KUESSIPAN, Naomi Fontaine

Ed. Le Serpent à plumes, août 2015, 112 pages, 15 euros.

A ton tour.



Kuessipan, en langue Inuue, tribu indienne du Canada, signifie "à toi" ou "à ton tour". Ce roman est pour Naomi Fontaine, l'occasion de donner voix à son peuple, de lui rendre hommage. Certes, tout n'est pas rose, et l'auteur avoue volontiers qu'elle a transformé parfois la réalité du quotidien en omettant les aspects les plus négatifs: "bien sûr que j'ai menti, que j'ai mis un voile blanc sur ce qui est sale", cependant, elle parle sans fard de l'alcool, de la drogue et des maternités précoces qui rythment la vie de sa tribu.

Justement son peuple se contentait autrefois de la Réserve, territoire bien délimité à l'abri des autres, par une clôture:
"La clôture plantée là, un gardien contre les loups, les Inuus. Ils s'attardent derrière la barrière. Se tiennent tout près. Cherchent l'issue, trouvent le chemin de leurs propres lois. Ils veulent fuir, là où il n'y a pas de barricades."
Mais à force de vivre en promiscuité, les hommes, surtout, veulent rejoindre la grande ville, promesse d'une nouvelle vie, sans alcool ou drogue. Là bas, un travail peut-être, l'anonymat surtout, et  la liberté retrouvée loin des obligations de parent, loin "des nuits qui durent des semaines" dans un nuage de psychotropes. Enfin un retour à une vie nomade, "une manière de vivre comme naturelle" selon l'opinion de l'auteur. Les routes mènent partout et nulle part à la fois, mais elles montrent la direction de l'inconnu.

A Nutshimit, c'est différent. "c'est l'intérieur des terres, celle de mes ancêtres. Chaque famille connaît ses terres. Les lacs servent de route. Les rivières indiquent le nord. Si on s'aventure trop loin, par manque de jugement, il y a toujours le chemin de fer pour retrouver sa voie." L'idée de liberté est trompeuse car finalement on se retrouve toujours ensemble, avec les mêmes. Dès quinze ans, la jeune indienne rêve de devenir maman, pour combler le vide de son existence, et puis c'est "une rentabilité assurée, une manière d'exister, de faire grandir le peuple que l'on a tant voulu décimer, une rage de vivre ou de cesser de mourir. L'enfant."
Le nouveau né est une promesse, non pas d'avenir, car ce mot n'est qu'un mirage dans la réserve de Uashat, mais au moins d'occupation. Hélas, cela ne dure jamais longtemps.
Par pudeur peut-être, Naomi Fontaine a décider de ne raconter que des vies inventées afin que le lecteur ne puisse en voir que la beauté.

Kuessipan présente des fragments de vies, des réservoirs d'humanité  dont on devine en filigrane les renoncements, les regrets, et les promesses non tenues. En chapitres courts, l'auteur raconte une tribu indienne au 21ème siècle, difficilement capable de se trouver un avenir commun, et tellement dépendante de la société d'à côté. Comment préserver les valeurs de ses ancêtres dans de telles conditions? Tout en pudeur et en mots choisis, Naomi Fontaine raconte les siens, et la nécessité de redevenir nomade pour pouvoir au moins continuer à exister dignement.

Kuessipan est un premier roman qu'on lit d'une traite, et dont on apprécie le rythme lancinant et la sérénité malgré les vicissitudes racontées.

A découvrir; coup de cœur.

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