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Billet d'humeur (11) Naufragée

Agécanonix par Uderzo

Curieuse de nature, toujours à l'affût, je suis tombée par hasard sur une quatrième de couverture plutôt alléchante. L'éditeur a si bien fait son travail qu'après l'avoir lue, il fallait absolument que je me procure le roman, bizarrement hypnotisée par la promesse tout à fait saugrenue que j'allais passer à coup sûr un superbe moment de lecture, tout en entrant dans le cercle restreint (ou non) de ceux qui seraient venus à bout de "la bête".

Je ne change pas pour autant mes habitudes et ne lis aucun article consacré au livre en question. Cet ouvrage a un nom, c'est L'infinie Comédie de David Foster Wallace, dont la très design couverture inonde les réseaux sociaux depuis quelques temps. Certes, je vois passer des liens, lis quelques mots clés, mais ne clique pas pour lire la chronique en entier afin de ne pas être influencée. Fin de l'acte I.

A la réception du pavé, je me rends compte que non seulement je vais lire presque 1500 pages en feuillets fins, mais qu'en plus je vais me muscler les bras parce que, forcément, l'ensemble pèse un poids certain (pour ne pas dire un certain poids). Je relis la quatrième de couverture, la feuille de presse associée, et je me réjouis à l'avance, en planifiant déjà combien de pages je vais lire par jour, histoire de faire durer le plaisir cet été. Fin de l'acte II.




Les cinquante premières pages sont éprouvantes, je ne comprends rien, je me perds dans les méandres des digressions, et je cherche en vain une trame. Forcément, je commence à faire le rapprochement avec d'autres livres tels Ulysse de James Joyce ou encore Au dessous du volcan de Malcolm Lowry, sauf que ce dernier, après l'avoir lu deux fois, j'en garde encore un doux souvenir. Bref, la simple lectrice que je suis éprouve un sentiment de honte lorsqu'elle se dit, mais qu'est-ce que c'est que ce truc? et multiplie les moments de solitude en préférant regarder le direct du Tour de France et écouter Fottorino. Fin de l'acte III.

Une amie lectrice me dit qu'elle a reçu le Wallace mais qu'elle a arrêté au bout de 200 pages. Et toi t'en es où? Ouf je ne suis pas seule! J'avance encore péniblement mais la page 212 aura eu raison de ma patience (cela aurait très bien pu être la 210 ou la 215, allez savoir).
Le roman total m'a tué(r)! Fin de l'acte IV.

Je suis une naufragée de l'Infinie Comédie. J' ai plongé tête baissée, sans gilet de sauvetage, avec la certitude que je ne boirai pas la tasse. Ma tête s'est cognée au fond du bassin; sonnée, j'ai lutté pour ne pas me noyer; seule la décision sage d'arrêter a eu raison de mon modeste avenir de lectrice.
Suis-je pour autant une naufragée de la culture? Du coup, je fouille les réseaux sociaux, lis quelques articles consacrés à ce qu'on appelle déjà "le phénomène de la rentrée littéraire", et je suis sidérée par les expressions employées. "Génial", "roman total", "texte prophétique", "chef-d’œuvre", "livre culte"... Un grand moment de solitude littéraire m'envahit, et j'éprouve même de la compassion pour le traducteur, Francis Kerline, qui a effectué un travail de titan.
Et ouf, soudain, André Clavel vient à mon secours (extrait)
 "Mais malgré cette obsession qui aurait pu devenir lumineuse, il semble que Wallace ait fini par se perdre dans un scénario qui, au fil des pages et des notes, prend des allures de delirium. Un inextricable fatras, une logorrhée vasouillarde sur laquelle on pourrait gloser éternellement, sans en percevoir ni le cœur, ni la cohérence, ni la nécessité intérieure. Parce qu’il n’y en a pas. Un livre-culte, vraiment? Non, un pensum illisible qui ne tarde pas à nous tomber des mains – gare aux dégâts, sachant que l’ouvrage pèse près d’un kilo et demi. Mais Wallace, ce ventriloque maniaco-dépressif, s’est sans doute beaucoup amusé à l’écrire: son Infinie Comédie ressemble à une infinie plaisanterie, à une infinie bouffonnerie, comme un gag de potache en mal de véritable inspiration."
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e431d53a-47dd-11e5-85d0-41b5fd577541/LInfinie_Com%C3%A9die_de_David_Foster_Wallace_un_gag_de_potache

Je ne suis pas seule! Car au fil des lectures glanées ça et là sur le net, des commentaires postés sur Facebook, j'en étais venue à me poser des questions sur  ma capacité à prendre du recul par rapport à mes lectures.
Dès lors, je me demande si Wallace ne l'a pas fait exprès. Je rejoins André Clavel lorsqu'il dit que ce livre est un gag de potache, sans pour autant l'affubler de mal d'inspiration. Et si l'auteur l'avait écrit tout en sachant que ce serait illisible mais que, au vu des succès des ouvrages réputés hermétiques, il était confiant quant à sa prochaine postérité?
Spéculations, me direz-vous, et c'est vrai!

Finalement, je suis une naufragée heureuse. J'ai tenté de joindre le rivage opposé, sûre de moi, et j'ai surestimé mes capacités. Alors, j'ai fait demi-tour, tout en me disant que peut-être, un jour, on ne sait jamais, j'y reviendrai.

A votre tour!

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