Tous nos noms, Dinaw Mengestu

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique,  traduit de l'anglais (USA) par Michèle Albaret-Maatsh, 336 pages, 21.5 euros.

Vivre plusieurs vies...


"Dans le bus qui m'emmenait à la capitale, je décidai de renoncer à tous les noms que mes parents m'avaient donnés (...) Je me défis de ces noms quand notre véhicule franchit la frontière de l'Ouganda."

Parti de l'Ethiopie, pour arriver à Kampala, capitale de l'Ouganda, celui que le lecteur reconnaît sous le pseudonyme d'Isaac, va faire, sur le campus universitaire, la connaissance d'un jeune homme, Isaac (lui aussi) qui sera un élément clé de son destin.
Comment notre nomade s'est-il retrouvé un jour aux Etats-Unis, à Laurel, petite ville perdue du Midwest, parlant un anglais semblant sorti tout droit d'un roman de Dickens et pris en charge par Helen, une assistante sociale au grand cœur?

Tout cela, c'est le roman à deux voix, celle d'Helen et celle d'Isaac, qui donnera des réponses. En même temps qu'Helen, nous découvrons que la vie du narrateur se résume à une simple feuille blanche dactylographiée...
Forcément, la réalité est bien plus complexe.

Retour en Afrique. Les deux amis occupent le campus sans pour autant être étudiants. Ils sont remplis d'idéaux, veulent faire bouger les choses, faire de la nouvelle génération celle par qui tout va changer. Isaac l'éthiopien aime déambuler dans les rues animées de Kampala; "comme moi, elle n'appartenait à personne et nul ne pouvait la revendiquer" se dit-il. Il aime observer les gens, les mouvements de foule. Ce n'est pas pour rien que son père l'avait surnommé l'Oiseau, car en bon observateur, son royaume est au dessus de tout le monde. Son ami, l'autre Isaac, est davantage dans l'action. Le contemplatif, très peu pour lui! Malgré les règlements de compte, les dangers, il se rapproche d'un certain Joseph dont l'objectif est de renverser le gouvernement en armant les étudiants...

Aux Etats-Unis, Isaac ne souffre plus de l'éloignement. Il accepte sa nouvelle vie, et en bon observateur, il sent que sa couleur de peau peut être mal perçue.
"Je me sentais dorénavant empli d'une affection détachée et distante que je pouvais emporter partout avec moi, sans plus souffrir à la perspective de ne jamais les revoir. L'éloignement ne me tourmentait plus. Mon univers se révélait beaucoup plus immatériel que je ne l'avais imaginé, et je me sentais plus vivant que jamais."
Helen et Isaac s'aiment. Elle est intriguée, soucieuse même de ne rien savoir sur le passé de son amant. Lui, se contente de vivre l'instant présent et d'observer sa maîtresse s'évertuer à rendre publique et normale leur relation. A Laurel, comme partout, le racisme est larvé.
"Jamais nous n'avions pratiqué une ségrégation très marquée, mais un peu partout en ville, des frontières invisibles séparaient les Noirs et les Blancs, aussi bien dans les quartiers qu'à l'église, dans les écoles ou dans les parcs et les jardins. On vivait à part dans une semi-paix, tel un couple occupant les ailes distinctes d'une immense maison."

Pourtant, les regards hostiles se font insistants, le couple détone. Helen en souffre alors que pour Isaac le problème est secondaire. De cet état de fait, il en retire l'intime conviction que partout il sera un étranger, et qu'il faut en faire une force à défaut d'une souffrance.

Tous nos noms expliquent que les migrants ont plusieurs vies, au moins deux. Isaac était un étudiant révolutionnaire en Afrique, il est devenu un étranger sans le sou en Amérique. Il avait abandonné tous ses noms en Ouganda, et s'appelle désormais Isaac dans le Midwest. L'identité est-elle une preuve formelle de notre existence?
Dinaw Mengestu a construit un héros qui lui ressemble sur bien des points. Dans son dernier roman, Ce qu'on peut lire dans l'air, il questionnait déjà les notions de racines et d'appartenance. Isaac, c'est le Pip des Grandes Espérances, et le Londres de Dickens, c'est Kampala, la capitale ougandaise.

C'est la voix d'Helen qui va permettre au lecteur de faire le lien entre les deux personnages de chaque côté de l'Atlantique.  Auparavant, la migration n'était qu'une donnée abstraite pour elle. Elle a toujours vécu à Laurel auprès de sa mère. Sa rencontre avec Isaac va lui permettre de s'interroger sur "ces nouveaux venus", ces gens qui quittent tout pour vivre une nouvelle vie sur un autre continent.

Tous nos noms est un roman abouti, profondément humain, et qui met en perspective un sujet on ne peut plus actuel.

2084: la fin du monde, Boualem Sansal

Ed. Gallimard, collection Blanche, août 2015, 288 pages, 19.5 euros.

Et le monde devint l'Abistan...


1984, c'est le roman de George Orwell, la mise en place de Big Brother et la fin du monde connu.
2084 est aussi une dystopie. Sauf que Big Brother s'appelle Abi, qui est le messager du grand Yölah sur Terre. L'action se passe sur un territoire unique, appelé Abistan, où l'on parle un idiome unique, l'abilang. Depuis quand ce pouvoir existe-t-il? Impossible à dire, car en Abistan, le temps s'est figé. Tout juste sait-on qu'il y a eu un avant car des archéologues ont découvert d'étranges vestiges, mais la nouvelle a vite été étouffée.

Le Char, l'immense guerre sainte, a permis la naissance de l'Abistan. Depuis, le système contrôle tout, les escadrons V ont la possibilité de scanner les pensées des abistanais et vérifier si ce sont de bons croyants. En effet, la religion mène la danse. On ne parle ni de Coran, ni de Bible, mais du Gkaboul, qui codifie chaque existence, de la naissance à la mort. Vivre comme le préconise le Gkaboul, c'est accepter une non-vie:
"Dans le monde d'Abi le bien et le mal ne s'opposent pas, ils se confondent puisqu'il n'y a pas de vie pour les reconnaître, les nommer et construire la dualité, ils sont une seule et même réalité, celle de la non-vie ou de la morte-vie."

L'Abistan est un espace clos dans lequel on peut circuler si on a une autorisation de pèlerinage. Les réfractaires aux codes, les dissidents, sont soit exécutés dans les stades, devant la foule nombreuse et convoquée, soit enfermés dans des sanatoriums isolés dans les montagnes. C'est le cas d'Ati, qui, au fin fond de sa retraite forcée, a eu le temps de penser au Système. La révolte le titille, mais qu'est-ce la révolte dans un monde figé?
"Révolte contre quoi, il ne pouvait l'imaginer; dans un monde immobile, il n'y a pas de compréhension possible, on ne sait que si on entre en révolte, contre soi-même, contre l'empire, contre dieu, et de cela personne n'était capable, mais aussi comment bouger dans un monde figé." (..) "Franchir les limites, c'est quoi, pour aller où?"

 En sortant de sa peine, Ati se rend compte qu'il vit dans un monde mort. Cette prise de conscience le condamne; il est le clairvoyant qui refuse l'amnésie et la religion. "La religion c'est le vraiment le remède qui tue". C'est ce qui permet de museler les Abistanais et les rendre tels qu'ils sont: soumis.
"Ce que son esprit rejette n'était pas la religion, mais l'écrasement de l'homme par la religion."

A force de trop vouloir bien faire, de tout vouloir surveiller, le Système s'est intoxiqué. Elle est atteinte d'une maladie auto-immune que même les fous d'Abi, les malabars dont on soupçonne que leur cerveau est retiré à la naissance, ne pourront juguler. Les milliers portraits d'Abi suffiront-ils à endiguer l'étincelle de vie provoquée par Ati et son ami Nas, l'archéologue à l'origine d'une découverte qui pourrait tout remettre en cause?

Le monde décrit par Boualem Sansal est noir très noir. Les êtres humains obéissent à une hiérarchie invisible et sanguinaire. Les femmes sont des objets voilés, la pensée dissidente est interdite, foulée aux pieds, la moindre désobéissance vaut une exécution publique. On est au-delà de la Charia, même si ce terme n'est jamais employé.
Parfois, les situations décrites sont si insensées qu'on frôle le grotesque. Le "plus c'est gros, plus ça passe", fonctionne à merveille. Le libre arbitre, la réflexion n'existent plus. Bienvenue en Abistan!

Dans plusiseurs entretiens, dont celui consacré au Monde des livres (daté du 11/09/15) Boualem Sansal explique qu'il a tiré son inspiration des actualités:
"Il me semble que je propose une hypothèse quasiment surréaliste, tirée de ce que j'observe."
Son livre est aussi largement inspiré de ses observations faites en Algérie, et des dérives islamistes qu'on y rencontre.
En tout cas, le monde décrit dans ce roman fait froid dans le dos.
Est-il probable un jour? Vaste débat...

KUESSIPAN, Naomi Fontaine

Ed. Le Serpent à plumes, août 2015, 112 pages, 15 euros.

A ton tour.



Kuessipan, en langue Inuue, tribu indienne du Canada, signifie "à toi" ou "à ton tour". Ce roman est pour Naomi Fontaine, l'occasion de donner voix à son peuple, de lui rendre hommage. Certes, tout n'est pas rose, et l'auteur avoue volontiers qu'elle a transformé parfois la réalité du quotidien en omettant les aspects les plus négatifs: "bien sûr que j'ai menti, que j'ai mis un voile blanc sur ce qui est sale", cependant, elle parle sans fard de l'alcool, de la drogue et des maternités précoces qui rythment la vie de sa tribu.

Justement son peuple se contentait autrefois de la Réserve, territoire bien délimité à l'abri des autres, par une clôture:
"La clôture plantée là, un gardien contre les loups, les Inuus. Ils s'attardent derrière la barrière. Se tiennent tout près. Cherchent l'issue, trouvent le chemin de leurs propres lois. Ils veulent fuir, là où il n'y a pas de barricades."
Mais à force de vivre en promiscuité, les hommes, surtout, veulent rejoindre la grande ville, promesse d'une nouvelle vie, sans alcool ou drogue. Là bas, un travail peut-être, l'anonymat surtout, et  la liberté retrouvée loin des obligations de parent, loin "des nuits qui durent des semaines" dans un nuage de psychotropes. Enfin un retour à une vie nomade, "une manière de vivre comme naturelle" selon l'opinion de l'auteur. Les routes mènent partout et nulle part à la fois, mais elles montrent la direction de l'inconnu.

A Nutshimit, c'est différent. "c'est l'intérieur des terres, celle de mes ancêtres. Chaque famille connaît ses terres. Les lacs servent de route. Les rivières indiquent le nord. Si on s'aventure trop loin, par manque de jugement, il y a toujours le chemin de fer pour retrouver sa voie." L'idée de liberté est trompeuse car finalement on se retrouve toujours ensemble, avec les mêmes. Dès quinze ans, la jeune indienne rêve de devenir maman, pour combler le vide de son existence, et puis c'est "une rentabilité assurée, une manière d'exister, de faire grandir le peuple que l'on a tant voulu décimer, une rage de vivre ou de cesser de mourir. L'enfant."
Le nouveau né est une promesse, non pas d'avenir, car ce mot n'est qu'un mirage dans la réserve de Uashat, mais au moins d'occupation. Hélas, cela ne dure jamais longtemps.
Par pudeur peut-être, Naomi Fontaine a décider de ne raconter que des vies inventées afin que le lecteur ne puisse en voir que la beauté.

Kuessipan présente des fragments de vies, des réservoirs d'humanité  dont on devine en filigrane les renoncements, les regrets, et les promesses non tenues. En chapitres courts, l'auteur raconte une tribu indienne au 21ème siècle, difficilement capable de se trouver un avenir commun, et tellement dépendante de la société d'à côté. Comment préserver les valeurs de ses ancêtres dans de telles conditions? Tout en pudeur et en mots choisis, Naomi Fontaine raconte les siens, et la nécessité de redevenir nomade pour pouvoir au moins continuer à exister dignement.

Kuessipan est un premier roman qu'on lit d'une traite, et dont on apprécie le rythme lancinant et la sérénité malgré les vicissitudes racontées.

A découvrir; coup de cœur.

Schroder, Amity Gaige

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle D.Philippe, 308 pages, 7.1 euros.

Une vie de mensonge.



L'histoire de Schroder, selon lui-même, est aussi simple à comprendre qu'une comptine pour enfants:
"Le chagrin est un manège.
La culpabilité est un manège.
La vie est un manège.
Non - L'Humanité est un manège.
Non, non. C'est la mémoire.
La mémoire est un manège."

Quand Laura quitte le domicile conjugal avec leur petite fille Meadow, la vie de Schroder bascule. Pourtant, depuis le plus jeune âge il a su s'adapter à toutes les situations. Lui, qui a fui la RDA avec son père, s'est reconstruit un peu par hasard un nouveau passé, fait de bling bling et d'argent, alors qu'il vient d'un milieu on ne peut plus modeste. Épouser Laura s'était tout d'abord s'affranchir de son "pieux" mensonge et se prouver que ce dernier était viable et cohérent. A force, il a même commencé à y croire.
"C'était donc la seule raison pour laquelle il persistait dans son imposture compliquée et, pour finir, désastreuse, de fausse identité: il s'y était fermement et sentimentalement engagée."

 La vie américaine type telle qu'il l'avait espérée s'était soudain concrétisée, sauf que cette dernière était un véritable château de cartes.
Désormais, Schroder doit faire avec les droits de garde, les mesures judiciaires, et son boulot dans l'immobilier qui ne tient qu'à un fil. Il souffre de ne pas voir suffisamment Meadow, alors, un week end, il "oublie" de rendre sa fille...

Dès lors, cet homme à la personnalité complexe, empêtré dans ses propres mensonges, doit aussi affronter son geste. Le week end de garde se transforme en fuite à deux. Il est tiraillé par son désir de rester seul, infiniment persuadé que tout cela aura une fin violente, et la volonté ferme de pouvoir encore profiter de la présence de la petite :
"Soudain je voulais lui échapper, ou plutôt, me libérer de l'amour que j'avais pour elle. J'avais oublié le tourbillon qui vous emporte quand on aime un enfant. Je voulais plus que tout être avec ma fille, et pourtant je voulais aussi être libre de ce désir."
Leur road movie de six jours est l'occasion d'un retour aux sources personnel. Quelques rencontres impromptues vont célaircir la personnalité de Schroder, et mettre en lumière la vérité sur son comportement et son mariage raté. Il va enfin comprendre la gravité de ses actes et tenter de s'amender:
"Et la douleur. Même la douleur. Elle ne sert à rien si elle est anonyme, monolithique, génocidaire. La douleur de ma vie inventée était une douleur de petit garçon. Ce qui la rendait meilleur, parce qu'elle était supportable."
Or, aujourd'hui, sa douleur est celle d'un homme adulte...

Schroder est le témoignage poignant et sans ambages d'un homme qui s'est toujours menti à lui-même et aux gens qu'il aimait. Son ultime mensonge à sa fille, en lui faisant croire des vacances ensemble pendant une semaine, auront raison de cette attitude sans issue.
Construit comme un polar, Amity Gaige a mis l'acent sur les faiblesses d'un homme acculé et incapable dans un premier temps de comprendre qu'il est la source principale des problèmes qu'il supporte. Peu à peu la personnalité s'effrite, la coquille se fendille, et le véritable Schroder apparaît. Mais c'est l'adolescent qu'il a décidé de ne plus être un jour qui réapparaît.
Cependant, on peut se demander si cet aveu n'est pas une ultime tentative de mensonge pour parvenir à ses fins. C'est là que le récit prend toute son ampleur, dans cette ultime question. Schroder est un roman sur l'invention de soi et la mythomanie, alors la vérité y a-t-elle vraiment sa place?

Belle surprise littéraire, bien construite, cette histoire mérite qu'on s'y attarde.

Bonne lecture!

Le métier de vivant, François Saintonge

Ed. Grasset, septembre 2015, 256 pages, 18 euros.

Double et moitié.


Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas qui se cache derrière le pseudonyme de François Saintonge. Tout juste sait-on qu'il est un auteur confirmé et donc sûrement connu et reconnu sous son véritable nom.
Le thème du double semble hanter cet auteur. Déjà l'auteur est lui et son double à la fois. Dans Dolfi et Marilyn (Grasset, 2013), son premier roman, il mettait en scène un duo improbable, Adolf Hitler et Marilyn Monroe, sur fond de robotique et de pays fantasmé. Dans Le métier de vivant, il situe l'action en France, pendant une période qui va de la Première guerre mondiale jusqu'à 1940. La guerre, toujours la guerre, en toile de fond, comme élément qui façonne ses personnages une fois pour toute. Justement, parmi eux, un duo, ou plutôt un couple adultérin dont la principale particularité est de se ressembler physiquement au point que l'homme se demande même après coup si sa maîtresse ne pourrait pas être une sœur jumelle inconnue...

Max Brouillart (avec un T) a réussi à éviter les tranchées de 14-18 grâce aux relations de sa chère maman, l'exubérante Adélaïde. Pourtant, dans sa famille, son travail à la Maison de la Presse ne plaît pas beaucoup. Il est considéré comme un planqué, surtout depuis que son cousin Léo, aviateur, est porté disparu. Max subit son quotidien: il croise des personnalités, déjeune avec son oncle Ambroise, politicien influent, subit  l'adoration quelque peu décalée de sa mère, et sort avec son grand ami, Lothaire, dont un varus équin à la naissance (comprenez un pied bot) l'a définitivement écarté du champ de bataille. Seule sa rencontre avec Dionée Bennet, reporter internationale et futur ex-femme d'un marchand de canons, le ravive un peu, lui l'homme "au cœur tiède". Dionée, c'est son double physiquement. Il ne s'en est pas rendu compte tout de suite, mais au gré de leurs rendez-vous, cela lui saute aux yeux et le trouble, tandis qu'elle s'en désintéresse. N'empêche...

Mais Le métier de vivant n'est pas seulement un roman sur ce couple étrange et sporadique, il raconte aussi un trio d'amitié que la guerre va modeler et transformer. Max, son cousin Léo retrouvé et revenu vivant des combats, et Lothaire. Et ces trois là partagent aussi un point commun: ils sont tous blessés physiquement: Max a perdu un œil, Léo, une jambe, et Lothaire traîne son pied bot. La guerre, pourtant n'a pas fait que transformer physiquement ses victimes, elle les a changées aussi moralement. Léo se marie, devient un catholique très pratiquant et député de la droite la plus dure. "Il se veut, comme le prône L'Action Française de Maurras, nationaliste intégral."  Lothaire, l'homme à femmes, s'entiche d'une fille mal fagotée mais qui a un corps superbe, au point d'en perde sa lucidité. Quant à Maxence, il ouvre une galerie d'art baptisée les Survenants, et suit de loin en loin par le biais de ses articles, les aventures de Dionée. Il est devenu un homme apaisé que même le Blitz londonien de 1940 ne semble pas perturber...

André Breton écrit dans son poème Tournesol:
(...) Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la Voie Lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des Survenants. (...)

Les personnages de Saintonge pourraient être les Survenants de Breton, des survivants et des revenants à la fois de la Grande Guerre. Ils en ont payé le prix en y laissant une partie de leur corps, et parfois de leur âme.

Être vivant est un métier à plein temps qu'il ne s'agit pas de négliger.

Octobre, Zoé Wicomb

Ed. Mercure de France, collection Bibliothèque étrangère, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Edith Soonckindt, 304 pages, 23 euros.

 La couleur de l'enfance.


Pourquoi Mercia est-elle retournée en Afrique du Sud alors que sa vie est en Ecosse, à Glasgow, depuis des dizaines d'années?
Pourquoi rettrouver la mentalité à part de la région du Namaqualand en général et de Kliprand en particulier, alors qu'elle s'est sauvée pour enfin pouvoir vivre sa vie?

"Oui, d'un point de vue géographique elle vient de loin, elle a traversé un continent, mais ce à quoi ils font vraiment allusion, c'est à ce qu'ils considèrent être un fossé culturel, comme si son acheminement entre alors et maintenant était le gage d'un développement personnel dont l'aboutissement aurait été son installation en Europe."

Simplement, Mercia a reçu une missive de son frère Jake resté au pays, dans laquelle il lui demande de venir l'aider. Ce courrier arrive à un moment de sa vie où le vide semble l'envahir. Son compagnon, Craig, est parti pour fonder une famille avec une femme plus jeune, et elle procrastine dans ses travaux de recherche qu'elle doit rendre à l'université. Alors, ce voyage apparaît vite comme le moyen de faire le point et, pourquoi pas, enfin abandonner l'idée de vouloir mettre en mots son histoire familiale. En plus, Octobre est le mois le plus lumineux dans l'hémisphère sud...

"Maître de conférence en littérature britannique, universitaire, donc Mercia pense forcément aux textes et à leur filiation et s'angoisse à l'idée d'être influencée par ses lectures. Plus grave encore, elle n'a plus envie de poursuivre la rédaction de sa propre histoire. Ainsi qu'elle l'a toujours subodoré, il est inutile de raconter la vérité lorsque l'on est aux prises avec la fiction et ses possibilités."

A Kliprand, elle est accueillie par sa belle sœur Sylvie et leur petit  Nikki, mais son frère reste invisible. Saoul du matin au soir, il reste allongé à cuver. Sylvie a organisé sa vie en fonction de son épave de mari depuis que ce dernier les a menacés de les tuer. Ces deux là ne se sont jamais aimés vraiment, mais enfermés par les us et coutumes locales, ils envisagent leur union comme une punition divine dont il faut accepter les conséquences. Par contre, ils aimeraient que Mercia puisse s'occuper de l'éducation du petit garçon, enfant chétif et craintif que la mère couve systématiquement, et que le père rejette.
Contrairement à elle, son frère Jake est resté avec le père veuf, pétri de convictions religieuses, et faisant de la violence un argument pour mettre ses enfants dans le droit chemin. Rempli de haine, incapable de faire table rase du passé malgré la mort de la figure paternelle, Jake se noie dans l'alcool pour oublier.

"La culpabilité - voilà la couleur de leur enfance. Elle courait comme une teinture au fil de leurs journées, zébrant les activités les plus innocentes, colorant tout de la crainte du pêché et de celle de décevoir leurs vertueux parents."

S'occuper de son neveu, de son frère, et tenter de comprendre le fardeau qui ronge Jake, sont le nouveau quotidien de Mercia. Les mots qui se bousculent sans cesse dans sa tête s'agencent enfin. La cacophonie disparaît. Mais écrire l'histoire de cette famille meurtrie est-il vraiment un moyen de se déculpabiliser de sa fuite en Europe? Sauf que Mercia ne connaît pas le secret qui hante tant Sylvie et son mari...

Octobre est un roman sur la culpabilité, la famille et les racines. Et comme on est en Afrique du Sud, au sein d'une famille métis, le passé politique du pays a aussi une influence certaine. C'est pourquoi, la traductrice littéraire, Edith Soonckindt, a du travailler avec cet anglais si particulier, pétri de néologismes et de termes afrikaans, parfois intraduisibles. N'empêche que la traduction est fluide, le récit se lit d'une traite, le lecteur se plonge sans difficultés dans les pensées de Mercia, ses souvenirs, et son quotidien familial.

Zoé Wicomb a aussi écrit un livre sur l'écriture et la force de cette dernière lorsqu'elle s'impose en vous. Elle devient alors un procédé thérapeutique, une forme de thérapie pour juguler les souffrances passées et apprivoiser les douleurs actuelles. Est-on cependant obligée de transformer sa vie en fiction pour l'accepter avec ses béances et ses secrets?

Octobre est un très beau roman, maîtrisé et abouti, qui interroge le lecteur et lui offre un moment rare de lecture.

REGARDS CROISES (18) Percy Jackson, Rick Riordan

Ed. Le livre de Poche, traduit de l'anglais (USA) par Mona de Pracontal, septembre 2014, 480 pages, 6.9 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

 Il a fallu que ma fille aînée nous en parle en termes élogieux pour que Christine Bini et moi nous nous intéressions de plus près à ce phénomène de la littérature jeunesse.

Rick Riordan est un malin. A défaut d'inventer un univers à part entière comme l'auteure de Harry Potter, il a décidé de surfer sur les préférences des ados, sûr de faire un tabac s'il combinait intelligemment les deux. Mélanger dieux antiques et  genre fantastique, en transposant le tout de nos jours, et (forcément) aux Etats-Unis, aurait eu de quoi rendre chèvre plus d'un éditeur, et pourtant...

Prenez un gamin à problèmes, pas trop méchant non plus, qui ne sait rien de son père, affublé d'une mère aimante remariée à un ersatz de beau-père impossible à aimer, et vous obtenez l'arbre généalogique de Percy Jackson.
 "La seule chance qu'elle ait jamais eu, ce fut de rencontrer mon père.
Je n'ai aucun souvenir de lui, juste une sorte de halo chaleureux, peut-être l'esquisse floue de son sourire. Maman n'aime pas parler de lui parce que ça la rend triste. Elle n'a pas de photo de lui."

 A douze ans, Percy subit les lois des collèges privés et spéciaux avec un flegme digne d'un adulte ayant baroudé depuis des décennies. Rien ne l'atteint finalement, soucieux de préserver les apparences auprès de sa mère. Même à l'annonce de son prochain renvoi de l'établissement où il est interne, c'est tout naturellement qu'il décide d'aller se ressourcer pour le week end...
Mais bon, en faisant marche arrière, ce n'est pas si simple. Le jeune homme a des visions depuis quelques temps. Sa prof de maths ressemble à s'y méprendre à une Furie qui tente de le tuer, et son prof de langues anciennes semble trouver la situation naturelle. Quant à son meilleur ami, Grover, on dirait qu'il tente de lui cacher un gros gâteau au chocolat dans une boite à dents... Cherchez l'erreur!

On avance en lecture, et après quelques péripéties somme toute assez répétitives, le lecteur découvre avec Percy que ce dernier a un père spécial, que la maman est au courant mais a décidé de garder le secret pour protéger son petit, mais qu'il est surveillé de près afin que de potentiels ennemis ne lui fassent la peau. Après un accident de voiture, le voilà accepté dans une colonie de vacances avec des ados comme lui de "sang mêlé" (tiens cela me rappelle quelque chose). Là, Percy se rend compte qu'il a une relation privilégiée avec les éléments liquides, et que ses nouveaux potes sont les bâtards d'Athéna, Arès, Zeus... Pour conclure, son prof de langues anciennes n'est autre que le centaure Chiron.

Overdose; pause.

Le rythme est effréné, on a l'impression de lire parfois un scénario de série ou de film. On est constamment dans la surenchère. Mais surtout, Percy accepte les événements avec un calme à faire pâlir le moins stressé des ados. Fils de Poséidon, bah voyons; pas grave! Au moins maintenant, il connaît l'identité de son géniteur!
Mais, le jeune homme a une seule idée en tête: retrouver sa mère; pour cela, il doit se rendre aux Enfers, et pour y parvenir, il n'a pas le choix, il lui faut accepter la quête qu'on lui impose, retrouver la foudre de Zeus. Eh oui, le roi des Dieux s'est fait voler son éclair primitif... Les soupçons se portent sur Hadès. Forcément, les deux frères ne s'aiment pas

Les dieux mythologiques du 20ème siècle n'ont pas changé depuis la Guerre de Troie: ils continuent à manipuler les humains à leur convenance, et à cacher leurs agissements derrière une brume bien à propos. Ce tome 1 de Percy Jackson (car il y en a 5) met en place la colonne vertébrale de la saga: un héros bien entouré d'un ami chèvre pied (satyre) et d'une bâtarde d'Athéna,Annabeth, des rixes fréquentes entre les dieux, et des pouvoirs en veux-tu en voilà. L'Olympe n'est plus en haut du mont grec éponyme, mais bien au sommet d'un gratte ciel new-yorkais et qu'on atteint avec un ascenseur spécial. L'arme de Percy est  une épée fondue par les cyclopes, mais en temps normal, elle ressemble à un vulgaire stylo bille...

Je jette l'éponge, ce premier épisode me suffit amplement. Du coup, pour comprendre pourquoi ce roman plaît tant aux ados, j'ai posé quelques questions à ma fille de 14 ans, Héloïse, qui a eu l'"incroyable mérite" de lire les 5 tomes. 


1- Qu'est-ce qui t'a plu dans ce tome 1?
" Le mélange des époques m'a beaucoup plu. Le fait de situer l'Olympe en haut de l'Empire State Building (600ème étage) donnait un caractère très actuel à la mythologie. Mon personnage préféré est Grover car il est drôle et détend l'atmosphère lorsque la pression est trop forte..."

2- Que penses-tu du personnage de Percy Jackson?
"Ce n'est pas mon personnage préféré mais si tout tourne autour de lui; au début, il me semblait trop mou, puis petit à petit il montre sa véritable personnalité; c'est un ado qui n'a pas froid aux yeux car il ose même défier Arès, le dieu de la guerre!"

3- Qu'est-ce qui t'a motivé à lire les tomes suivants?
"Des zones d'ombre dans le tome 1 n'ont pas été éclaircies et j'étais curieuse de connaître la suite.Cronos, la Grande Prophétie, toutes ces questions en suspens ont fait que ma lecture des tomes suivants est devenue naturelle et incontournable."

4- Regrettes-tu ces lectures?
"Non, pas du tout."

5- Quel est ton tome préféré?
" C'est le tome 3, Le sort du Titan, car j'en ai appris beaucoup plus sur les jumeaux Artémis et Apollon. De plus, de nouveaux personnages apparaissent, et cela donne un coup de frais à l'ensemble!"

Lire l'article enthousiaste de Christine Bini à propos de ce roman: 

Corps désirable, Hubert Haddad

Ed. Zulma, août 2015, 176 pages, 16.5 euros.

A corps perdu.


"Ainsi s'était-il mis à aimer Lorna d'une passion entière la seconde qui suivit la découverte d'un grain de beauté sur sa nuque, en bas de l'oreille gauche (...) Cédric fut saisi d'une terrible incompréhension comme si le sens de l'univers lui était soudain révélé sans autre développement"
Avant son terrible accident et les conséquences qui en découlèrent, Cédric ne s'était jamais posé la question sur l'essence même de l'amour. Aime-t-on le corps de l'autre ou son âme?

Paralysé de la tête au pied, mais encore doué de parole, il accepte le pari fou proposé par le professeur Cadavero (au nom bien étrange décidément) et financé par son propre père, magnat d'une multinationale pharmaceutique: trouver un nouveau corps sur lequel on lui greffera sa tête. Pour le cobaye, ce projet est avant tout fictionnel, tiré sûrement d'une surdose de lecture gothique, mais il s'avère que l'équipe médicale a vaincu tous les écueils qui empêchaient auparavant ce genre de transplantation horrifique. A bout, fatigué de n'être qu'"un espace suspendu au croc d'une vertèbre cervicale", il espère que l'intervention le délivrera enfin du vide qu'est devenu sa vie en le propulsant vers l'au-delà...

Au moment de l'accident, Lorna annonçait à Cédric sa volonté de rompre, afin de ne pas subir une routine qui serait fatale à leur couple fusionnel. Dorénavant, son vœu n'a plus de sens, et si Cédric survit à son opération, pourra-t-elle encore l'aimer puisque son corps lui sera inconnu?
Pour le corps médical "ce que chaque être humain a d'unique tient dans un crâne (...) la conscience, la personnalité"; vision un peu réductrice pour aboutir à ses fins, mais qui ne résout en rien le vague à l'âme émotionnel du patient! Certes, l'intervention est un succès, certes, notre héros malgré lui peut de nouveau bouger, mais il doit désormais vivre avec un corps qui n'est pas le sien. Vivre, aimer, bouger avec les membres d'un autre et une cicatrice au cou qui rappelle la trace de corde d'un pendu.
"Puisque l'âme et le corps sont une même substance, que demeurait-il de lui?"

Comme les têtes de Géricault, Cédric est désormais un sujet d'étude exceptionnel. Son greffon est unique, son nouveau corps répond très bien aux stimuli, mais sa vie affective est en lambeaux: "ce qui se produisait en lui pouvait s'approcher d'une psychose blanche, sorte de schizophrénie factuelle". Même Lorna est perdue: pourra-t-elle aimer ce corps inconnu qui est Cédric sans l'être vraiment?
C'est en voulant se cacher que le patient va enfin donner un sens à son nouveau statut et mesurer l'ampleur de sa condition...

Corps désirable est un récit qui utilise un angle d'attaque extravagant pour proposer une réflexion bien réelle sur l'incarnation du désir et ses failles. La personne aimée l'est-elle pour son âme, son caractère, ou pour son corps? Dès lors, le lecteur se surprend à se poser intimement la question et à construire sa propre argumentation. Et n'est-ce pas là l'objectif premier d'un roman, à savoir provoquer chez le lecteur une réflexion, un questionnement, dont le récit ne fournira que des pistes de solution possibles?

Objectif réussi en tout cas!

RUE DES ALBUMS (105) Je veux manger un lion! Christophe Mauri et Nathalie Dieterlé

Ed. Casterman, septembre 2015, 32 pages quadri, 13.95 euros.

MIAM! MIAM!


Quel est le repas préféré des ogres? Fastoche! Ce sont les enfants! Sauf que cette fois-ci, Petit ogre veut changer de régime, car les enfants, il connaît par cœur, il a même mangé tous ses camarades d'école!
Son père, Grand ogre, accepte, et avec lui, il part à la recherche d'un lion. Bah oui quoi, un lion ça doit être bon à manger, mais où le trouver? Au zoo, pense le papa, mais pas facile de le repérer quand on ne sait pas à quoi cet animal ressemble...

Au zoo, le duo décide d'interroger les animaux avec plus ou moins de réussite. Une chose est sûre, un lion c'est forcément gros, et "ils n'ont pas d'ailes, point de bec et surtout pas de plumes!" Fort de cette description, Grand ogre confond le fauve avec...un éléphant, une girafe et  même un singe! Quelle honte!

Le papa n'en peut plus mais Petit ogre n'en démord pas, alors il crie, il demande au lion de se montrer, et là, c'est le malaise! Quelle apparition!
"Comme le lion a de longues dents! Comme ses pattes sont griffues et ses griffes crochues! Et comme son ventre est énorme!"

DANGER!!!


On peut avoir un appétit énorme, bref un appétit d'ogre, mais trouver encore plus gourmand que soi! Voilà la morale de cet album drôle et répétitif, construit en forme de quête nutritive dans un zoo.
Du lion, Petit ogre ne sait rien, mais il du entendre un jour l'expression "avoir une faim de lion" et la comprendre au sens propre! L'auteur met en scène un duo qui se complète et se comprend, un père (trop) à l'écoute des caprices de son fils. Et puis, c'est bien connu, un ogre, ça ne mange que les enfants!

Côté illustrations, Nathalie Dieterlé a privilégié les premiers plans: petits contre grands, gros contre minces... Et même si les ogres semblent être bien intégrés parmi les autres, on les reconnaît tout de suite à cause de leurs crocs et leurs pulls marins!
La craie grasse donne une impression de mouvement et de volume au lion, et les personnages sont très expressifs.
Enfin, les dessins collent au texte, si bien que le jeune lecteur comprend vite ce qui se passe...

Je veux manger un lion! est un album fantaisiste, drôle et enlevé, qui détourne quelques codes bien ancrés.

Pour petits et grands à partir de 3 ans.

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air, Darragh McKeon

Ed. Belfond, collection domaine étranger, traduit de l'anglais (Irlande) par Carine Chichereau, août 2015,  425 pages, 22 euros.

Tchernobyl, 26 avril 1986.


 Avril 1986, Tchernobyl. La centrale nucléaire, vétuste et mal entretenue, mais fer de lance de l' U.R.S.S, a un réacteur en feu. C'est le point de départ de ce qui va être, jusque Fukushima, l'accident nucléaire le plus grave de l'Humanité. De plus, le fait que les événements se passent dans un pays "fermé" pratiquant la langue de bois et la manipulation des informations, a forcément compliqué les choses.
"Au dessus de la centrale plane toujours un mélange de couleurs étranges qui distordent la perspective, si bien que le paysage semble concave à cet endroit, pareil à une coupe peinte. La fumée montée en une colonne bien définie qui se mêle au ciel en altitude."

"C'est à nous d'aller fermer les portes de l'étable" dit avec un sourire un des représentants du Parti. A force de vouloir minimiser la catastrophe et ses conséquences, on a tendance à ne plus le voir, ou tout au moins à croire à un petit incident.
Pourtant le DR Grigori Ivanovitch, chirurgien envoyé sur place avec son ami Vassili, comprend vite que c'est très grave. L'évacuation de la population s'est faite trop tardivement, il n'y a pas assez de capsules d'iode pour tout le monde, et surtout on envoie à l'abattage, sans vraiment de protections, des équipes de nettoyeurs. Forcément, quand il veut alerter les autorités, on lui ordonne de se taire, et il se retrouve en périphérie du périmètre de sécurité à opérer des enfants mal formés.
"La beauté et la monstruosité dans le corps du même enfant malade. Les deux faces de la nature ramenées à une austère différenciation."

Dans le même temps Artiom et sa famille sont évacués. Habitants d'un petit village autour de la centrale, ils ont vite compris qu'il se passait un événement anormal car les animaux saignaient des oreilles. Dans le tumulte de la fuite, le père a été séparé de sa femme et ses enfants. Désormais, le jeune Artiom se retrouve seul à devoir protéger sa mère et sa sœur. Parqués dans des préfabriqués dans la ville froide de Minsk, ils apprennent à survivre, et grâce à l'aide d'un éboueur au grand cœur, retrouvent le père, en proie à une étrange maladie. Évidemment, contrairement à ce que préconisaient les autorités, la vodka n'était pas un remède naturel aux radiations...

Étrangement, alors que l' U.R.S.S se débat avec ses contradictions et tentent de ne pas montrer l'agonie de son système politique, Maria, l'ex-épouse de Grigori, ne se sent pas concernée. Journaliste devenue ouvrière pour avoir été trop curieuse, elle concentre tous ses espoirs sur son neveu, enfant prodige du piano, qui, espère-t-elle, aura toutes les possibilités d'être vraiment libre plus tard grâce à la musique:
"Il y a tant d'espaces vides dans sa vie. Peut-être est-ce pour cela qu'elle éprouve un tel plaisir lorsqu'elle voit Evgueni sur un clavier dépourvu de son. Cela lui rappelle que la vie peut prendre des tournures auxquelles elle n'aurait jamais pensé."

Darragh Mc Keon a construit son récit autour de trois destins liés à Tchernobyl: un médecin, son ex-compagne avide de vérité, un adolescent évacué. Autour d'eux, toute la puissance du drame et les efforts multipliés pour en atténuer l'importance. En filigrane, l'auteur critique tout un arsenal politique basé sur le mensonge, la propagande et la menace, prêt à sacrifier toute une partie de sa population pour pouvoir sembler gérer la situation alors que le système est au bord du gouffre.
La description de l'accident nucléaire nous vaut quelques pages hallucinées qui mettent en évidence l'enchaînement des erreurs qui ont amenées une telle situation. Le terme apocalyptique prend toute sa dimension:
"Des poutres se courbent, se tordent, la voix de baryton du métal arraché vrombit en chœur dans les vibrations rauques et continues de l'explosion.
De l'eau pourtant: elle se rue dans les conduits de ventilation, à l'assaut des cloisons, se précipite par les couloirs. La vapeur noie les sens (...) les ampoules ont éclaté, la seule lumière provient des braises qui retombent; éclairs bleus sortant des systèmes électriques qui crachent leurs protestations. Les opérateurs tétanisés essaient de comprendre ... (...) 

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air est un premier roman ambitieux, bien mené, qui se veut être le témoin à postériori d'une catastrophe nationale qui annonça le futur démantèlement de tout un pays. Pas de réelle surprise narrative, mais une volonté de vouloir raconter des récits de vie liés à la grande Histoire.

A découvrir.

Le chasseur de têtes, Timothy Findley

Ed. Folio Gallimard, traduit de l'anglais (Canada) par Lesida Noyer, septembre 2001, 782 pages, 12.9 euros.

"Kurtz est partout."


Tout commence avec Lilah Kemp, bibliothécaire en arrêt depuis qu'elle a mis le feu à son lieu de travail. Cette dernière, qui communique depuis toujours avec les personnages préférés de ses romans, est persuadée, en faisant tomber Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, d'avoir laissé échapper par mégarde Kurtz, le personnage emblématique du roman.
Ce Kurtz là, elle le connaît bien, car il s'agit de Ruppert Kurtz, le psychiatre en chef de l'Institut Parkin, narcissique, roi de la manipulation, considérant ses patients comme des clients dont il faut entretenir la folie pour mieux s'en servir...
Persuadé que "la mutilation est l'arme du faible; c'est la colère qui se déguise en rage", il entreprend de faire de son Institut un lieu où la folie serait un commerce comme un autre ainsi qu'un mécénat assez étrange. Tout est bon pour arriver à ses fins: il est le maître, et ses patients, des marionnettes qu'il manipule à souhait.

De plus, le contexte favorise les objectifs de Kurtz. Depuis quelques temps, la société canadienne vit dans la peur de la sturnucémie, maladie parfois mortelle véhiculée semble-t-il par les étourneaux, et susceptible de rendre fou plus d'un humain:
"On savait si peu de choses sur la maladie et on faisait circuler tant de rumeurs qu'on l'accusait presque de tous les maux. La sturnucémie causait la démence, poussait au viol et au meurtre, elle avait aussi des effets secondaires et provoquait cécité et surdité, impuissance sexuelle et fausses couches (...) Les oiseaux, surtout des étourneaux, étaient censés être les porteurs universels de la sturnucémie."
Le patron de l'Institut Parkin en profite rendre ses "clients" encore plus dépendants à ses pratiques; désormais il a une cour à ses pieds tout comme son homonyme dans le roman de Conrad.
Heureusement, un autre psychiatre vient travailler à l'institut. Il s'appelle Marlow (tiens donc!) et a une toute autre conception de son travail. Voisin de Lilah Kemp, il a eu vent de ce qui se passait, et décide de faire face à l'omnipotence de Kurtz avec des armes singulières: les livres.
"Marlow utilisait la littérature à des fins thérapeutiques. Il croyait en ses pouvoirs curatifs - non en raison des sentiments qu'elle évoquait, mais à cause de sa complexité (...). Le problème, avec les livres, est que plus personne ne les lisait."
Pour ce dernier, le traitement de ses patients commence en prenant considération de l'axiome de G.K. Chesterton
"Le fou n'est pas celui
qui a perdu la raison.
Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison."
Le combat contre Kurtz va être long, insidieux, surtout qu'au même moment, l'institut doit faire face aux multiples dérèglements d'un projet secret dont les victimes sont des adolescents victimes d'attouchements terribles de la part d'un groupe, "le club des hommes."

Timothy a construit son roman comme il conçoit la littérature: "la littérature est de l'illusionnisme. C'est la description la plus précise que je puisse en donner. Les livres évoquent tous l'Humanité et le monde que nous habitons. Conrad n'était pas le premier à faire apparaître Kurtz - et il ne sera pas le dernier. Il a simplement été le premier à lui donner ce nom."

Le chasseur de têtes évoque le Mal dans toute son horreur: inceste, perversions, mutilations, manipulations mentales, le tout sous couvert de bonne société bourgeoise et raffinement. Dans ce roman, ceux considérés comme fou sont finalement les plus saints. Les rôles s'inversent naturellement. Toute la complexité du récit vient de ce bouleversement, et l'auteur a choisi d'utiliser des patronymes connus pour bien mettre en évidence que l'histoire se répète:
"La race humaine ne peut faire un seul pas sans que naisse un autre Kurtz. Il est la noirceur qui se trouve en nous tous."

Sur fond de manipulation mentale, de folie, et de sentiment de supériorité, Le chasseur de têtes est un roman aux multiples personnages comme autant d'incarnation du Mal possibles. Même l'auteur, en un clin d’œil page 261, se met en possible patient atteint d'une pathologie.
Passionné par les rouages du cerveau, et la noirceur de l'âme humaine, Timothy Findley a signé là son roman sur le Mal et ses incarnations multiples.

A lire et conserver dans sa bibliothèque.

Kafka à Paris, Xavier Mauméjean

Alma Editeur, août 2015, 268 pages, 18 euros.

Tourbillon touristique.


Septembre 1911, Franz Kafka et Max Bord se réjouissent de partir ensemble pour quelques jours à Paris. La première tentative s'était plutôt mal passée, mais cette fois-ci, ils comptent bien profiter de leur périple, d'autant plus qu'un éditeur, Wolff, leur a demandé d'en écrire un petit guide touristique destiné à la classe moyenne, et pour les aider, leur donne l'adresse d'un ami sûr vivant sur place, un certain Kremp.

Pour Kafka, quitter Prague, c'est aussi se sentir libre, sans à devoir subir "la légère hostilité théorique familiale", et les réflexions de son père.
"Franz n'admettait pas que, par décret paternel, il puisse être estimé heureux. Et pourtant il s'est senti pris au piège. "Pourquoi t'es-tu laissé faire?" lui avait demandé Max. Parce que toute l'existence de son père tenait jusqu'alors entre son appartement et le magasin. En créant l'entreprise, il lui avait semblé découvrir un nouveau continent. La fabrique était son Amérique, Franz n'avait pas eu le cœur de ternir sa joie."

De ce voyage qui a vraiment eu lieu, nous ne savons rien. De ce fait,  Xavier Mauméjean utilise la puissance de la fiction pour entraîner le lecteur aux côtés des deux touristes écrivains. Alors qu'on pourrait croire que leur excursion aurait des allures conventionnelles et finalement très touristiques, Kafka et Brod vont être entraînés dans le Paris interlope du début du vingtième siècle. Le dénommé Kremp va leur faire découvrir ce qui lui semble incarner le vrai Paris à ses yeux: les coulisses du Bon Marché, les cabarets glauques (à la limite du freak show), les maisons closes, et même le ratodrome de Neuilly! Entre situations loufoques et échanges intimistes, ils croisent le chemin d'Apollinaire qui vient d'être innocenté par la police suite au vol de la Joconde...

Les chapitres courts désignent à chaque fois un lieu différent, donnant dès lors une impression de mouvement. Pas de temps à perdre, car les jours de Franz et Max à Paris sont comptés. Seulement au fur et à mesure de leurs aventures, leurs visites sont-elles susceptibles d'êtres signalées dans un guide touristique? Et puis ce Kemp est vraiment très étrange....
Quand on entend le nom de Kafka, on pense fortement à La Métamorphose, à Amérika, ou Le Procès. Le titre Kafka à Paris peut donc repousser certains lecteurs réticents à l'idée de lire un livre sur cet auteur réputé pour beaucoup difficile. Pourtant , il n'en est rien. Il y aurait amalgame. Le titre est trompeur. Mauméjean fait de ses personnages un duo complice, curieux et affable. On prend plaisir à suivre les deux amis bien réels dans cette fiction entraînante et bien écrite.

Mapuce et la révolte des animaux, Caryl Férey

Ed. Pocket Jeunesse (PKJ), septembre 2015, 202 pages, 14.9 euros.
Illustrations de Christian Heinrich.

Krotokus le Saigneur, ancien roi de Croland, est en exil, depuis que ses sujets se sont révoltés et ont réclamé la démocratie. Depuis, c'est le lion Bradpitus qui règne sur le Royaume. Or, depuis quelques temps, ce dernier a lancé une mode bien curieuse: chaque animal doit porter des marques s'il veut être pleinement intégré à la société de Croland. Cette drôle de décision est la goutte d'eau pour Grande Tourelle la girafe.
Comme c'est bientôt les élections, elle décide de trouver un candidat idéal pour remplacer Bradpitus. Le seul hic, c'est qu'il doit être un lion, c'est la tradition. Alors, on pense à Sheba, qui coule des jours heureux aux côtés de son mari le renard Goupile et leur petite fille Mapuce.
Mais Sheba refuse. Ayant entendu toute la conversation, ayant aussi soif d'aventures, Mapuce décide d'être candidate et empêcher Krotokus à prendre le pouvoir.
Aidée d'une sage tortue et d'une hirondelle, elle entreprend le long voyage vers Croland. Néanmoins, son périple a tout l'air d'une fugue...

Caryl Férey aime les jeux de mots et en profite lorsqu'ils nomment ces personnages. Le récit est assez manichéen: les bons d'un côté, les mauvais de l'autre, au moins le jeune lecteur ne peut pas se tromper.
Mapuce est un personnage attachant. A la fois renarde et lionne, elle a pris le positif des deux espèces, et rivalise de ruse et de courage pour affronter les dangers et éviter le retour au pouvoir du redoutable Krotokus, qui règle ses conflits avec ses ennemis en les dévorant.

Malgré une trame convenue, le lecteur se laisse facilement emportée par l'intrigue. Finalement, les animaux ont les mêmes défauts que les êtres humains , si bien qu'à la fin, on a l'impression que les personnages sont comme nous.

Mapuce est un roman d'aventures, très bien illustré, pour jeunes lecteurs chevronnés à partir de 9 ans.

Illska, le mal, Eirikur Orn Norddhal

Ed. Métailié, août 2015, traduit de l’islandais par Eric Boury, 608 pages, 24 euros.

Passé les 100 premières pages, la surprise envolée, on se dit que l'angle d'attaque de ce roman est tout simplement phénoménal et inédit.
Pourtant, à première vue, pas facile de faire un parallèle entre l'Histoire mondiale et un de ses épisodes les plus sombres, l'Holocauste, et l'histoire d'amour entre un homme et une femme au 21ème siècle. Le seul lien qui unit ces deux univers est le fait que la femme, Agnes, prépare une thèse sur les juifs, la Seconde Guerre mondiale, et la position de l'Islande à cette époque. Qui plus est, elle est originaire d'un village lituanien, Jubarkas, dont les villageois ont exterminé jadis leurs voisins, amis, collègues, sous prétexte qu'ils étaient juifs.

Illska est l'imprégnation et l'influence de l'Histoire dans une petite histoire. C'est à la fois une œuvre politique, sociale et romanesque, dans laquelle la fiction permet de mettre en perspective notre capacité à l'oubli, et notre facilité à l'autodestruction.

" Si la Seconde Guerre Mondiale nous a enseigné quelque chose, elle nous a appris l'oubli. A oublier de ne pas oublier. A ne pas oublier d'oublier de ne pas oublier. A ne pas laisser retomber la pâte."

Et l'Islande dans tout ça? Omar et Agnes s'aiment, travaillent et vivent à Reykjavik, la capitale d'un pays "bâtie sur l'isolement et l'ignorance choisie". Ainsi, sa position politique plus qu’ambiguë durant la dernière guerre a encore des échos de nos jours lorsqu'on s'attarde sur sa politique au sujet de l'immigration. Agnes s'y intéresse de près, Omar a même écrit un mémoire sur la langue islandaise... N'empêche tout cela commence à avoir une incidence sur leur vie privée, surtout depuis que la jeune femme s'est mise à fréquenter de plus en plus souvent Orn, un néo nazi cultivé, qui tente de réussir à donner un aspect acceptable à ses idées politiques. Et quand il montre qu'il est capable d'aimer, Agnes fond, car cela n'est-il pas une preuve qu'il est en contradiction avec ses opinions?
"Presque tout le monde s'accorde à dire qu'Hitler était incapable d'aimer.
 On affirme qu'il aimait son peuple, mais cela relevait plus d'une forme de violence animale que de l'amour même."

Bien entendu, les triangles amoureux ne fonctionnent jamais. Omar, confronté à l'infidélité de sa compagne, met le feu à leur logis puis quitte le pays pour découvrir l'Europe et les traces laissées par le Troisième Reich... Omar est un cartésien: il a besoin de voir, de comprendre:
"Pour moi, le monde a toujours été scindé en deux parties distinctes ce qui est extérieur, et que je mets en doute, et ce qui m'appartient et me semble couler de source."
Alors, comment expliquer rationnellement comment une femme comme Agnes a pu succomber au charme d'un type comme Orn? L'origine est-elle ailleurs? Est-elle dans l'Histoire? Ou est-ce finalement une contrainte de la fiction pour mieux mettre en évidence une idée plus large?
"Ici, le texte. Je suis le texte, je suis le livre et j'écris le texte qui contient ce livre. Je ne suis pas l'auteur. Eirikur est l'auteur de cette œuvre. Toute chose est comme Hitler."

Pendant qu'Omar laisse l'Europe le dévorer aux pieds avec ses monuments et ses souvenirs, Agnes veut mettre un terme à sa relation avec un homme qu'elle n'aime pas, et tente de comprendre pourquoi Omar ne lui suffit pas. "La vie est la trame de l'amour et elle finira par tout arracher", se dit-elle, mais depuis que le petit Snorri est venu au monde, vient s'ajouter la question de l'hérédité, surtout quand on ne sait pas qui est le père. Deviendra-t-il comme Orn si ce dernier l'a engendré?

Illska est un roman passionnant et inédit, très bien documenté. Eric Boury a traduit brillamment une invitation de l'Histoire dans une fiction romanesque, le tout traité avec maîtrise, si bien que jamais ne se pose la question de l’invraisemblance. Agnes et Omar sont des victimes: victimes de l'histoire de leur famille respective, victimes de leurs études, victimes de leur amour.
"Nous sommes des victimes, déclarèrent-ils en chœur. Je suis la tienne et toi la mienne. Et chacun la sienne propre. (...) Quand nous nous taisons, nous hurlons."

Magistral.

Le projet Almaz, Françoise Baqué

Ed. Jacqueline Chambon (diffusion Actes Sud), août 2015, 312 pages, 20 euros.

Destins.



Basile a vécu bien des vies alors qu'il n'a jamais voyagé. Lui, le cadet d'Henri Berloz et d'Ariadna, était fort, vigoureux, surpassant à chaque fois son grand frère Victor. Or, c'est sur Victor que reposaient tous les espoirs du couple. "Heureusement" une polio contractée à l'âge de huit ans a transformé le Basile Ier en une seconde version plus paisible et plus altruiste, contrainte par le handicap:
"Le passé naît à chaque instant comme se renouvellent les cellules du corps, et le passé de Basile foudroyé se changeait en celui de Basile survivant, vivant, éveillé."
 Alors quand Henri et Ariadna décidèrent de quitter la France pour l'URSS afin de pouvoir mener leurs recherches scientifiques, ils emmenèrent Victor et laissèrent Basile aux bons soins de Dorothée alias Fée. Le grand savant qui se disait progressiste avait donc abandonné son cadet, et son épouse, un fils qu'elle n'avait jamais vraiment pris le temps d'aimer...

"Nous étions toi et moi deux voyageurs assis dans un train à l'arrêt, à quelques mètres l'un de l'autre, et qui, au coup de sifflet du chef de gare, vont partir en sens opposé. Le coup de sifflet n'allait pas tarder à retentir."
Tel pourrait être résumé la relation entre les deux frères au fil des années. Victor, victime malgré lui, devient orphelin en URSS, et volontaire d'un obscur projet scientifique, "un projet consistant à réaliser l'immortalité, mais la résurrection des morts." Ce projet dit Projet Almaz le transforme en cobaye humain. Pendant ce temps, Basile grandit paisiblement, entouré, soucieux de donner un sens à sa vie:
"Moi dont le corps était devenu désordre et déséquilibre, j'ai aimé l'ordre vivant qui inspirait mon esprit et que mes mains restaient capables de mettre en œuvre."
Ignorant du destin de son frère, il décide de raconter leur vie commune enfant, et l'histoire de leur famille. Or, une visite impromptue va tout bouleverser...

Le projet Almaz se veut être le récit d'un cycle:
"Dans le règne humain, la catastrophe termine le cycle. L'ordre né à l'aube, divinement élaboré, perfection mère de perfection supérieure - mais non absente car elle laisse toujours un défaut où se glissera le germe inattendu d'un ordre plus fragile, plus exposé à mesure qu'il se ramifie - , appelle la dévastation comme la bibliothèque précieuse appelle l'incendie, l'innocence et la beauté, le viol et le couteau."
Basile est un personnage bien présent, capable de prendre en charge une âme en peine, alors que Victor reste un personnage éthéré, presque un concept, que le lecteur a du mal à situer. Ainsi, ce dernier devient ce que l'auteur pense du texte, "une vitre transparente entre moi et une illusion que je cherchais pas à distinguer de la réalité." Victor a été spolié de son âme pour devenir la matérialisation d'un projet, "une sorte de boîte étiquetée de cet ensemble provisoire, et la notion d’humanisme n'est plus désormais qu'un mot vide de sens."

Ce roman n'est ni un roman d'espionnage, ni un roman de vulgarisation scientifique. Il est l'histoire d'une famille, de deux destins différents mais liés au mêmes racines. En arrière plan, la lutte entre les États-Unis et l'URSS de jadis pour la primauté scientifique sur des recherches remettant en cause la notion même d'humain.

RUE DES ALBUMS (104) Maman à l'école, Eric Veillé et Pauline Martin

Ed. Actes Sud Junior, septembre 20115, 32 pages, 13 euros.

Première rentrée scolaire, première angoisse.
L'école est un lieu inconnu, "un couloir avec plein de portes jaunes" fermées qui ne rassurent pas. Pourtant, maman a l'air paisible, malgré tout, et emmène la petite narratrice vers une personne souriante, affublée d'une drôle de robe à carreaux bleues. Autour d'elles, d'autres enfants en pleurs! Etrange? Mais non, la petite comprend :
"Et ils avaient une excellente raison: figurez-vous que leurs parents étaient partis!"

Pas question de rester seule avec eux! Alors, la gamine refuse de laisser partir la mère en employant des techniques bien rodées et qui ont déjà fait leurs preuves: la moule, l'orang-outan, la position du chat sauvage, la chauve-souris, le chiot écrasé... Résultat, maman a cédé et reste à ses côtés.

D'un seul coup, la classe devient un lieu tranquille: on y chante, on y découpe, on y fait de la gymnastique, on y fait la sieste... Bref, aucun temps mort! Par contre, la narratrice prend son envol, et sent petit à petit que sa mère n'est pas vraiment à sa place. Pour vivre sa vie d'élèves, mieux vaut qu'elle soit loin d'elle, surtout que l'école n'est pas vraiment adaptée pour les mamans.


"-Ta maman, elle a pas de copines? a dit une fille qui s'appelait Béatrice.
- Nan, elle boude depuis tout à l'heure, j'ai répondu. En fait, j'en avais un peu marre que maman soit là mais je n'osais pas lui dire car je ne voulais pas lui faire de la peine."

Finalement, la petite demande à sa maman de s'éclipser, il est temps pour elle de vivre son quotidien sans elle à ses côtés. Et d'ailleurs, ses camarades n'ont pas leur maman non plus et ils s'en sortent très bien!
"L'école sans maman, c'est beaucoup plus amusant!"

Pauline Martin aime les illustrations nettes et précises, les détails qui font mouche et apportent de la gaieté: une fraise sur un petit maillot, les bottes de maman assorties à sa veste, les petites tresses perlées. Tous les personnages en présence expriment une émotion, et sont parfaitement intégrés dans le décor qui représente une classe et une école maternelle. Le choix des fonds blancs n'est pas anodin, et fait ressortir la belle palette de couleurs. C'est pourquoi les dessins collent au plus près du texte d'Eric Veillé et permettent à l'enfant non lecteur de comprendre l'histoire sans les mots.
Quand on confie son enfant pour la première fois à la maîtresse, on ne sait pas ce qui se passe derrière la porte. La classe va-t-elle être un bureau des pleurs toute la journée? On voudrait pouvoir rester, mais on ne peut pas. Alors Eric Veillé explique aux enfants pourquoi il est important de laisser sa maman à la porte: chacun à sa place, on a besoin d'espace et d'autonomie. Maman nous aime encore même si elle n'est pas avec nous.

Maman à l'école est un album drôle, bien inscrit dans le quotidien de l'enfant, qui peut, à coup sûr, désacraliser la première rentrée scolaire et calmer les premières angoisses.

A partir de 3 ans.

[Kokoro], Delphine roux

Ed. Philippe Picquier, août 2015, 128 pages, 12.5 euros

Se reconstruire.


Depuis que ses parents sont morts dans l'incendie du théâtre où ils fêtaient la Saint Valentin, Koichi ne vit plus, il survit, se rendant complètement transparent aux yeux du monde,  ne se préoccupant plus que de sa grand-mère, et de sa soeur Seki, "corset diaphane à l'abdomen, stalagmites du coeur. Le début de l'ère glaciaire. L'oubli instantanée de nos bras ouverts."

"Je voudrais rapetisser, retrouver une voix claire, l'énergie, la densité d'une sève de printemps. Je voudrais que papa et maman viennent me chercher le soir, les mains pleines de mochi; qu'ils me demandent si j'ai passé une bonne journée, si j'ai bien travaillé, si mon bento était bon.
De ces songes-là, je retrouve l'envie de désirer.
Juste de ces songes."
Le passage à l'âge adulte fut un événement anecdotique, tant le jeune homme est nostalgique de son passé familial. Il se raccroche à sa mémoire et au bien être perdu.  Page après page, en très courts chapitres, Koichi se raconte, et explique la souffrance de la perte. Cette dernière est d'autant plus grande que sa sœur Seki est devenue un mur infranchissable, "une jeune femme moderne, dans l'écho des titres de magazine, dans la maîtrise du visible (...) Ses conseils amplifient mes silences."
D'autant plus persuadé que Seki joue un rôle, il attend un geste, car un jour, il le sait, elle s'effondrera, et là, il sera là pour elle. En attendant, il veille, tel un ange gardien, et rend visite à sa grand-mère, placée en maison de retraite

"J'ai prononcé cinq mots: aujourd'hui, quinze heure, trois valises. Et j'ai raccroché sans attendre de retour."
Ça y est, l'armure de Seki se fendille, et son frère répond présent pour panser les plaies. Il a gardé Kokoro, sa poupée d'autrefois, talisman d'un bonheur passé possible à retrouver si on s'en donne la peine. Le tout est d'accepter sa souffrance.

Delphine Roux nous offre un bien joli premier roman, rempli de fulgurances littéraires, au ton doux, à la mentalité si asiatique qu'on dirait qu'il a été écrit par un écrivain nippon. Chaque chapitre est titré par un mot japonais accompagné de sa traduction, autant de symboles des états d'âme du narrateur.
Seki a voulu fuir (nigeru) sa douleur et disparaître (nakunaru) dans une vie qui ne lui ressemblait pas. Le vœu le plus cher (negai) de Koichi est de retrouver ses parents; à défaut, il entreprend un itinéraire (michiyun) vers le passé, le bonheur, et Pierre, l'ami de toujours.
Kokoro (le coeur) est un récit sur le deuil, la souffrance et la reconstruction. Il témoigne à quel point il est important de laisser libre cours à son chagrin pour pouvoir se reconstruire ensuite dans la sérénité.

Un bijou littéraire, et un vrai coup de cœur!

L'autre Rive, Georges-Olivier Châteaureynaud

Ed. Le livre de poche, avril 2010, 736 pages, 8.1 euros.

"Sur les eaux limoneuses du Styx, à cette heure comme à n'importe quelle autre heure du jour ou de la nuit, nulle promenade, nulle excursion! Ni plaisance, ni pêche. Un désert d'eau qu'on aurait pu croire stérile, si de temps en temps des créatures jaillies de ses plis ne s'étaient échouées sur l'une ou l'autre des étroites et malodorantes grèves de sable noir qui le bordaient."
Et au bord du Styx, le fleuve mythique des Enfers dont la rive opposée n'est autre que l'Erèbe, se dresse la ville d'Ecorcheville, "ou l'ultime bout du monde. Au-delà, il n'y avait plus que l'Au-delà, rien d'étonnant à ce que les visiteurs ne s'y bousculent pas. Les rives du Styx, celle-ci et l'autre, on les verrait bien assez tôt."

A Ecorcheville, trois familles font la pluie et le beau temps: les Esteral, les Bussetin et les Propinquor, dont le patriarche, Superbe, est le maire. Leurs frasques, leurs trains de vie, leurs petits secrets alimentent les racontars et les contes pour enfants. Mais dans la ville, il existe aussi des personnes lambdas qui ne sont pas nés avec une cuillère d'argent dans la bouche. Benoit Brisé en fait partie. A dix-sept ans, il ne sait rien de ses origines, si ce n'est que sa mère, une actrice en plein devenir, une certaine Lola Esteral dite Balbo, a préféré "le laisser de côté" pour s'occuper de sa carrière. Depuis, c'est Louise Jarancada, "genre sorcière, chirurgienne déchue, ex-faiseuse d'anges reconvertie en embaumeuse égyptienne", aidée de Tatie Cindy et tata Lenya, qui s'occupent de lui. Mais qui est son père? Il porte le nom d'un ex de Lola qui a bien voulu l'adopter, mais qui n'est pas son géniteur. Benoit sent que le secret pane autour de sa naissance et il est résolu de percer le mystère.

Dans le même temps, quelques événements viennent perturber la relative tranquillité de la ville. Un chèvre pied (un satyre) s'est sauvé du musée de tératologie de la ville, une ancienne cathédrale en proie à la rouille. Car, parfois le Styx rejette sur la rive des animaux venus de l'Erèbe: une sirène, un faune, et même un énorme centaure que Louise s'emploie à empailler. A cela s'ajoutent des pluies qui n'en sont pas vraiment puisque ce ne sont pas des gouttes d'eau qui tombent... Ces cadeaux impromptus ne prouvent-ils pas que la vie existe sur l'Autre rive du monde connu?

"Et si Ecorcheville était la réalité toute entière, la seule cité sous le seul ciel, à bord du seul fleuve, face à la mort. Mais qu'est-ce qu'il allait chercher? Le monde existait bel et bien; c'était Ecorcheville qui existait à peine. Une illusion, un mirage."
Benoit réfléchit à la possibilité de fuir la ville et s'installer ailleurs en France. Il veut quitter les rives de l'enfance pour de nouvelles aventures et voir enfin ce qui se passe à l'extérieur. Sauf que ce serait aussi quitter ses amis Cambouis et Onagre, ainsi que Fille-de-Personne dont il est secrètement amoureux, la sœur du fêlé Krux qui sème la zizanie dans les rues et provoque Superbe Propinquor. Et puis, on ne quitte pas Ecorcheville comme on veut, puisque de toute façon le secret de sa naissance se trouve à cet endroit...

L'Autre Rive pourrait être un roman initiatique, celui du passage de l'adolescence à l'age adulte de Benoit Brisé. Dès lors le titre peut avoir un double sens et suggérer à la fois la rive mystérieuse de l'autre coté du Styx, que la rive inconnue qu'est l'âge adulte ou la connaissance du père.
Alors, Châteaureynaud mêle brillamment les deux, ce qui donne un roman total, hors des sentiers battus et de ce qu'on a l'habitude lire. Le lieu de l'action est complètement original et parfaitement pensé. Ecorcheville est un personnage à part entière qui "tient" ses personnages et les façonne. De son architecture (musée-cathédrale, routes sinueuses, château, orphelinat) à son emplacement géographique (dans un des coudes du fleuve Styx), en passant par des personnages variés et hauts en couleurs, l'auteur intègre du fantastique dans une trame fictionnelle classique: la quête du père.

J'ai honte de n'avoir pas lu ce roman plus tôt, j'ai bien l'intention de rattraper mon retard: d'autres romans de G.O. Châteaureynaud attendent sur ma table de chevet.

Merci à Christine B pour cette découverte précieuse!

7 romans, Tristan Garcia

Ed. Gallimard, août 2015, 576 pages, 22 euros.

"Tout passe et tout revient, mais moi je me souviens."


Mornay et alentours, le long de la rivière Hombre, est un univers fictionnel foisonnant. C'est dans ce lieu imaginaire que Tristan Garcia y puise son inspiration et y fait évoluer ses personnages. En 2011, Faber y avait grandi; en 2015, les narrateurs multiples y vivent, y séjournent ou y sont de passage.
Car 7 n'est pas un roman unique de plus de cinq cents pages. C'est un ensemble de six romans, tous reliés entre eux par le septième. Pourtant, on ne peut pas à proprement parler de roman choral, quoique...
"Homme d’extérieur, piéton de civilisations miniatures, j’observe des mondes à longueur de journées; je me faufile dans des dizaines de romans concrets que se racontent les gens d'ici, pour se distinguer." Tel est le portrait qu'on pourrait faire de ces narrateurs, à la fois multiples et unique, qui gravitent dans un monde réel pour eux mais dont ils sentent trop les limites, "une plasticité lente et engluante qui n'était pas déformable autant qu'on le souhaiterait."

7 romans, 7 vies, 7 particularités qui ont finalement des points communs, qui se recoupent, car chaque existence est une spirale , un morceau de bois aux sillons uniques. Tristan Garcia présente à la fois le "Mystère" (c'est à dire la vie extraordinaire) et la "Prose" (identifié à la vie ordinaire):
"La Prose est ouverte et vraie, elle est ce qu'elle est; le Mystère est caché, il contient du faux et il est accessible par des chemins détournés sur lesquels on prend des risques de le perdre ou de se perdre."
Au lecteur de trouver son fil d'Ariane personnel, de faire les recoupements, de privilégier un récit par rapport à l'autre.On plonge, au fil des pages, dans "une miniature abyssale" de nombreuses existences du narrateur. Et ce qui est prodigieux, c'est qu'il se sert de la littérature, "des mots après les autres", pour fixer métaphoriquement ses souvenirs.

Alors, on tente avec jubilation de trouver un modèle narratif semblable, de fixer une référence analogue, bref de trouver un modèle fictionnel sur lequel Tristan Garcia aurait pu s'inspirer. Force est de constater que le modèle est original, innovant et captivant. 7 est un roman sur le temps qui passe, la mort, la vieillesse, mais aussi sur les choix politiques, religieux ou personnels.

"L'univers était amnésique et il n'y avait aucune perspective de progrès. Voilà la vérité."
Dans ces univers fictionnels changeants, seul l'être humain, l'homo faber, reste le même. C'est à lui de tisser son existence et son destin pour laisser une trace à ceux qui lui succèderont. Seulement, comment faire quand la réalité qui vous entoure ne vous voit pas vraiment? Soit vous êtes condamné à être trop beau (Sanguine), soit vous ne comprenait plus le monde dans lequel vous vieillissez (La révolution permanente),soit, pour vous sauver, vous ne faites plus confiance qu'à votre passé (Hélicéenne).
Chacun des personnages se bat avec ce concept pour finalement se résoudre à l'évidence que leur monde semble immuable. La révolte ne sert à rien, la quête de compréhension non plus.

7 est un roman multiple foisonnant, superbement construit; c'est un bijou de fiction dont des éléments de réponses se trouvent dans La septième, et qui contient une excellente définition de la construction d'un roman:
"Je déplaçais, je condensais, je retournais les événements, puis je lissais le tout, comme une longue fresque, une tapisserie brodée, avec le fil de mon souvenir, tressé de fiction. A la fin, il restait tout de même l'essentiel de la réalité, de tout ce qui m'était arrivé, je vous l'assure, pour de vrai, mais crypté avec méticulosité (...) Devenu livre, le souvenir me laissait en paix (...) et moi je pouvais redevenir quelqu'un comme vous, puisque, puisque tout ce que j'avais en moi d’extraordinaire était passé dans la littérature."

Le roman est une réalité cryptée, 7 en est la démonstration.

Un grand moment de lecture à ne pas manquer.

L'Ultramonde (1. Les trois pierres du Fâark), Stéphane Tamaillon

Ed. Seuil Jeunesse, mai 2015, 324 pages, 12.9 euros.

Pourquoi le monde obéirait-il aux lois de la chronologie?
D'ailleurs pourquoi notre monde serait-il unique?
Et enfin qu'est-ce que la réalité?

Trois questions qui constituent les bases de ce roman jeunesse dont l'action de départ se situe à Paris, en 1863, pour ensuite emmener le lecteur vers un univers aux règles complètement inconnues appelé l'Ultramonde.

Pourtant, tout avait bien commencé pour les jumeaux Mathilde et Louis. Assister au lancement du premier ballon par Nadar, le célèbre photographe, est un événement en soi. Or, tout ne se passe pas comme prévu. Mathilde comprend qu'un des invités de l'événement a tenté de saboter l'expérience, et que cette personne dégage quelque chose de "pas humain".
Justement, c'est chez Nadar, que son frère et elle se retrouvent obligés de rejoindre un drôle de monde, seule issue possible pour échapper aux Dérailleurs, monstre polymorphes venus d'ailleurs, dont le seul intérêt est de détruire la réalité et faire disparaître les barrières chronologiques.
"Les Dérailleurs se comportent à la manière de bactéries. Comme elles, elles se multiplient et répandent leur peste à travers les mondes.

Cet univers totalement inédit a pour principe de ne pas obéir aux lois du temps: tout se confond et se côtoie: Alexandre le Grand dirige une armée de néandertaliens contre les soldats de Napoléon, on peut croiser des vélociraptors ou des brontosaures dans la forêt, bref c'est un joyeux bazar.
"L'Ultramonde ne s'inquiète d'aucune chronologie (...) Il ne tient compte ni des années ni des siècles. Il n'y a plus de mois, de jours, d'heures ou de minutes. Ici, l'aube et le crépuscule se succèdent sans logique. Les époques se télescopent. Tout se passe en un même lieu et au même moment."

Mathilde et Louis sont d'autant plus déboussolés qu'ils ont perdus Nadar en route, le seul guide susceptible de leur expliquer ce monde étrange dans lequel les Dérailleurs sont emprisonnés, et où une mystérieuse confrérie, les Archivistes, préserve les lois du temps grâce à trois pierres précieuses: les Pierres du Fâark.

Alexandre le Grand, Napoléon et Nadar


Leur aventure va les mener jusqu'au Territoire sans nom, "un paysage désertique", "une terre aride, sèche et craquelée" , en rien  accueillante, mais qui va leur permettre d'aller au bout de leur courage et de leurs peurs.

L'Ultramonde est un roman étrange. Chaque chapitre est une surenchère d'éléments comme si l'univers décrit manquait d'originalité. Alors que l'intrigue de départ met en place des personnages et des entités qui vont jouer un rôle essentiel dans la cohérence de l'ensemble, certains disparaissent au profit de descriptions plus ou moins farfelues d'un monde dont on a peine à saisir son importance cruciale dans la suite des événements.
Dès lors, il n'est pas facile pour un jeune lecteur de se repérer dans la chronologie de l'action ainsi que dans la quête des personnages. Les épisodes secondaires "mangent" la trame de départ, si bien qu'à la fin, on ne sait plus très bien quel est l'objectif du roman.
Certes, Stéphane Tamaillon propose un imaginaire foisonnant, original et varié, y intégrant même des personnages historiques, mais à un tel rythme, les tomes 2 et 3 risquent de s’essouffler tant le tome 1 est parti trop vite.

Affaire à suivre....

A partir de 9 ans.



L'Oiseau du Bon Dieu, James McBride

Ed. Gallmeister, août 2015, traduit de l'anglais (USA) par François Happe, 448 pages, 24.8 euros.

Quand l'Histoire et la fiction se rejoignent...


"Je suis John Brown. Capitaine des Pottawatomie Rifles. Je viens avec la bénédiction du Seigneur pour libérer chaque homme de couleur sur ce territoire. Celui qui se dressera contre moi goûtera à ma mitraille et à ma poudre."

Alors que l'Histoire américaine retient de John Brown un abolitionniste convaincu, responsable en partie de la guerre civile, le romancier, lui, en fait un anti héros débonnaire, religieux fanatique incapable d'être objectif, défendant sa cause même si la situation est insoutenable.
Ainsi le lecteur traverse des épisodes notoires et avérés de la vie de John Brown mais racontés par un de ses soldats noirs, le petit Henry Shackleford, esclave récupéré après une rixe en Virginie, et devenu protégé de la famille Brown.
Sans savoir vraiment comment, Henry est devenu l'Echalote, mais surtout tout le monde croit qu'il est une fille, et s'il y a un doute, tout au moins une fille "manquée". C'est donc affublé d'une éternelle robe mal taillée que l'Echalote va être le témoin direct ou indirect, parfois même un acteur, des événements les plus marquants associés au capitaine des Pottawatomie Rifles.

"Au temps de l'esclavage, un Noir, c'était un chien misérable, mais un chien qui avait de la valeur."
Pour une obscure histoire de plume récupérée sur le corps d'un de ses fils, John Brown fait de l'Echalote son porte bonheur ambulant. Mais rallier du monde à sa cause n'est pas chose facile, et récupérer de l'argent encore moins. Ce beau parleur de capitaine est un homme ruiné, constamment à la recherche de fonds, mais surtout, son armée n'est composée que de membres de sa famille ou de volontaires bénévoles qui vont et qui viennent à leur guise! Alors, pour rallier toute la populace quoi de mieux que de leur marteler à longueur de journées des versets de la Bible?
" C'était un homme de la Bible. Un homme de Dieu. Complètement timbré. Incapable de la moindre concession quand la vérité était en jeu, et ça, ça pouvait faire perdre la boule à n'importe qui."

Sous un contexte historique sérieux, McBride en fait un roman drôle, enlevé, truffé de scènes cocasses, permettant ainsi de porter un regard nouveau aux événements. La fiction se mêle à l'Histoire et inversement, tout cela raconté par un enfant qui, à force, en tirera des leçons de vie indélébiles.
"Personne vous voit tel que vous êtes vraiment. Personne sait qui vous êtes à l'intérieur. Vous êtes jugé sur ce que vous êtes à l'extérieur, quel que soit votre valeur. Mulâtre, brun, noir, peu importe. Pour tout le monde, vous êtes un Noir, tout simplement."

L'oiseau du bon dieu est un roman rythmé, enlevé, construit intelligemment en se servant du contexte pour présenter des personnages de fond. Chaque lecteur y trouvera son compte car l'humour est fédérateur.

Le coeur du problème, Christian Oster

Ed. de L'Olivier, août 2015, 192 pages, 17 euros.

Roman en trois actes.


Acte I.


Simon rentre chez lui et découvre un corps vraisemblablement tombé de la balustrade de sa mezzanine.. Pour toute explication, son épouse Diane lui demande de gérer le problème: "il faut que tu fasses les choses à ma place", et part prendre un bain.
"Le passé en somme n'avait plus cours, il n'y avait qu'un présent épais, lourd, accablant." 

Acte II.


Diane a décidé de s'éloigner quelques temps. Simon ne sait toujours pas qui était la victime et quel rapport elle entretenait avec son épouse. Sans savoir vraiment pourquoi, il décide d'effacer le meurtre en enterrant "le cœur du problème" sous ses plants de tomates. Par contre, il se rend à la gendarmerie pour signaler la disparition inquiétante de Diane. Là, il fait la connaissance de Henri, fonctionnaire quasi retraité, avec qui il noue une relation amicale assez étrange.
Maintenant que le corps a disparu, que son histoire avec Diane semble être terminée, Simon se demande s'il est capable de renouer avec le cours de sa vie.
"Je me sentais maintenant aux prises avec le vide. Le passé me désertait, le présent n'avait pas de sens."

Acte III.


C'est une tempête sous le crâne de Simon. Il n'arrive pas à comprendre comment sa vie est si peu "chamboulée" alors qu'il a masqué un corps. Personne ne semble lui trouver une attitude louche. Pourtant, lui sent "un écroulement interne" s'opérer, mais une composante douce vient atténuer le phénomène. Est-ce son amitié avec le gendarme? Sous ses airs affables, Simon sent que le retraité se doute de quelque chose. Pourtant, il accepte son invitation à se rendre à la campagne, chez Raphaëlle.
"Je m'en vais. Tout est normal. C'est à dire rien. En même temps, ça n'a pas tant d'importance. J'ignore si je ressens quoi que ce soit en fait. Quand j'arrive chez moi, c'est pareil."

Le cœur du problème raconte l'histoire d'un homme à un moment clé de sa vie. Alors qu'il n'est responsable en rien du drame qui s'est joué chez lui, il décide de porter le fardeau de la culpabilité à la place de son épouse. Or, ce poids est un problème insoluble. Comment continuer à vivre normalement lorsqu'on est conscient de la gravité et de la conséquence de ses actes?
Christian Oster explore les ressources de Simon pour ne pas sombrer définitivement. Alors que Diane, à Londres, renoue avec la vie, Simon lui, subit un cauchemar au quotidien. Le vide devient son compagnon de chaque instant:
"J'avais vécu quelques cauchemars par le passé mais aucun qui eût revêtu un tel relief, avec la même certitude d'un basculement."
Avec une économie de mots et des chapitres courts, l'auteur a écrit le récit d'un basculement irréversible vers l'inconnu d'un homme qui pourrait être nous.


A lire sans hésitation.

RUE DES ALBUMS (103) A l'école, il y a des règles! L.Salaün, E. Cueff, G. Rapaport

Ed. Seuil jeunesse, juin 2015, 72 pages, 13.9 euros.

Ben oui, on ne fait pas le bazar!


Qui dit règles de classe, dit aussi règlement intérieur.
Mais à l'école, pas facile de faire comprendre aux enfants qu'ils n'ont pas les mêmes droits qu'à la maison!

Alors, le mieux est de les énoncer clairement, avec humour et avec des illustrations explicites. C'est bien connu, à cet âge, les images ont plus d'impact!

Cet album grand format énonce une règle à chaque double page. Il faudrait dire plutôt qu'il est un rappel  des règles de base auquel on ajoute quelques règles cocasses, drôles et surtout bienvenues quand on est enseignant!

Halte au dogmatisme! le livre se met au niveau de l'enfant-lecteur en utilisant le JE et en le mettant au centre des scènes de vie de classe présentées. Ainsi, l'élève est valorisé, et le passage des règles passe beaucoup mieux...



Cependant, l'humour n'est pas mis de côté, loin de là. Les parents en prennent aussi pour leur grade. Les petits mensonges de complaisance sont mis en évidence, ainsi que les libertés prises avec les horaires.

Ah, figurez-vous que ce qui était une évidence avant, ne l'est plus forcément maintenant. L'école est obligatoire, et non pas une garderie gratuite comme certains se plaisent à le penser.


Comme c'est un album et que c'est énoncé avec humour, le tout passe mieux. Dès lors, cet ouvrage devient un outil formidable pour faire passer des règles en douceur, sans être maladroit!

Au fil des quelques soixante dix pages, le parent et l'enseignant s'y reconnaîtront forcément (croyez-moi!), et prendront plaisir à feuilleter les situations décrites qui flirtent en majorité avec des situations vécues.

Côté illustrations, on va à l'essentiel. Les arrières plans ont des fonds neutres afin de souligner les personnages et bien faire ressortir le texte. Les dessins donnent vie aux règles énoncées et leur évitent ainsi un caractère abstrait que l'enfant ne comprendrait pas forcément.

Un album indispensable à conserver en classe, et pourquoi pas, à utiliser comme support de travail en rédaction et vivre ensemble.

Le regard de Gordon Brown, Barthélémy Théobald-Brosseau

Ed. Joelle Losfeld, août 2015,  264 pages, 19.5

Se perdre.


"La tapisserie mesure environ deux mètres de long sur deux mètres de large; elle est composée d'une trentaine de pièces réunies par des coutures à peine visible; les pièces sont plus petites à la marge, plus grandes vers le centre; certaines de ces pièces sont des toiles brodées sur un tissu de lin; certains motifs sont peints, et traversent les pièces."

Le regard de Gordon Brown est le récit d'une obsession, celle d'André Milcar, jeune promis à un très bel avenir, pour une tapisserie volée dans une église lors d'un voyage en amoureux. Pourquoi son geste? Il n'en a aucune idée. Pourquoi cet objet? Il n'en sait rien. Toujours est-il qu'à son retour à Londres, son larcin va transformer sa vie.

Accrochée sur le mur de sa pièce principale, André va se perdre dans la contemplation de ce qu'il considère comme un joyau. Sa vie amoureuse explose car Felicity, sa dulcinée, ne le comprend plus. Sa vie professionnelle est en stand by, puisqu'il ne sort plus que pour chercher de quoi se nourrir frugalement. Bref, il passe son temps précieux à observer les détails de ce qui pourrait être à la fois une peinture, une broderie ou une tapisserie.
Par une mise en abyme que seul un lecteur concentré repérera, les personnages de la tapisserie se mettent à vivre indépendamment de leur décor. A force de les observer, André, par la force de son imagination romanesque, leur invente des destins aventureux dont certains font écho avec sa propre vie. Ainsi, John court après l'insaisissable Freja, ce qui n'est pas sans rappeler la course folle du narrateur à la recherche de Nadja, d'André Breton. A cela, s'intègrent Tim, Lucian, Hector, qui sortent par magie du cadre vieillot de la toile...

Est-ce ces personnages de fiction qui ramèneront André Milcar à son quotidien, ou ceux-là seront-ils les témoins de sa folie? L'auteur tente de démontrer que la seule force romanesque peut décider d'une vie, tout comme les fausses photos et les faux statuts inondent les réseaux sociaux.
Cependant, pour un premier roman, Le regard de Gordon Brown reste un roman difficile. Il manque un liant nécessaire pour que l'ensemble soit véritablement cohérent et ne ressemble pas, à la fin, à une pirouette narrative trop facile.
A force d'imaginer la vie de personnages imaginaires, André en oublie sa propre vie. Le héros fictionnel se perd dans sa propre fiction sans que le lecteur ne possède les clés de compréhension d'un tel agissement, tout comme le titre qui, après coup, reste un complet mystère pour moi (hormis le fait que je sais qui est Gordon Brown).