Le chasseur de têtes, Timothy Findley

Ed. Folio Gallimard, traduit de l'anglais (Canada) par Lesida Noyer, septembre 2001, 782 pages, 12.9 euros.

"Kurtz est partout."


Tout commence avec Lilah Kemp, bibliothécaire en arrêt depuis qu'elle a mis le feu à son lieu de travail. Cette dernière, qui communique depuis toujours avec les personnages préférés de ses romans, est persuadée, en faisant tomber Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, d'avoir laissé échapper par mégarde Kurtz, le personnage emblématique du roman.
Ce Kurtz là, elle le connaît bien, car il s'agit de Ruppert Kurtz, le psychiatre en chef de l'Institut Parkin, narcissique, roi de la manipulation, considérant ses patients comme des clients dont il faut entretenir la folie pour mieux s'en servir...
Persuadé que "la mutilation est l'arme du faible; c'est la colère qui se déguise en rage", il entreprend de faire de son Institut un lieu où la folie serait un commerce comme un autre ainsi qu'un mécénat assez étrange. Tout est bon pour arriver à ses fins: il est le maître, et ses patients, des marionnettes qu'il manipule à souhait.

De plus, le contexte favorise les objectifs de Kurtz. Depuis quelques temps, la société canadienne vit dans la peur de la sturnucémie, maladie parfois mortelle véhiculée semble-t-il par les étourneaux, et susceptible de rendre fou plus d'un humain:
"On savait si peu de choses sur la maladie et on faisait circuler tant de rumeurs qu'on l'accusait presque de tous les maux. La sturnucémie causait la démence, poussait au viol et au meurtre, elle avait aussi des effets secondaires et provoquait cécité et surdité, impuissance sexuelle et fausses couches (...) Les oiseaux, surtout des étourneaux, étaient censés être les porteurs universels de la sturnucémie."
Le patron de l'Institut Parkin en profite rendre ses "clients" encore plus dépendants à ses pratiques; désormais il a une cour à ses pieds tout comme son homonyme dans le roman de Conrad.
Heureusement, un autre psychiatre vient travailler à l'institut. Il s'appelle Marlow (tiens donc!) et a une toute autre conception de son travail. Voisin de Lilah Kemp, il a eu vent de ce qui se passait, et décide de faire face à l'omnipotence de Kurtz avec des armes singulières: les livres.
"Marlow utilisait la littérature à des fins thérapeutiques. Il croyait en ses pouvoirs curatifs - non en raison des sentiments qu'elle évoquait, mais à cause de sa complexité (...). Le problème, avec les livres, est que plus personne ne les lisait."
Pour ce dernier, le traitement de ses patients commence en prenant considération de l'axiome de G.K. Chesterton
"Le fou n'est pas celui
qui a perdu la raison.
Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison."
Le combat contre Kurtz va être long, insidieux, surtout qu'au même moment, l'institut doit faire face aux multiples dérèglements d'un projet secret dont les victimes sont des adolescents victimes d'attouchements terribles de la part d'un groupe, "le club des hommes."

Timothy a construit son roman comme il conçoit la littérature: "la littérature est de l'illusionnisme. C'est la description la plus précise que je puisse en donner. Les livres évoquent tous l'Humanité et le monde que nous habitons. Conrad n'était pas le premier à faire apparaître Kurtz - et il ne sera pas le dernier. Il a simplement été le premier à lui donner ce nom."

Le chasseur de têtes évoque le Mal dans toute son horreur: inceste, perversions, mutilations, manipulations mentales, le tout sous couvert de bonne société bourgeoise et raffinement. Dans ce roman, ceux considérés comme fou sont finalement les plus saints. Les rôles s'inversent naturellement. Toute la complexité du récit vient de ce bouleversement, et l'auteur a choisi d'utiliser des patronymes connus pour bien mettre en évidence que l'histoire se répète:
"La race humaine ne peut faire un seul pas sans que naisse un autre Kurtz. Il est la noirceur qui se trouve en nous tous."

Sur fond de manipulation mentale, de folie, et de sentiment de supériorité, Le chasseur de têtes est un roman aux multiples personnages comme autant d'incarnation du Mal possibles. Même l'auteur, en un clin d’œil page 261, se met en possible patient atteint d'une pathologie.
Passionné par les rouages du cerveau, et la noirceur de l'âme humaine, Timothy Findley a signé là son roman sur le Mal et ses incarnations multiples.

A lire et conserver dans sa bibliothèque.

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