Accéder au contenu principal

[Kokoro], Delphine roux

Ed. Philippe Picquier, août 2015, 128 pages, 12.5 euros

Se reconstruire.


Depuis que ses parents sont morts dans l'incendie du théâtre où ils fêtaient la Saint Valentin, Koichi ne vit plus, il survit, se rendant complètement transparent aux yeux du monde,  ne se préoccupant plus que de sa grand-mère, et de sa soeur Seki, "corset diaphane à l'abdomen, stalagmites du coeur. Le début de l'ère glaciaire. L'oubli instantanée de nos bras ouverts."

"Je voudrais rapetisser, retrouver une voix claire, l'énergie, la densité d'une sève de printemps. Je voudrais que papa et maman viennent me chercher le soir, les mains pleines de mochi; qu'ils me demandent si j'ai passé une bonne journée, si j'ai bien travaillé, si mon bento était bon.
De ces songes-là, je retrouve l'envie de désirer.
Juste de ces songes."
Le passage à l'âge adulte fut un événement anecdotique, tant le jeune homme est nostalgique de son passé familial. Il se raccroche à sa mémoire et au bien être perdu.  Page après page, en très courts chapitres, Koichi se raconte, et explique la souffrance de la perte. Cette dernière est d'autant plus grande que sa sœur Seki est devenue un mur infranchissable, "une jeune femme moderne, dans l'écho des titres de magazine, dans la maîtrise du visible (...) Ses conseils amplifient mes silences."
D'autant plus persuadé que Seki joue un rôle, il attend un geste, car un jour, il le sait, elle s'effondrera, et là, il sera là pour elle. En attendant, il veille, tel un ange gardien, et rend visite à sa grand-mère, placée en maison de retraite

"J'ai prononcé cinq mots: aujourd'hui, quinze heure, trois valises. Et j'ai raccroché sans attendre de retour."
Ça y est, l'armure de Seki se fendille, et son frère répond présent pour panser les plaies. Il a gardé Kokoro, sa poupée d'autrefois, talisman d'un bonheur passé possible à retrouver si on s'en donne la peine. Le tout est d'accepter sa souffrance.

Delphine Roux nous offre un bien joli premier roman, rempli de fulgurances littéraires, au ton doux, à la mentalité si asiatique qu'on dirait qu'il a été écrit par un écrivain nippon. Chaque chapitre est titré par un mot japonais accompagné de sa traduction, autant de symboles des états d'âme du narrateur.
Seki a voulu fuir (nigeru) sa douleur et disparaître (nakunaru) dans une vie qui ne lui ressemblait pas. Le vœu le plus cher (negai) de Koichi est de retrouver ses parents; à défaut, il entreprend un itinéraire (michiyun) vers le passé, le bonheur, et Pierre, l'ami de toujours.
Kokoro (le coeur) est un récit sur le deuil, la souffrance et la reconstruction. Il témoigne à quel point il est important de laisser libre cours à son chagrin pour pouvoir se reconstruire ensuite dans la sérénité.

Un bijou littéraire, et un vrai coup de cœur!

Posts les plus consultés de ce blog

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.

Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs, et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales, mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :
"On murmurait qu'elle siégeait là san…

Après et avant dieu, Octavio Escobar Giraldo

Ed. Actes Sud, novembre 2017, traduit de l'espagnol (Colombie) par Anne Proenza, 224 pages, 19.8 €
Titre original : Despuès et antes de Dios


A partir d'un fait divers réel, l'auteur invente la fuite de la narratrice matricide, pétrie de religion et remplie de désirs coupables.
La narratrice - jamais nommée- est la fille unique d'une grosse famille de la ville de Manizales située au cœur des Andes colombiennes. Avocate et propriétaire d'une agence immobilière, elle vient d'être la victime de l'escroquerie d'un de ses amis, prêtre de son état. Les pertes financières sont très grandes et elle ne peut compter que sur sa mère, figure locale de la bourgeoisie catholique.
Même si, comme sa famille, la narratrice est pétrie de religion, elle n'hésite pas à commettre un matricide pour pouvoir sortir la tête hors de l'eau. Mais Dieu lui pardonnera-t-il son geste criminel ?
"Nous priâmes des heures, murmurant à peine, les yeux fermés, pénétrées. L'e…

Heather, par dessus-tout, Matthew Weiner

Ed. Gallimard, novembre 2017, collection Du Monde Entier,  traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 144 pages, 14.50 €
Titre original : Heather, the totality


Le créateur de la série culte Mad Men raconte dans ce premier roman toute la difficulté de la parentalité masculine dans une Amérique où les rapports de classes se creusent inexorablement.

Depuis la naissance de leur fille Heather, la vie de Mark est un long combat silencieux pour préserver sa place au sein de la famille qu'il a fondée avec Karen. Pour cette dernière, Heather est devenue le centre de tout, au point de mettre de côté sa vie d'épouse.
"En fait, à la seconde où sa fille était née, Karen avait su qu'elle lui consacrerait tout son temps et toute son attention, et ce aussi longtemps qu'elle le pourrait". Elle veut être une mère parfaite, et à défaut d'avoir des amies, veut que les autres femmes à la sortie de l'école la ressentent comme telle. Chacun de leur côté, leur existence …