath dans la propriété du Peak nous vaut des pages hallucinantes et hallucinatoires dignes d'un épisode véridique de paranoïa aiguë. Mc Grath lui-même ne sait plus où il en est après cela:
"Le Peak et la vérité autour de ce qu'avait fait Cordova me restaient toujours dans le ventre, bien vivants, intacts, en train de bouger, de saliver, de me rendre de plus en plus malade, peut-être même de me tuer."
A force de chercher un Cordova invisible et muet, le lecteur se demande si ce n'est pas lui, finalement, qui tire toutes les ficelles de cette histoire, tel un narrateur omniscient.

Forcément, comme le centre du roman s'intéresse à un cinéaste, on fait des rapprochements cinématographiques. Il y a du David Lynch dans Intérieur nuit, notamment un de ses films, Lost Highway, pour le côté noir et expérimental, ainsi que la dissociation d'identités. Enfin, Cordova ne pourrait-il pas être le Kurtz/Marlon Brando de Coppola, régnant sur sa communauté d'indigènes?
Toujours est-il que n’importe quel rapprochement ne peut retirer la virtuosité  de ce livre écrit par une jeune auteure remarquablement douée.

Clément Baude nous offre une traduction impressionnante, iceberg visible de son travail de titan.
Grâce à lui, nous pouvons lire (enfin) un roman insolite, impeccable, du grand art.

Les nuits de laitue, Vanessa Barbara

Ed. Zula, août 2015, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, 224 pages, 17.5 euros.

L'enfer, ce sont les voisins!


A force d'insomnies, on est prêt à tout essayer pour enfin dormir. C'est donc en toute confiance qu' Otto a ingurgité le remède de grand-mère, préconisé par son épouse Ada, et garanti 100% efficace: la tisane de laitue. Pas de chance, car au-delà du fait que le vieil homme éprouve maintenant une horrible aversion pour les légumes feuilles, il continue à passer des nuits blanches dans lesquelles, à défaut de repos, il ressasse ses souvenirs matrimoniaux ou repasse les minuscules événements de la journée.
"Il le savait pertinemment: ses dernières heures auraient un arrière goût de laitue, exactement comme ses nuits d'insomnie, ou quand ses copains s'endormaient. Exaspérantes, solitaires, absurdes. A tel point qu'il n'y avait pas de quoi pleurer."

Dans leur immeuble en haut de la colline, Otto et Ada menaient une existence paisible. Ces deux-là, radicalement différents pourtant, se complétaient à merveille. Alors qu'Otto préférait rester chez lui à lire des romans policiers ou à visionner des séries, Ada aimait s'occuper de ses voisins, à première vue, parfaitement normaux, mais qui, en s'y attardant de plus près, répondent parfaitement aux expressions "loufoques et baroques"! Du préparateur en pharmacie obsédé par les notices médicamenteuses, à la voisine qui tente de gérer ses chihuahuas hystériques, en passant par le facteur dont le principe est de distribuer le courrier n'importe comment afin de favoriser les échanges entre les gens, Ada avait ses journées bien remplies! Jusqu'au jour où elle se sentit fatiguée et essoufflée; mais elle restait optimiste en attendant que le médecin lui envoie ses examens médicaux par la poste. Hélas, encore une fois, le dysfonctionnement de la poste eu des conséquences graves: Otto se retrouva veuf.

Depuis, le vieil homme ne sort plus quasiment de chez lui, à ruminer l'excentricité de ses voisins, ne leur trouvant aucune excuse, à part peut-être pour M. Taniguchi, atteint de la maladie d'Alzheimer, vétéran de la seconde guerre mondiale ayant vécu une bien étrange aventure.
"Depuis la mort de son épouse, Otto avait décidé de se passer d petit déjeuner ultracalorique et gagnait directement le salon, où il s'enfonçait dans son fauteuil, la couverture sur les genoux."

L'insomnie chronique, les souvenirs qui refluent, ses voisins, font un cocktail détonant: Otto est de plus en plus paranoïaque. Mais qui est donc ce jeune homme roux à capuche qui traîne dans le quartier depuis quelques temps? Ada avait-elle des secrets pour son époux? A force de se gaver d'histoires de meurtres embrouillées, de films noirs et de polars sanglants, l'imagination du vieil homme atteint des sommets!

"C'était là une des grandes frustrations du vieil homme: tant de discussions inachevées, tant de choses interrompues, et elle n'avait même pas terminé de lui résumer l'épopée hindoue qu'elle lisait depuis le début de l'année."
Ada était la colonne vertébrale de son mari. Sans elle, la vie est bien terne!

Les nuits de laitue est un roman drôle, émouvant et profondément humain. Dominique Nédellec propose une traduction toute en légèreté et finesse, en totale adéquation avec le thème du roman. Subtilement, on glisse du roman social vers le polar, sans toutefois utiliser les ficelles du genre.
Du fond de son fauteuil, quasi immobile, Otto est pourtant le personnage central qui donne du relief et de la vigueur à ses "dingos de voisins".
Vanessa Barbara a écrit un premier roman sympathique, se lisant avec plaisir, ponctué de passages énergiques et entraînants.

A découvrir.

RUE DES ALBUMS (106) Ma valise à pois, Valérie Weishar Giuliani, Sandra Solinet, Axelle Vanhoof

Ed. Mijade, août 2015, 28 pages, 10 euros.

Changement à l'horizon...


"Jusqu'à l'année dernière, tout allait bien à la maison. Mais un jour... tout a changé."

L'album commence par cette petit phrase déclarative, qui, à première vue, pourrait sembler anodine, mais annonce de gros changements dans la vie de la petite narratrice.
Au début, cela a été de minuscules variations dans le quotidien, comme si papa et maman changeaient leurs habitudes. Avant les parents adoraient le mauve, et puis le père tout seul a préféré le vert zen... Avant, le lundi, c'était spaghettis au repas, et puis la mère a instauré les sushis... Rien de bien dramatique au départ, mais la petite sent bien que l'harmonie s'est brisée, et les disputes sont arrivées:
"Avant, Papa et Maman s'aimaient, ils s'embrassaient tout le temps. Mais un jour ils ne se sont plus trop fait de bisous. Ils ont même commencé à se chamailler très souvent."

Alors, pour retrouver l'harmonie d'antan, les parents ont décidé de vivre chacun de leur côté. C'est comme cela que la narratrice a eu sa valise à pois. Un moment chez maman, un moment chez papa, et la valise qui devient le fil d'Ariane de cette famille désunie, mais encore aimante autour de l'enfant.
La valise, c'est un peu la famille qu'elle garde toujours à ses côtés. Ainsi, la séparation n'est plus une épreuve mais une autre façon d'organiser sa vie, et la valise à pois en devient l'accessoire indispensable.

Joliment menée et illustrée avec des couleurs claires pleines de douceurs, cette petite histoire permet de dédramatiser le divorce (ou la séparation) en mettant l'enfant toujours au centre des attentions. La petite narratrice, à aucun moment, ne se sent tiraillée entre les deux. Témoin obligé d'un couple qui ne s'aime plus, elle voit avec ses yeux d'enfant et témoigne des changements dans la routine de leur petite vie à trois, annonciateurs d'un changement plus grand.
Dès lors, la valise à pois qui accompagne désormais partout l'héroïne devient le symbole de sa nouvelle vie. Elle lui a permis de s'adapter très vite, et de prendre de nouvelles habitudes, tout en acceptant le choix de ses parents.

Ma valise à pois est un bel album à lire, à partager , sur un sujet sociétal ô combien courant.

A partir de 3 ans.

Le fil, Sophie Lemp

Ed. De Fallois, mai 2015, 93 pages, 15 euros.

L'art d'être grand-mère.


Il faut avoir son petit cœur bien accroché lorsqu'on commence ce récit, tant il nous renvoie à nos propres émotions, à nos propres souvenirs, à nos propres refoulements.

Après le décès de sa grand-mère, parce qu'il faut se résoudre à vider le petit appartement qui rassemble tant de souvenirs heureux, la narratrice exhume des carnets où son aïeule, de son écriture fine, mettait en mots ses émotions. Ces phrases, c'est le moyen pour celle qui reste de faire revivre un peu celle qui est partie, de maintenir le fil ténu qui les reliait:
"Quand je pense à elle aujourd’hui, deux images se superposent. Son corps, sans vie, ses bras maigres sous le cachemire rose, ses yeux clos. Puis l'autre, la vraie, la vivante, ses cheveux légèrement permanentées, ses ongles en amande, son nez qui rougissait lorsqu'elle avait froid."

Ces carnets, c'est comme un retour à la vie, aux souvenirs profondément enfouis et qui s'imposent maintenant. C'est "un juste retour des choses", le moyen de prolonger indéfiniment le repère, le phare que symbolisait la grand-mère. La narratrice n'hésite pas à employer des mots forts au point qu'ils en deviennent douloureux lorsque la personne n'est plus, pour décrire son aïeule:
"Parler avec elle, sentir qu'elle m'écoute avec une attention sans faille, m'apaise. Elle est ma colonne vertébrale. Mon repère."

Sans elle, le salut est-il possible peut se demander le lecteur en lisant ce petit texte? Oui, car la jeune femme explique qu'elle a appris à dresser l'absence, "à faire avec" comme on dit, à ne pas l'oublier, surtout pas, en transmettant des anecdotes, des souvenirs, à ses propres enfants.
Désormais, les carnets remplis de mots constituent le fil de sa mémoire, sa nouvelle colonne vertébrale.

Sophie Lemp a écrit 93 pages d'émotions intimes en pesant ses mots, ses virgules, ses silences. Parfois, on a envie de sangloter auprès d'elle, ou parfois, on se surprend à sourire, mais toujours, si on a eu la chance de connaître comme elle un grand-parent en or, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec sa propre histoire.
Le fil n'est pas un texte voyeuriste, ni une mise à plat des émotions douloureuses. Il est simplement la volonté de transmettre et de rendre hommage.

Très beau texte.