L'autre Rive, Georges-Olivier Châteaureynaud

Ed. Le livre de poche, avril 2010, 736 pages, 8.1 euros.

"Sur les eaux limoneuses du Styx, à cette heure comme à n'importe quelle autre heure du jour ou de la nuit, nulle promenade, nulle excursion! Ni plaisance, ni pêche. Un désert d'eau qu'on aurait pu croire stérile, si de temps en temps des créatures jaillies de ses plis ne s'étaient échouées sur l'une ou l'autre des étroites et malodorantes grèves de sable noir qui le bordaient."
Et au bord du Styx, le fleuve mythique des Enfers dont la rive opposée n'est autre que l'Erèbe, se dresse la ville d'Ecorcheville, "ou l'ultime bout du monde. Au-delà, il n'y avait plus que l'Au-delà, rien d'étonnant à ce que les visiteurs ne s'y bousculent pas. Les rives du Styx, celle-ci et l'autre, on les verrait bien assez tôt."

A Ecorcheville, trois familles font la pluie et le beau temps: les Esteral, les Bussetin et les Propinquor, dont le patriarche, Superbe, est le maire. Leurs frasques, leurs trains de vie, leurs petits secrets alimentent les racontars et les contes pour enfants. Mais dans la ville, il existe aussi des personnes lambdas qui ne sont pas nés avec une cuillère d'argent dans la bouche. Benoit Brisé en fait partie. A dix-sept ans, il ne sait rien de ses origines, si ce n'est que sa mère, une actrice en plein devenir, une certaine Lola Esteral dite Balbo, a préféré "le laisser de côté" pour s'occuper de sa carrière. Depuis, c'est Louise Jarancada, "genre sorcière, chirurgienne déchue, ex-faiseuse d'anges reconvertie en embaumeuse égyptienne", aidée de Tatie Cindy et tata Lenya, qui s'occupent de lui. Mais qui est son père? Il porte le nom d'un ex de Lola qui a bien voulu l'adopter, mais qui n'est pas son géniteur. Benoit sent que le secret pane autour de sa naissance et il est résolu de percer le mystère.

Dans le même temps, quelques événements viennent perturber la relative tranquillité de la ville. Un chèvre pied (un satyre) s'est sauvé du musée de tératologie de la ville, une ancienne cathédrale en proie à la rouille. Car, parfois le Styx rejette sur la rive des animaux venus de l'Erèbe: une sirène, un faune, et même un énorme centaure que Louise s'emploie à empailler. A cela s'ajoutent des pluies qui n'en sont pas vraiment puisque ce ne sont pas des gouttes d'eau qui tombent... Ces cadeaux impromptus ne prouvent-ils pas que la vie existe sur l'Autre rive du monde connu?

"Et si Ecorcheville était la réalité toute entière, la seule cité sous le seul ciel, à bord du seul fleuve, face à la mort. Mais qu'est-ce qu'il allait chercher? Le monde existait bel et bien; c'était Ecorcheville qui existait à peine. Une illusion, un mirage."
Benoit réfléchit à la possibilité de fuir la ville et s'installer ailleurs en France. Il veut quitter les rives de l'enfance pour de nouvelles aventures et voir enfin ce qui se passe à l'extérieur. Sauf que ce serait aussi quitter ses amis Cambouis et Onagre, ainsi que Fille-de-Personne dont il est secrètement amoureux, la sœur du fêlé Krux qui sème la zizanie dans les rues et provoque Superbe Propinquor. Et puis, on ne quitte pas Ecorcheville comme on veut, puisque de toute façon le secret de sa naissance se trouve à cet endroit...

L'Autre Rive pourrait être un roman initiatique, celui du passage de l'adolescence à l'age adulte de Benoit Brisé. Dès lors le titre peut avoir un double sens et suggérer à la fois la rive mystérieuse de l'autre coté du Styx, que la rive inconnue qu'est l'âge adulte ou la connaissance du père.
Alors, Châteaureynaud mêle brillamment les deux, ce qui donne un roman total, hors des sentiers battus et de ce qu'on a l'habitude lire. Le lieu de l'action est complètement original et parfaitement pensé. Ecorcheville est un personnage à part entière qui "tient" ses personnages et les façonne. De son architecture (musée-cathédrale, routes sinueuses, château, orphelinat) à son emplacement géographique (dans un des coudes du fleuve Styx), en passant par des personnages variés et hauts en couleurs, l'auteur intègre du fantastique dans une trame fictionnelle classique: la quête du père.

J'ai honte de n'avoir pas lu ce roman plus tôt, j'ai bien l'intention de rattraper mon retard: d'autres romans de G.O. Châteaureynaud attendent sur ma table de chevet.

Merci à Christine B pour cette découverte précieuse!

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