7 romans, Tristan Garcia

Ed. Gallimard, août 2015, 576 pages, 22 euros.

"Tout passe et tout revient, mais moi je me souviens."


Mornay et alentours, le long de la rivière Hombre, est un univers fictionnel foisonnant. C'est dans ce lieu imaginaire que Tristan Garcia y puise son inspiration et y fait évoluer ses personnages. En 2011, Faber y avait grandi; en 2015, les narrateurs multiples y vivent, y séjournent ou y sont de passage.
Car 7 n'est pas un roman unique de plus de cinq cents pages. C'est un ensemble de six romans, tous reliés entre eux par le septième. Pourtant, on ne peut pas à proprement parler de roman choral, quoique...
"Homme d’extérieur, piéton de civilisations miniatures, j’observe des mondes à longueur de journées; je me faufile dans des dizaines de romans concrets que se racontent les gens d'ici, pour se distinguer." Tel est le portrait qu'on pourrait faire de ces narrateurs, à la fois multiples et unique, qui gravitent dans un monde réel pour eux mais dont ils sentent trop les limites, "une plasticité lente et engluante qui n'était pas déformable autant qu'on le souhaiterait."

7 romans, 7 vies, 7 particularités qui ont finalement des points communs, qui se recoupent, car chaque existence est une spirale , un morceau de bois aux sillons uniques. Tristan Garcia présente à la fois le "Mystère" (c'est à dire la vie extraordinaire) et la "Prose" (identifié à la vie ordinaire):
"La Prose est ouverte et vraie, elle est ce qu'elle est; le Mystère est caché, il contient du faux et il est accessible par des chemins détournés sur lesquels on prend des risques de le perdre ou de se perdre."
Au lecteur de trouver son fil d'Ariane personnel, de faire les recoupements, de privilégier un récit par rapport à l'autre.On plonge, au fil des pages, dans "une miniature abyssale" de nombreuses existences du narrateur. Et ce qui est prodigieux, c'est qu'il se sert de la littérature, "des mots après les autres", pour fixer métaphoriquement ses souvenirs.

Alors, on tente avec jubilation de trouver un modèle narratif semblable, de fixer une référence analogue, bref de trouver un modèle fictionnel sur lequel Tristan Garcia aurait pu s'inspirer. Force est de constater que le modèle est original, innovant et captivant. 7 est un roman sur le temps qui passe, la mort, la vieillesse, mais aussi sur les choix politiques, religieux ou personnels.

"L'univers était amnésique et il n'y avait aucune perspective de progrès. Voilà la vérité."
Dans ces univers fictionnels changeants, seul l'être humain, l'homo faber, reste le même. C'est à lui de tisser son existence et son destin pour laisser une trace à ceux qui lui succèderont. Seulement, comment faire quand la réalité qui vous entoure ne vous voit pas vraiment? Soit vous êtes condamné à être trop beau (Sanguine), soit vous ne comprenait plus le monde dans lequel vous vieillissez (La révolution permanente),soit, pour vous sauver, vous ne faites plus confiance qu'à votre passé (Hélicéenne).
Chacun des personnages se bat avec ce concept pour finalement se résoudre à l'évidence que leur monde semble immuable. La révolte ne sert à rien, la quête de compréhension non plus.

7 est un roman multiple foisonnant, superbement construit; c'est un bijou de fiction dont des éléments de réponses se trouvent dans La septième, et qui contient une excellente définition de la construction d'un roman:
"Je déplaçais, je condensais, je retournais les événements, puis je lissais le tout, comme une longue fresque, une tapisserie brodée, avec le fil de mon souvenir, tressé de fiction. A la fin, il restait tout de même l'essentiel de la réalité, de tout ce qui m'était arrivé, je vous l'assure, pour de vrai, mais crypté avec méticulosité (...) Devenu livre, le souvenir me laissait en paix (...) et moi je pouvais redevenir quelqu'un comme vous, puisque, puisque tout ce que j'avais en moi d’extraordinaire était passé dans la littérature."

Le roman est une réalité cryptée, 7 en est la démonstration.

Un grand moment de lecture à ne pas manquer.

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