Le regard de Gordon Brown, Barthélémy Théobald-Brosseau

Ed. Joelle Losfeld, août 2015,  264 pages, 19.5

Se perdre.


"La tapisserie mesure environ deux mètres de long sur deux mètres de large; elle est composée d'une trentaine de pièces réunies par des coutures à peine visible; les pièces sont plus petites à la marge, plus grandes vers le centre; certaines de ces pièces sont des toiles brodées sur un tissu de lin; certains motifs sont peints, et traversent les pièces."

Le regard de Gordon Brown est le récit d'une obsession, celle d'André Milcar, jeune promis à un très bel avenir, pour une tapisserie volée dans une église lors d'un voyage en amoureux. Pourquoi son geste? Il n'en a aucune idée. Pourquoi cet objet? Il n'en sait rien. Toujours est-il qu'à son retour à Londres, son larcin va transformer sa vie.

Accrochée sur le mur de sa pièce principale, André va se perdre dans la contemplation de ce qu'il considère comme un joyau. Sa vie amoureuse explose car Felicity, sa dulcinée, ne le comprend plus. Sa vie professionnelle est en stand by, puisqu'il ne sort plus que pour chercher de quoi se nourrir frugalement. Bref, il passe son temps précieux à observer les détails de ce qui pourrait être à la fois une peinture, une broderie ou une tapisserie.
Par une mise en abyme que seul un lecteur concentré repérera, les personnages de la tapisserie se mettent à vivre indépendamment de leur décor. A force de les observer, André, par la force de son imagination romanesque, leur invente des destins aventureux dont certains font écho avec sa propre vie. Ainsi, John court après l'insaisissable Freja, ce qui n'est pas sans rappeler la course folle du narrateur à la recherche de Nadja, d'André Breton. A cela, s'intègrent Tim, Lucian, Hector, qui sortent par magie du cadre vieillot de la toile...

Est-ce ces personnages de fiction qui ramèneront André Milcar à son quotidien, ou ceux-là seront-ils les témoins de sa folie? L'auteur tente de démontrer que la seule force romanesque peut décider d'une vie, tout comme les fausses photos et les faux statuts inondent les réseaux sociaux.
Cependant, pour un premier roman, Le regard de Gordon Brown reste un roman difficile. Il manque un liant nécessaire pour que l'ensemble soit véritablement cohérent et ne ressemble pas, à la fin, à une pirouette narrative trop facile.
A force d'imaginer la vie de personnages imaginaires, André en oublie sa propre vie. Le héros fictionnel se perd dans sa propre fiction sans que le lecteur ne possède les clés de compréhension d'un tel agissement, tout comme le titre qui, après coup, reste un complet mystère pour moi (hormis le fait que je sais qui est Gordon Brown).