Tous nos noms, Dinaw Mengestu

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique,  traduit de l'anglais (USA) par Michèle Albaret-Maatsh, 336 pages, 21.5 euros.

Vivre plusieurs vies...


"Dans le bus qui m'emmenait à la capitale, je décidai de renoncer à tous les noms que mes parents m'avaient donnés (...) Je me défis de ces noms quand notre véhicule franchit la frontière de l'Ouganda."

Parti de l'Ethiopie, pour arriver à Kampala, capitale de l'Ouganda, celui que le lecteur reconnaît sous le pseudonyme d'Isaac, va faire, sur le campus universitaire, la connaissance d'un jeune homme, Isaac (lui aussi) qui sera un élément clé de son destin.
Comment notre nomade s'est-il retrouvé un jour aux Etats-Unis, à Laurel, petite ville perdue du Midwest, parlant un anglais semblant sorti tout droit d'un roman de Dickens et pris en charge par Helen, une assistante sociale au grand cœur?

Tout cela, c'est le roman à deux voix, celle d'Helen et celle d'Isaac, qui donnera des réponses. En même temps qu'Helen, nous découvrons que la vie du narrateur se résume à une simple feuille blanche dactylographiée...
Forcément, la réalité est bien plus complexe.

Retour en Afrique. Les deux amis occupent le campus sans pour autant être étudiants. Ils sont remplis d'idéaux, veulent faire bouger les choses, faire de la nouvelle génération celle par qui tout va changer. Isaac l'éthiopien aime déambuler dans les rues animées de Kampala; "comme moi, elle n'appartenait à personne et nul ne pouvait la revendiquer" se dit-il. Il aime observer les gens, les mouvements de foule. Ce n'est pas pour rien que son père l'avait surnommé l'Oiseau, car en bon observateur, son royaume est au dessus de tout le monde. Son ami, l'autre Isaac, est davantage dans l'action. Le contemplatif, très peu pour lui! Malgré les règlements de compte, les dangers, il se rapproche d'un certain Joseph dont l'objectif est de renverser le gouvernement en armant les étudiants...

Aux Etats-Unis, Isaac ne souffre plus de l'éloignement. Il accepte sa nouvelle vie, et en bon observateur, il sent que sa couleur de peau peut être mal perçue.
"Je me sentais dorénavant empli d'une affection détachée et distante que je pouvais emporter partout avec moi, sans plus souffrir à la perspective de ne jamais les revoir. L'éloignement ne me tourmentait plus. Mon univers se révélait beaucoup plus immatériel que je ne l'avais imaginé, et je me sentais plus vivant que jamais."
Helen et Isaac s'aiment. Elle est intriguée, soucieuse même de ne rien savoir sur le passé de son amant. Lui, se contente de vivre l'instant présent et d'observer sa maîtresse s'évertuer à rendre publique et normale leur relation. A Laurel, comme partout, le racisme est larvé.
"Jamais nous n'avions pratiqué une ségrégation très marquée, mais un peu partout en ville, des frontières invisibles séparaient les Noirs et les Blancs, aussi bien dans les quartiers qu'à l'église, dans les écoles ou dans les parcs et les jardins. On vivait à part dans une semi-paix, tel un couple occupant les ailes distinctes d'une immense maison."

Pourtant, les regards hostiles se font insistants, le couple détone. Helen en souffre alors que pour Isaac le problème est secondaire. De cet état de fait, il en retire l'intime conviction que partout il sera un étranger, et qu'il faut en faire une force à défaut d'une souffrance.

Tous nos noms expliquent que les migrants ont plusieurs vies, au moins deux. Isaac était un étudiant révolutionnaire en Afrique, il est devenu un étranger sans le sou en Amérique. Il avait abandonné tous ses noms en Ouganda, et s'appelle désormais Isaac dans le Midwest. L'identité est-elle une preuve formelle de notre existence?
Dinaw Mengestu a construit un héros qui lui ressemble sur bien des points. Dans son dernier roman, Ce qu'on peut lire dans l'air, il questionnait déjà les notions de racines et d'appartenance. Isaac, c'est le Pip des Grandes Espérances, et le Londres de Dickens, c'est Kampala, la capitale ougandaise.

C'est la voix d'Helen qui va permettre au lecteur de faire le lien entre les deux personnages de chaque côté de l'Atlantique.  Auparavant, la migration n'était qu'une donnée abstraite pour elle. Elle a toujours vécu à Laurel auprès de sa mère. Sa rencontre avec Isaac va lui permettre de s'interroger sur "ces nouveaux venus", ces gens qui quittent tout pour vivre une nouvelle vie sur un autre continent.

Tous nos noms est un roman abouti, profondément humain, et qui met en perspective un sujet on ne peut plus actuel.

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