Le métier de vivant, François Saintonge

Ed. Grasset, septembre 2015, 256 pages, 18 euros.

Double et moitié.


Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas qui se cache derrière le pseudonyme de François Saintonge. Tout juste sait-on qu'il est un auteur confirmé et donc sûrement connu et reconnu sous son véritable nom.
Le thème du double semble hanter cet auteur. Déjà l'auteur est lui et son double à la fois. Dans Dolfi et Marilyn (Grasset, 2013), son premier roman, il mettait en scène un duo improbable, Adolf Hitler et Marilyn Monroe, sur fond de robotique et de pays fantasmé. Dans Le métier de vivant, il situe l'action en France, pendant une période qui va de la Première guerre mondiale jusqu'à 1940. La guerre, toujours la guerre, en toile de fond, comme élément qui façonne ses personnages une fois pour toute. Justement, parmi eux, un duo, ou plutôt un couple adultérin dont la principale particularité est de se ressembler physiquement au point que l'homme se demande même après coup si sa maîtresse ne pourrait pas être une sœur jumelle inconnue...

Max Brouillart (avec un T) a réussi à éviter les tranchées de 14-18 grâce aux relations de sa chère maman, l'exubérante Adélaïde. Pourtant, dans sa famille, son travail à la Maison de la Presse ne plaît pas beaucoup. Il est considéré comme un planqué, surtout depuis que son cousin Léo, aviateur, est porté disparu. Max subit son quotidien: il croise des personnalités, déjeune avec son oncle Ambroise, politicien influent, subit  l'adoration quelque peu décalée de sa mère, et sort avec son grand ami, Lothaire, dont un varus équin à la naissance (comprenez un pied bot) l'a définitivement écarté du champ de bataille. Seule sa rencontre avec Dionée Bennet, reporter internationale et futur ex-femme d'un marchand de canons, le ravive un peu, lui l'homme "au cœur tiède". Dionée, c'est son double physiquement. Il ne s'en est pas rendu compte tout de suite, mais au gré de leurs rendez-vous, cela lui saute aux yeux et le trouble, tandis qu'elle s'en désintéresse. N'empêche...

Mais Le métier de vivant n'est pas seulement un roman sur ce couple étrange et sporadique, il raconte aussi un trio d'amitié que la guerre va modeler et transformer. Max, son cousin Léo retrouvé et revenu vivant des combats, et Lothaire. Et ces trois là partagent aussi un point commun: ils sont tous blessés physiquement: Max a perdu un œil, Léo, une jambe, et Lothaire traîne son pied bot. La guerre, pourtant n'a pas fait que transformer physiquement ses victimes, elle les a changées aussi moralement. Léo se marie, devient un catholique très pratiquant et député de la droite la plus dure. "Il se veut, comme le prône L'Action Française de Maurras, nationaliste intégral."  Lothaire, l'homme à femmes, s'entiche d'une fille mal fagotée mais qui a un corps superbe, au point d'en perde sa lucidité. Quant à Maxence, il ouvre une galerie d'art baptisée les Survenants, et suit de loin en loin par le biais de ses articles, les aventures de Dionée. Il est devenu un homme apaisé que même le Blitz londonien de 1940 ne semble pas perturber...

André Breton écrit dans son poème Tournesol:
(...) Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la Voie Lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des Survenants. (...)

Les personnages de Saintonge pourraient être les Survenants de Breton, des survivants et des revenants à la fois de la Grande Guerre. Ils en ont payé le prix en y laissant une partie de leur corps, et parfois de leur âme.

Être vivant est un métier à plein temps qu'il ne s'agit pas de négliger.

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