Illska, le mal, Eirikur Orn Norddhal

Ed. Métailié, août 2015, traduit de l’islandais par Eric Boury, 608 pages, 24 euros.

Passé les 100 premières pages, la surprise envolée, on se dit que l'angle d'attaque de ce roman est tout simplement phénoménal et inédit.
Pourtant, à première vue, pas facile de faire un parallèle entre l'Histoire mondiale et un de ses épisodes les plus sombres, l'Holocauste, et l'histoire d'amour entre un homme et une femme au 21ème siècle. Le seul lien qui unit ces deux univers est le fait que la femme, Agnes, prépare une thèse sur les juifs, la Seconde Guerre mondiale, et la position de l'Islande à cette époque. Qui plus est, elle est originaire d'un village lituanien, Jubarkas, dont les villageois ont exterminé jadis leurs voisins, amis, collègues, sous prétexte qu'ils étaient juifs.

Illska est l'imprégnation et l'influence de l'Histoire dans une petite histoire. C'est à la fois une œuvre politique, sociale et romanesque, dans laquelle la fiction permet de mettre en perspective notre capacité à l'oubli, et notre facilité à l'autodestruction.

" Si la Seconde Guerre Mondiale nous a enseigné quelque chose, elle nous a appris l'oubli. A oublier de ne pas oublier. A ne pas oublier d'oublier de ne pas oublier. A ne pas laisser retomber la pâte."

Et l'Islande dans tout ça? Omar et Agnes s'aiment, travaillent et vivent à Reykjavik, la capitale d'un pays "bâtie sur l'isolement et l'ignorance choisie". Ainsi, sa position politique plus qu’ambiguë durant la dernière guerre a encore des échos de nos jours lorsqu'on s'attarde sur sa politique au sujet de l'immigration. Agnes s'y intéresse de près, Omar a même écrit un mémoire sur la langue islandaise... N'empêche tout cela commence à avoir une incidence sur leur vie privée, surtout depuis que la jeune femme s'est mise à fréquenter de plus en plus souvent Orn, un néo nazi cultivé, qui tente de réussir à donner un aspect acceptable à ses idées politiques. Et quand il montre qu'il est capable d'aimer, Agnes fond, car cela n'est-il pas une preuve qu'il est en contradiction avec ses opinions?
"Presque tout le monde s'accorde à dire qu'Hitler était incapable d'aimer.
 On affirme qu'il aimait son peuple, mais cela relevait plus d'une forme de violence animale que de l'amour même."

Bien entendu, les triangles amoureux ne fonctionnent jamais. Omar, confronté à l'infidélité de sa compagne, met le feu à leur logis puis quitte le pays pour découvrir l'Europe et les traces laissées par le Troisième Reich... Omar est un cartésien: il a besoin de voir, de comprendre:
"Pour moi, le monde a toujours été scindé en deux parties distinctes ce qui est extérieur, et que je mets en doute, et ce qui m'appartient et me semble couler de source."
Alors, comment expliquer rationnellement comment une femme comme Agnes a pu succomber au charme d'un type comme Orn? L'origine est-elle ailleurs? Est-elle dans l'Histoire? Ou est-ce finalement une contrainte de la fiction pour mieux mettre en évidence une idée plus large?
"Ici, le texte. Je suis le texte, je suis le livre et j'écris le texte qui contient ce livre. Je ne suis pas l'auteur. Eirikur est l'auteur de cette œuvre. Toute chose est comme Hitler."

Pendant qu'Omar laisse l'Europe le dévorer aux pieds avec ses monuments et ses souvenirs, Agnes veut mettre un terme à sa relation avec un homme qu'elle n'aime pas, et tente de comprendre pourquoi Omar ne lui suffit pas. "La vie est la trame de l'amour et elle finira par tout arracher", se dit-elle, mais depuis que le petit Snorri est venu au monde, vient s'ajouter la question de l'hérédité, surtout quand on ne sait pas qui est le père. Deviendra-t-il comme Orn si ce dernier l'a engendré?

Illska est un roman passionnant et inédit, très bien documenté. Eric Boury a traduit brillamment une invitation de l'Histoire dans une fiction romanesque, le tout traité avec maîtrise, si bien que jamais ne se pose la question de l’invraisemblance. Agnes et Omar sont des victimes: victimes de l'histoire de leur famille respective, victimes de leurs études, victimes de leur amour.
"Nous sommes des victimes, déclarèrent-ils en chœur. Je suis la tienne et toi la mienne. Et chacun la sienne propre. (...) Quand nous nous taisons, nous hurlons."

Magistral.