L'autre Simenon, Patrick Roegiers

Ed. Grasset, août 2015, 304 pages, 19 euros.

Christian S.


Simenon, c'est Georges, le père de Maigret, l'écrivain belge d'écriture française, auteur prolifique et amateur de femmes.
L'autre Simenon est forcément moins connu, et pour l'Histoire, il vaudrait mieux qu'il n'ait pas existé. Cet autre qu'on ne nomme pas mais que la mère de Georges préférait, c'est Christian, le cadet. Lui, l'enfant "respectueux et obéissant" alors que Georges avait un caractère "impétueux et indocile". Henriette, la mère, "était froide comme la pierre. Pas de tendresse. Pas d'affinité. Pas un baiser". Tout juste supportait-elle son aîné qui l'aimera toute sa vie en la haïssant aussi. A force de couver Christian, ce dernier est entré dans la vie adulte, sans arme, sans conviction, sans projet bien défini.
"Christian avait le sentiment de grandir à côté de lui-même. Il traversait la vie comme la ville, sans la regarder. La vie n'avait pas de vie. Il n'aimait pas la façon dont il pensait et n'avait aucune envie d'agir."

Naturellement, avec un tel tempérament, il devint une proie facile pour Degrelle, le fondateur du parti rexiste en Belgique, l'extrême droite Wallonne. A la veille du second conflit mondial, il était bon de se faire bien voir du grand frère allemand:
"Son nom rayonnait sur les routes de campagne et sur les murs de briques rouges des maisons, et même dans le ciel, peint sur les nuages, où s'affichait en lettres majuscules:
DEGRELLE C'EST L'AVENIR
ET L'AVENIR, C'EST DEGRELLE!"
A défaut de plan de carrière bien défini, il se dévoue corps et âme pour la cause rexiste, alors qu'à la même période, son frère Georges est parti vivre en France où il connaît ses premiers succès littéraires. Au départ, les agissements de son cadet ne le perturbaient pas, lui qui, par le passé, avait déjà écrit une série d'articles antisémites nommés "le péril juif!". Et puis, l'écrivain avait d'autres chats à fouetter, notamment trouver un point de chute digne de ce nom, et assouvir ses élans quotidiens de "chair fraîche".

"C'est le propre des illuminés de se faire duper. Christian était pris de vertige. Sa tête tournait. Il avait chaud à la figure. Degrelle lui avait tapé dans l’œil."
Lorsque la guerre fut déclarée, Degrelle devint un sbire pour Hitler. Il voulait faire de la Belgique le petit frère de l'Allemagne nazie. A défaut de se révolter contre les idées révoltantes que le parti véhiculait, Christian préféra garder sa nature soumise et respectueuse. En plus, le parti lui permit de gravir les échelons de l'administration. Jour après jour, il s'enfonça dans la collaboration active sentant que lui aussi aurait son heure de gloire, tout comme son écrivain de frère. Hélas, à défaut de se servir de la plume comme arme, il se porta volontaire pour une expédition punitive qui devint vite tristement célèbre sous le nom de tuerie de Courcelles:
"C'était un pas décisif vers l'Enfer. Il était conscient de ce qui se préparait. Il avait signé sa condamnation à mort."

Jusque là Christian n'était pas un problème pour Georges. Et même si durant la guerre, on ne sait pas vraiment quelle fut la position politique du père de Maigret, les agissements du cadet devinrent une source de problèmes au point qu'il demanda les conseils d'André Gide pour savoir comment agir. La proie facile de jadis était devenu un assassin recherché.

L'autre Simenon est une mine d'informations pour le lecteur novice (comme moi) qui ne connait que vaguement l'histoire familiale de Georges Simenon. Patrick Roegiers, par une alternance de chapitres, oppose les deux personnalités qui, malgré tout, se retrouveront dans les tourments de l'Histoire. 
L'auteur a pris le parti de raconter les événements sous couvert d'anecdotes. Le ton employé est souvent en décalage avec la gravité du récit raconté, comme s'il fallait mettre obligatoirement de la distance  entre le fond et la forme. Jeux de mots, réflexions, tentatives d'humour sont autant de procédés qui pourront agacer, alors qu'ils allègent sensiblement un contenu sérieux et effrayant.
L'autre Simenon est l'itinéraire pourri d'un enfant gâté qui prouve combien  "chaque famille a un cadavre dans l'armoire" (Georges Simenon, Les Soeurs Lacroix, 1938)

RUE DES ALBUMS (102) Un ours à l'école, Jean-Luc Englebert

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Pastel, août 2015, 40 pages, 11.5 euros.

On est tous égaux, même si on est différents!


Sous couvert d'une histoire toute simple, Un ours à l'école traite de sujets très actuels qui ont douloureusement fait écho après les attentats de janvier dernier. Comment parler à l'école de l'égalité, de la tolérance et de la fraternité, et ce dès le plus jeune âge, sans utiliser un discours dogmatique ou difficile.

En attendant que maman ours prépare la tanière pour la prochaine hibernation, petit ours se promène seul dans la forêt, et trouve un bonnet. C'est rigolo cet objet abandonné qui n'a pas sa place dans la nature! C'est en s'approchant de l'école située en bordure du bois, qu'il s'aperçoit que les enfants portent tous le même bonnet:
"Tiens! se dit le petit ours en voyant des enfants jouer... Des copains!"

Très vite, les gamins de l'école l'accueillent comme un nouvel élève, un peu bizarre peut-être car il porte un manteau de fourrure, et font tout pour le mettre à l'aise. L'intégration se passe si bien que même la maîtresse, d'abord, ne se rend compte de rien. Et puis, lorsqu'elle s'aperçoit que le petit nouveau est un ours, elle décide, avec les enfants de vite le ramener à sa maman!

"Un ours? Les enfants se tournent vers le petit ours qui cherche son bonnet, tombé de sa tête.
Je ne savais pas que tu étais un ours... dit l'un d'eux. Moi non plus, ajoute un autre... Tu as un bonnet comme nous!

L'aventure de petit ours est en soi un mini traité de tolérance que les plus jeunes comprendront aisément. On peut être différent et être intégré de fait à une communauté, peu importe si le nouveau copain ne parle pas le même langage ou semble peu concerné par le blabla de la maîtresse.
De plus, ici, le rôle de l'adulte est primordial car il ouvre le chemin vers l'entraide et la fraternité: rendre le petit ours à son monde en général et à sa maman en particulier. Ainsi, chaque protagoniste sortira enrichi de cette expérience unique.

Jean-Luc Englebert donne toute sa valeur au nom de la collection de l'Ecole des Loisirs: ses dessins sont doux; les couleurs pastels et automnales qui annoncent l'hiver en forêt viennent judicieusement se télescoper avec les joyeuses couleurs de la cour de récréation et de la classe. De fait, on aime tout de suite les illustrations.

Un bien bel album pour commencer l'école!

A partir de 3 ans.


Figurante, Dominique Pascaud

Ed. De La Martinière, août 2015, 144 pages, 14.9 euros.

Bouleversement.


Louise y a cru lorsque, le réalisateur en repérages, lui a proposé le premier rôle de son film. Il a suffi d'un échange de regards au petit déjeuner du modeste hôtel de Province où elle travaille en tant que serveuse, pour que ses perspectives d'avenir se trouvent chamboulées. Lui, vieux baroudeur du septième art voit en elle "une lumière vive et brillante, une braise sur laquelle il suffit de souffler un peu." Elle, devenir actrice, c'est pouvoir enfin sortir de sa routine, gagner de l'argent et enfin racheter le manoir des Mimosas pour en faire une table d'hôtes.

Sauf que le conte de fées est de courte durée. Il a beau être le réalisateur, ce n'est pas lui qui décide à partir du moment où ce n'est pas lui qui finance. La mort dans l'âme, il se voit contraint de renoncer à faire de Louise sa prochaine égérie. La jeune fille n'avait rien demandé, mais à cause de lui, elle a osé rêvé à une autre vie, à autre chose que ce qu'elle a toujours connu depuis qu'elle a des souvenirs:
"Entre son père et elle, ça a toujours coincé. Elle aurait parfois voulu que leurs discussions s'accordent en un bruit de fond, mais cela ne fonctionne pas. Une étape a été omise, une brèche s'est fourrée entre elle et lui."

Car Louise est figurante de sa vie. Elle n'est qu'une silhouette de peu d'importance pour les autres, que ce soit son père à la tristesse inconsolable depuis que son épouse est morte en couches, ou son petit ami Marc, qui se sent soulagé de ne pas voir sa compagne devenir actrice.
Justement, la proposition du vieux réalisateur lui a valu une soudaine prise de conscience personnelle de la brutalité du monde qui l'entoure, de la perte et de l'absence de ceux qu'on aurait voulu connaître et aimé. En brisant son rêve unique, le vieil homme l'a aidé à s'émanciper, à sortir de ce carcan de serveuse, coincée entre un père mutique et un amoureux immature.
Alors Louise a besoin de souffler, de changer de vie, même temporairement, pour ne pas avoir de regrets. Oui, elle sera encore figurante, mais plus de sa propre vie:
"On est tous des silhouettes (...) des silhouettes dans le lointain, un peu floues et perdues, comme des dessins pas finis, ou mal effacés, qui hésitent entre l'oubli et la présence."

A Paris, "elle a le sentiment de vivre dans un livre d'images sur lequel on pose un regard sans lire les mots qui les accompagnent." Elle ressent sa vie comme une exhibition, et l'écho faible de ses souvenirs la hante. Alors, ne vaut-il mieux pas être une simple figurante plutôt qu'une étrangère aux yeux des autres?

Dans ce premier roman, Dominique Pascaud raconte une jeune femme en quête d'attention et de douceur. Il suffit qu'un inconnu lui en accorde - un peu- pour qu'elle décide de prendre en main sa vie.
Figurante se concentre sur un seul personnage, Louise, faisant des personnages secondaires des silhouettes non pas complètement désincarnées, mais assez effacées pour ne pas empêcher l'héroïne de prendre son envol. Elle ne veut plus être une présence, mais désire désormais jouer un rôle réel.

Figurante est un roman agréable et bien mené. C'est le bouleversement d'une vie mis en mots.

A découvrir.

Les disparus de Mapleton, Tom Perrotta

Ed. 10/18, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Emmanuelle Ertel, 470 pages, 8.80 euros.

Le Ravissement


Comment gérer l'absence d'êtres aimés surtout lorsqu'elle est inexplicable?
C'est la question de départ posée par ce roman à la fois fantastique par l'événement relaté, mais aussi sociétal par la trame choisie.
Car l'action se situe après ce fameux 14 octobre, jour que la planète appelle désormais le Ravissement. Au même moment, sans explication aucune, des millions de personnes disparaissent. Ce sont des enfants, des adultes, des célébrités, même des chefs d'Etat (Poutine en fait partie). Depuis, à défaut de trouver une cause rationnelle, ceux qui restent gèrent comme ils peuvent l'absence de leurs proches.

De fait, Tom Perrotta décide de braquer sa loupe d'entomologiste sur une petite ville du Midwest, et plus précisément sur la famille  Garvey. Par bonheur, le couple et les deux enfants n'ont pas disparu, mais le Ravissement a provoqué une faille béante et a disloqué le quotidien de ces américains. Les dégâts sont énormes : alors que Kevin, le père, tente de tourner la page en prenant les fonctions de maire, son épouse s'est réfugiée  chez les CS, les pénitents des coupables survivants, congrégation religieuse reconnaissable entre mille par leur tenue immaculée et leur éternelle cigarette allumée.
"Elle avait trouvé ce qu'elle cherchait chez les CS, un régime d'épreuves et d'humiliation qui au moins vous offrait la dignité d'avoir le sentiment que votre existence entretenait encore un quelconque rapport avec la réalité, que vous n'étiez plus engagé dans un jeu de faux-semblants qui allait consumer le reste de votre vie."

Enfermés dans leurs problèmes, ils n'ont pu empêcher le départ de leur fils Tom dans la secte Saint Wayne, dirigée par un gourou allumé et adepte de jeunes filles, ni stopper l'attitude de plus en plus "border line" de leur fille Jill.

A Mapleton, il y a eu un avant et après 14 octobre. Et même s'il faut continuer à vivre malgré l'absence, les habitants font face chaque jour à un sentiment irrépressible de culpabilité, de responsabilité. Pourquoi eux et pas nous se demandent-ils ? Était-ce parce qu'ils étaient purs, ou parce qu'ils incarnaient le pêché aux yeux de Dieu?
Alors, tout autour de la famille Garvey, l'auteur dresse une galerie de personnages secondaires, gérant de façons différentes ce fameux Ravissement...

Les disparus de Mapleton raconte les conséquences d'un dysfonctionnement à l'échelle mondiale recentrées dans une bourgade américaine. Le roman ne propose aucune explication  mais en fait l'Evénement qui reconsidère tout ce qui remplissait la vie d'un citoyen avant : la famille, le travail, la société de consommation. A travers une société qui se reconstruit lentement sans pouvoir oublier, Tom Perrotta propose une réflexion sur la culpabilité et la victimisation à des échelles différentes.

Ce roman a inspiré une série produite par HBO au titre éponyme en anglais: The Leftovers.


Les loups à leur porte, Jérémy Fel

Ed. Rivages, août 2015, 448 pages, 20 euros.

Les multiples rivages du Mal.


Cette maison qui brûle, au loin, n'est que le point de départ du parcours extrêmement violent et glaçant de Daryl Greer, qui, par la suite, changera d'identité pour devenir le redoutable Walter Kendrick.
Or, la soif de sang et de pouvoir chez un homme n'est pas un cas isolé. En multipliant les personnages et les histoires, le tout sur deux continents, Jérémy Fel montre à quel point elle peut toucher de nombreuses personnes et avoir des conséquences aussi multiples qu’inattendues.

"Il suffirait de rien pour qu'un monde s'effondre". Certitudes, peurs enfantines, chocs psychologiques, sont des portes ouvertes  pour s'effondrer du côté obscur et laisser libre cours à son penchant mauvais. Pour certains, il est d'abord un mécanisme de défense qui prend le dessus, comme Damien qui veut se protéger des actes de Steeve. Pour d'autres, il n'est que l’assouvissement d'un penchant naturel qu'on a tenté de juguler, tel Daryl qui a finalement banni toute limite à sa nature primordiale. Nous avons tous un loup à notre porte, mais c'est à nous de choisir si nous le laissons entrer ou non.

Toujours est-il qu'il n'est jamais bon de côtoyer de près ou de loin un sociopathe, qui, souvent, cache sa véritable personnalité sous un aspect affable. Qui aurait pu croire que la gentille avocate que Duane côtoyait prenait plaisir à battre son petit garçon? Qui soupçonnerait Franck d'enlever et d'emprisonner des adolescents au fond de son puits? Marie Beth a payé le prix fort en voulant fuir le redoutable Walter et ainsi sauver l'enfant qu'elle portait.

L'auteur ne cherche pas les causes à de tels comportements, écarte même la possibilité d'une quelconque génétique, genre tel père, tel fils, mais il semble que, de près ou de loin, ce sont des traumatismes d'enfance qui ont fêlés de telles personnalités.
"On n'y voyait absolument rien, un noir d'encre qui semblait infini, comme si cette zone ouvrait sur une autre dimension, débordante de ténèbres".
Toutes les histoires enchevêtrées sur plusieurs années ont un point commun, Walter Kendrick, comme si son aura démoniaque influençait sans limites de temps et de continents.

Qu'elle s'incarne en wendigo, monstre issu de la mythologie amérindienne, ou en croquemitaine qui se cache sous le lit des enfants, chacun porte en soi une part de ténèbres. Jérémy Fel a fait les portraits de personnages en lutte contre eux-mêmes, au moment précis de leur basculement (ou non) vers le grand inconnu de la violence et l'acceptation de leur moi profond.

Les loups à leur porte est un premier roman  assez maîtrisé, cohérent, qui ajoute à l'extrême complexité des personnages une ambiance à la hauteur du contenu. Les maisons sont isolées, les campements se dressent au bord d'un lac profond, les portes sont toujours fermées, et les cachettes se veulent être l'expression concrète du degré de folie du personnage.
Certains lecteurs y retrouveront toute l'ambiance des polars américains où la violence des faits monte crescendo au fil des pages. C'est une exploration des multiples rivages du mal, finalement.

Pour les amateurs du genre.

Pensée assise, Mathieu Robin

Ed. Actes sud junior, août 2015, 96 pages,11 euros.

Idée fixe.


"Le fauteuil roulant a deux avantages: le premier, c'est qu'on est assuré d'avoir une place assise dans les salles pleines de ciné; le second, c'est qu'on ne se fatigue pas trop dans les descentes."

Depuis son accident de voiture qui lui a coûté ses jambes, Théo est très cynique, et supporte mal l'image qu'il croit renvoyer, une moitié d'homme coincée dans un fauteuil. De fait, il a décidé de ne pas aimer, puisque de toute façon, les filles auront davantage pitié de lui...
"En amour, il ne vaut mieux pas être gentil. La gentillesse n'est pas sexy. Les filles adorent les écorchés, les durs qui se révèlent tendres dans l'intimité."

Pétri de fausses idées et de préjugés sur la question, Théo est devenu limite acariâtre malgré son jeune âge, et se réfugie dans le travail pour oublier qu'il ne peut marcher. C'est donc sans arrière pensée qu'il accepte d'accompagner au dernier moment son ami Simon à une soirée.

"Je ne suis pas tombé amoureux d'elle dès que je l'ai vue. Non, j'en suis tombé amoureux dès qu'elle a posé les yeux sur moi. Le regard de l'autre est toujours un miroir qui renvoie à soi un reflet qui ne trompe pas."

Elle s'appelle Sofia, elle est étudiante russe, et elle réussit à réconcilier Théo avec son handicap, jusqu'à ce que ce dernier soit pris d'une obsession: l'embrasser debout, comme les hommes valides le font.
"C'était dingue comment Sofia était obligée de se pencher pour m'embrasser. On aurait dit qu'elle embrasser son petit frère. Ça donnait d'un seul coup à notre couple un côté incestueux qui me dérangeait. Il fallait vraiment que je sois à sa hauteur."

Être à la hauteur, au sens propre et au sens figuré. Car Sofia n'en aura-t-elle pas marre un jour de partager la vie d'un invalide? Théo est égoïste dans son raisonnement buté, il oublie de demander ce qu'en pense sa dulcinée. Et à force de multiplier les expériences pour vouloir être debout, il en devient ridicule, et met son couple en danger.

Sofia regarde Théo avec les yeux de l'amour et ce dernier n'est pas prêt car il renvoie dans les bottes toutes ses fausses illusions sur le sujet. Sofia est un miroir qui renvoie un beau reflet du jeune homme, mais il n'est pas prêt de l'accepter. D'où la question lancinante que se pose le lecteur: Théo aurait-il été capable d'aimer une jeune femme invalide si lui avait été valide?

Mathieu Robin signe là un roman court mais extrêmement dense au contenu pour toutes les idées et les a priori qu'il renvoie. Pensée assise est au départ un court métrage au titre éponyme. En 2015, il a signé un second roman, ses griffes et ses crocs.

Soundtrack, Furukawa Hideo

Ed. Philippe Picquier, août 2015, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 624 pages, 23.5 euros.

Manuel de survie


Dans un Japon uchronique, si le pays n'avait pas décidé de lutter contre la prolifération des chèvres sur leurs îles, Touta et Hitsujiko auraient vécu toute leur vie sur la petite terre qui les avait accueillis après leur naufrage.
Pendant presque trois ans, alors que Touta, l'aîné, n'avait pas encore sept ans, les deux enfants ont vécu en autarcie et en complète harmonie avec la nature et les éléments, au point d'en oublier leurs souvenirs enfantins de vie civilisée. Dès lors, le début du roman peut se comparer à une version moderne du mythe du Paradis Terrestre qui va se briser avec l'arrivée (forcément) de la civilisation.
"Il n'y avait personne. Seulement eux deux. Exactement comme dans le monde fini du village abandonné."
Placés en foyer puis en familles d'accueil, les deux enfants vont développer un système de défense bien particulier contre les agressions de la civilisation. Tandis que Touta se réfugie dans le silence et une certaine distanciation par rapport à ses semblables, Hitsujiko, en grandissant, décide de faire de son corps qui danse un rempart contre le monde:
"La seule chose qu'elle comprenait, c'est que le monde avait voulu la tuer, que cette conscience avait imprégné la moindre cellule de son corps, et que cela ne deviendrait jamais du passé. Elle sentait le désir de mort du monde. C'est pour cela que Hitsujiko bougeait (...) Hitsujiko rêvait de son corps fluide. Voilà ce qui secouerait le monde sur ses bases. Qui le détruirait."

Au fil des ans, faisant face à un réchauffement climatique sans précédent, Tokyo est devenue une mégalopole au climat tropical dans laquelle la prolifération de l'immigration clandestine a changé la face de la société. Désormais, les japonais, de plus en plus nationalistes, parquent les émigrés dans des quartiers autonomes, parfois souterrains. C'est là que Touta se sent à son aise, perdu dans la foule bigarrée. C'est là aussi qu'il va rencontrer Léni, un gamin à la fois garçon et fille, avec son corbeau Kroy.

Soundtrack est un roman extrêmement complexe que ni la narration ni le rythme de la prose ne permettent une compréhension d'ensemble de l’œuvre. Le roman doit se lire comme un travail de destructuration du réel, un tableau impossible à une compréhension immédiate. Son auteur le compare à une bande son, comme s'il avait écrit les plans arrêtés de scènes figées par les lumières tromboscopiques d'une boîte de nuit.
Alors qu'Hitsujiko danse pour exister et se protéger, Touta explore son nouveau monde, insensible qu'il est à la musique, maelstrom continu de "vibrations sonores".
"Le mystère est concomitant à la vie, il traverse les individus de part en part pour les monter en perles."

La vie est un mystère et les deux protagonistes n'ont pas reçu les armes nécessaires durant leur enfance pour s'en protéger correctement. Alors, on peut qualifier Soundtrack comme un roman sur la survie, à la symbolique omniprésente, dont la seule chance de se créer une destinée est de trouver un moyen personnel de faire trembler le monde.

Souvent difficile et labyrinthique, le livre de Furukawa Hideo n'en est pas pour autant indigeste. Il fait partie de ces œuvres qui méritent une véritable analyse, des débats et des relectures, pour pouvoir en retirer la substantifique moelle.

A bon entendeur.

La terre qui penche, Carole Martinez

Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2015, 368 pages, 20 euros.

La Dame Verte.



Cette terre qui penche sur laquelle il est impossible de cultiver autre chose que du raisin pour y fabriquer le vin, abrite en son sein une rivière sacrée, la Loue, dont les colères aussi dangereuses qu'imprévisibles ont forcées le respect des riverains. C'est en ce lieu aussi qu'on retrouve le domaine des Murmures, qui en 1361, est dirigé par Haute-Pierre.

Blanche a grandi sans mère, emportée par la peste noire. Depuis, son père noie son chagrin en multipliant les conquêtes, les bâtards, et en se défoulant sur la gamine à coups de badine. Car Blanche parle trop, même pendant son sommeil, et il pense que la violence lui apprendra le silence:
" Ma tête se vide par ma bouche, tout s'échappe, par flots, je revis chaque journée, bonheurs et peines, je régurgite tout ça sans en avoir conscience.(...) Durant mon sommeil, je torture sans retenue qui m'a contrainte, et nombreux sont ceux qui me contraignent dans ce château de mon père où les filles n'ont qu'à bien se tenir."

Alors quand son père l'emmène avec lui, parée comme jamais elle ne l'a été, elle se demande si elle ne va pas être offerte en sacrifice au diable filou qui joue encore avec les nerfs des humains après les avoir fait souffrir à travers le mal noir. Et puis, Blanche est rousse, n'est-ce pas là un signe du malin?
En fait, son père veut s'en débarrasser en la promettant en mariage au fils de Haute-Pierre, le beau Aymon. Sauf que, sous ses airs angéliques, Aymon est un esprit simple, un peu sauvage, comme lorsqu'il se mêle à la meute:
"Il n'est pas redevenu homme et il me semble qu'il n'en a jamais été un. Ses longues boucles blondes lui couvrent le visage et trempent dans l'eau sale qu'il lape bruyamment dans leur gamelle avant de se ruer de nouveau sur l'une des bêtes..."

Dans le domaine des Murmures, Blanche va s'épanouir en y trouvant la douceurs, l'attention et l'harmonie qui lui ont tant manqué auprès de son père. Elle se sent irrésistiblement attirée par la Loue, la rivière qui borde le château et dont on raconte qu'elle est sacrée. A force d'y plonger, n'a-t-elle pas rencontré la Dame Verte, la maîtresse des lieux, celle qui affirme: "je suis la Terre qui penche et la rivière qui court", "je suis une très ancienne croyance que le Dieu unique a détrôné au cœur des hommes" ?

"Les secrets de famille sont des fantômes, on les enterre, mais ils nous hantent. Si je doutais de mon existence, je dirais même que ce sont les seuls vrais fantômes. Mais peut-être ne suis-je qu'une simple histoire de famille qui se cherche désespérément un sens..."
La petite fille et la vieille âme se font écho, et tentent de comprendre leur histoire. Les souvenirs sont perfides et la mémoire ne garde pas toujours l'essentiel. Alors, il faut trouver quelqu'un qui racontera l'idylle entre Martin et Marie et la naissance de Blanche.
"La mémoire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l'illusion du réel. Pourquoi retenons-bous cette minute plutôt qu'une autre? Ce minuscule détail-là?"
Gorges de la Loue (Doubs)
Ainsi, souvent les souvenirs délicieux s'avèrent n'être que "des trompe l’œil de fortune, bricolé(s) à partir de lambeaux de sensation."

Blanche,  surnommée le Chardon, l'Oiselot ou la Minute, va trouver auprès de la Loue la réponse à se questions, mais à quel prix? Car la rivière se fâche souvent, son sang vert n'en finit pas de bouillonner toujours dans ses profondeurs...


Carole Martinez retrouve les terres du domaine des Murmures, deux siècles après. Le monde s'y
reconstruit après le fléau de Dieu, et sur la Terre qui penche, mieux vaut fuir le diable filou que l'affronter, quitte à subir les sautes d'humeur de la Loue:
"Après les orages, les gens d'ici remontent la terre, à la hotte et au seau, ils refaçonnent les coteaux, replantent les ceps, réparent le pays pour qu'il s'incline à nouveau."
Les murmures sont-ils des morceaux de souvenirs épars? A mi chemin entre le conte fantastique et merveilleux, Carole Martinez enrichit son récit de mystère et de poésie. Blanche est l'éternelle enfant avide de connaître ses origines, et même sa vieille âme n'y pourra rien changer.
Les deux voix, si éloignées pourtant par le temps qui passe, se confondent finalement pour n'en former qu'une, universelle et chatoyante, curieuse et bien avisée.

La terre qui penche est un bien joli roman, replongeant le lecteur dans le Moyen-Age, ses coutumes et ses croyances, avec un récit à la fois brutal, doux et sensuel.

A découvrir.

Billet d'humeur (11) Naufragée

Agécanonix par Uderzo

Curieuse de nature, toujours à l'affût, je suis tombée par hasard sur une quatrième de couverture plutôt alléchante. L'éditeur a si bien fait son travail qu'après l'avoir lue, il fallait absolument que je me procure le roman, bizarrement hypnotisée par la promesse tout à fait saugrenue que j'allais passer à coup sûr un superbe moment de lecture, tout en entrant dans le cercle restreint (ou non) de ceux qui seraient venus à bout de "la bête".

Je ne change pas pour autant mes habitudes et ne lis aucun article consacré au livre en question. Cet ouvrage a un nom, c'est L'infinie Comédie de David Foster Wallace, dont la très design couverture inonde les réseaux sociaux depuis quelques temps. Certes, je vois passer des liens, lis quelques mots clés, mais ne clique pas pour lire la chronique en entier afin de ne pas être influencée. Fin de l'acte I.

A la réception du pavé, je me rends compte que non seulement je vais lire presque 1500 pages en feuillets fins, mais qu'en plus je vais me muscler les bras parce que, forcément, l'ensemble pèse un poids certain (pour ne pas dire un certain poids). Je relis la quatrième de couverture, la feuille de presse associée, et je me réjouis à l'avance, en planifiant déjà combien de pages je vais lire par jour, histoire de faire durer le plaisir cet été. Fin de l'acte II.




Les cinquante premières pages sont éprouvantes, je ne comprends rien, je me perds dans les méandres des digressions, et je cherche en vain une trame. Forcément, je commence à faire le rapprochement avec d'autres livres tels Ulysse de James Joyce ou encore Au dessous du volcan de Malcolm Lowry, sauf que ce dernier, après l'avoir lu deux fois, j'en garde encore un doux souvenir. Bref, la simple lectrice que je suis éprouve un sentiment de honte lorsqu'elle se dit, mais qu'est-ce que c'est que ce truc? et multiplie les moments de solitude en préférant regarder le direct du Tour de France et écouter Fottorino. Fin de l'acte III.

Une amie lectrice me dit qu'elle a reçu le Wallace mais qu'elle a arrêté au bout de 200 pages. Et toi t'en es où? Ouf je ne suis pas seule! J'avance encore péniblement mais la page 212 aura eu raison de ma patience (cela aurait très bien pu être la 210 ou la 215, allez savoir).
Le roman total m'a tué(r)! Fin de l'acte IV.

Je suis une naufragée de l'Infinie Comédie. J' ai plongé tête baissée, sans gilet de sauvetage, avec la certitude que je ne boirai pas la tasse. Ma tête s'est cognée au fond du bassin; sonnée, j'ai lutté pour ne pas me noyer; seule la décision sage d'arrêter a eu raison de mon modeste avenir de lectrice.
Suis-je pour autant une naufragée de la culture? Du coup, je fouille les réseaux sociaux, lis quelques articles consacrés à ce qu'on appelle déjà "le phénomène de la rentrée littéraire", et je suis sidérée par les expressions employées. "Génial", "roman total", "texte prophétique", "chef-d’œuvre", "livre culte"... Un grand moment de solitude littéraire m'envahit, et j'éprouve même de la compassion pour le traducteur, Francis Kerline, qui a effectué un travail de titan.
Et ouf, soudain, André Clavel vient à mon secours (extrait)
 "Mais malgré cette obsession qui aurait pu devenir lumineuse, il semble que Wallace ait fini par se perdre dans un scénario qui, au fil des pages et des notes, prend des allures de delirium. Un inextricable fatras, une logorrhée vasouillarde sur laquelle on pourrait gloser éternellement, sans en percevoir ni le cœur, ni la cohérence, ni la nécessité intérieure. Parce qu’il n’y en a pas. Un livre-culte, vraiment? Non, un pensum illisible qui ne tarde pas à nous tomber des mains – gare aux dégâts, sachant que l’ouvrage pèse près d’un kilo et demi. Mais Wallace, ce ventriloque maniaco-dépressif, s’est sans doute beaucoup amusé à l’écrire: son Infinie Comédie ressemble à une infinie plaisanterie, à une infinie bouffonnerie, comme un gag de potache en mal de véritable inspiration."
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e431d53a-47dd-11e5-85d0-41b5fd577541/LInfinie_Com%C3%A9die_de_David_Foster_Wallace_un_gag_de_potache

Je ne suis pas seule! Car au fil des lectures glanées ça et là sur le net, des commentaires postés sur Facebook, j'en étais venue à me poser des questions sur  ma capacité à prendre du recul par rapport à mes lectures.
Dès lors, je me demande si Wallace ne l'a pas fait exprès. Je rejoins André Clavel lorsqu'il dit que ce livre est un gag de potache, sans pour autant l'affubler de mal d'inspiration. Et si l'auteur l'avait écrit tout en sachant que ce serait illisible mais que, au vu des succès des ouvrages réputés hermétiques, il était confiant quant à sa prochaine postérité?
Spéculations, me direz-vous, et c'est vrai!

Finalement, je suis une naufragée heureuse. J'ai tenté de joindre le rivage opposé, sûre de moi, et j'ai surestimé mes capacités. Alors, j'ai fait demi-tour, tout en me disant que peut-être, un jour, on ne sait jamais, j'y reviendrai.

A votre tour!


Les mauvaises langues diront que ça ne veut rien dire...
Les sceptiques penseront que c'est trafiqué...
Les jaloux se rassureront en disant que "au vu du nombre de chroniques c'est bien peu finalement"...

J'ai commencé ce blog le 5 octobre 2013. Depuis je l'alimente au fil de mes lectures, en toute indépendance, sans pression aucune des maisons d'édition.

Il m'a permis de nouer des amitiés, de découvrir des auteurs dont je ne soupçonnais même pas l'existence, mais surtout, de continuer à avoir envie de partager mes lectures.

Car Fragments de lecture n'est que cela: un lieu de partage; le point de vue d'une lectrice lambda sur tout ce qu'elle lit (ou presque). Il me permet simplement de mettre en mots mon passe temps favori.

100 000 c'est symbolique. Alors continuons cette belle aventure ensemble!

Virginie