Fragments de vacances


Fragments de lecture prend ses quartiers d'été pour revenir en pleine forme à partir du 24 août.

Au programme, la rentrée littéraire de septembre, des classiques à redécouvrir, des poches coup de coeur, et encore et toujours de la jeunesse et des albums.

 

BONNES VACANCES!! 

 

 

Seuls sont les indomptés, Edward Abbey

Ed. Gallmeister, collection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski et Jacques Mailhos, juin 2015, 349 pages, 23.8 euros.

"C'est juste une histoire."


"Viens avec moi, dit Burns. On montera en altitude dans les Rocheuses - peut-être jusqu'à la Shoshone Forest dans le Wyoming. Je connais une cabane, une bonne cabane douillette à l'abri du vent, au pied d'un glacier. En hiver, elle est isolée par les neiges - personne ne peut en approcher à moins de trente kilomètres à la ronde. On se fera une bonne réserve de viande de cerf et d'élan séchés, une bonne réserve de bûches de pin et on restera tranquilles à regarder tomber les flocons. Je composerai des chansons et tu pourras travailler sur ton traité, ou je ne sais pas sur quoi tu bosses en ce moment."

En 1955, alors que les voitures et les camions envahissent les routes américaines, Burns est toujours sur son cheval à mener une vie de cow-boy typique, loin de tout, surtout de ses congénères, et de la société de consommation. C'est en lisant par hasard le titre d'un journal qu'il apprend que son meilleur ami, Paul Bondi, a été condamné à deux ans de prison pour avoir refusé de se soumettre à ses obligations militaires. Il décide de l'aider.

Bondi est un modèle, un penseur, pour Burns. Marié, papa, il n'a pourtant jamais renoncé à ses idéaux, et les couchent par écrit:
"Je pense éprouver davantage de loyauté envers des choses concrètes et tangibles, comme ma femme, mon fils, envers toi ou moi, qu'envers des abstractions massives comme la Démocratie, Dieu, ou les Etats-Unis d'Amérique."

Pourtant, lorsqu'il voit arriver Burns à la prison du Comté, il pense de suite que c'est un lamentable gâchis. Le cow-boy s'est arrangé pour se faire arrêter lors d'une rixe dans un bar, afin d'être emprisonné pour pouvoir aider Bondi à s'évader. Seulement, son ami a accepté sa condamnation, et même s'il l'aide à limer les barreaux de la cellule, il ne le suivra pas dans sa fuite.
Pour Burns, la liberté est vitale, ne pas voir les paysages de l'Ouest américain le condamnerait à une mort certaine. Et puis,  il ne réussirait pas à supporter plus longtemps le gardien psychopathe Giutterez.
De fait, il ne comprend pas la décision de Bondi. Comment appliquer ses idées entre quatre murs de prison? Comment lutter contre cette société qui vous happe et vous transforme? Partir loin de toute forme de civilisation est une question de survie pour le cow-boy:
"Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffer sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos bille. C'est un spectacle bien triste."

Qui aurait pu croire que l'évasion de Burns déclencherait une chasse à l'homme d'envergure au sein d'un paysage superbe et sauvage? Pour le shérif Johnson, "sa sympathie instinctive pour l'homme traqué était motivée par une pitié méprisante plus proche du dégoût que de la compassion." Néanmoins, au fil des heures de la traque, l'étau se resserre. Burns s'accroche comme il peut à sa liberté, tentant de faire de la nature et du silence des alliés:
"Le silence était souligné, sans être rompu, par les notes claires, fluides et précises de l'oiseau moqueur."

"C'est dans cette vallée de fantômes et de fumée et de chagrins étouffés, que sur son cheval le cow-boy s'enfonça, par un matin d'octobre pas si lointain que cela."

Seuls sont les indomptés est une ode à la nature insoumise et à la liberté, dans laquelle le cow-boy en est l'incarnation humaine.
Laura Derajinski et Jacques Mailhos nous proposent une traduction de superbes pages de descriptions de la nature sauvage et souveraine, que l'homme n'arrive pas encore à dompter.
Edward Abbey a écrit son roman comme une ballade, celle du brave cow-boy, qui, un jour, se retrouve absorbé par un monde qui le dépasse.

Les amoureux de la nature, de l'Ouest américain, de l'aventure y trouveront leur compte.
Bonne lecture!

La ballade d'Hester Day, Mercedes Helnwein

Ed. Le livre de poche, juin 2015, traduit de l'anglais (USA) Francesca Serra, 336 pages, 6.9 euros.

En route vers la vraie vie...


"J'ai parfois tenté de me laisser submerger par de mystérieuses dépressions, par des problèmes susceptibles de donner du sens à ma vie. J'ai essayé d'avoir l'air sombre, de me plonger dans des tourments insondables pour le commun des mortels, et alors les gens m'auraient vue comme une belle et tragique énigme. Mon ambition se résumait à ça, pendant un temps: être impénétrable. J'ai compris plus tard que, de toute façon, j'avais toujours été quelqu'un d'incompréhensible pour mon entourage, sauf que ce n'était ni romantique ni forcément à mon avantage."

La vie d'Hester Day, dix-huit ans, est une ballade. Chaque événement peut être raccroché à une chanson, un refrain, une parole, d'où sûrement, l'usage de donner aux trois quart des chapitres une référence musicale.
Mais, ce roman raconte aussi la balade d'Hester Day, son voyage de plus de deux semaines avec son époux Fenton, un illustre inconnu pour elle, et son cousin Jethro, un gamin de dix ans passionné de science-fiction. Ce road-movie dans Arlène, le camping-car de Fenton, va être l'occasion pour l'héroïne, de mûrir, et de donner enfin un sens concret à son existence.

Hester et sa famille, c'est une longue histoire de dialogues de sourds, d'incompréhension et de faux semblant. Sa mère voit en elle une droguée et une alcoolique, alors qu'elle n'a jamais touché aux deux, et dans le même temps, elle lui met la pression pour rentrer à l'université. Le père, toujours en retrait, semble être indifférent à sa fille; quant à sa grande sœur, elle ne partage avec elle que le terrain familial:
"Ma famille était une entité étrange. Très souvent, elle me faisait l'effet d'une monstrueuse machine, avec des roues dentées qui tournent, des leviers qui s'abaissent et se lèvent, de la vapeur qui s'échappe de tous les côtés."
Très tôt, son entourage lui a renvoyé une image négative d'elle-même, au point que, à l'aube de ses dix-huit ans, Hester est devenue une parfaite cynique. Or, cela cache un énorme besoin d'attention et d'amour. Alors, elle se dit que si elle adoptait un enfant, elle pourrait non seulement aimer, mais aussi être aimée...

Pour adopter, il faut se marier. C'est chose faite, un peu plus tard, avec un copain rencontré à la bibliothèque. Fenton accepte, non pas parce qu'il trouve Hester canon, mais il voit en elle "un matériel littéraire", une source d'inspiration unique à ses projets d'écriture. Seulement, dans la vraie vie, ces deux-là ne se comprennent pas:
"Ce mariage était une porte de sortie. Ou bien une porte d'entrée (...) Je ne crois pas que deux êtres puissent être plus mal assortis que nous et pourtant aussi satisfaits que nous l'étions. "Imbéciles heureux", il me semble que c'est ça le terme technique." 
Néanmoins, lorsque sa mère découvre par hasard cette union incongrue, Hester préfère partir loin de chez elle, histoire de faire le point. Au même moment, Jethro, qui était en visite avec ses parents décide de la suivre.

S'ensuit alors un road movie de hasard sur les longues routes américaines où Fenton et Hester vont bien être obligés d'apprendre à se connaître et échanger. Ils vont faire la connaissance de personnages singuliers tels un Jesus Freak qui se promène avec son énorme croix en bois et prodigue ses talents de médium, ou encore un couple de fermiers très accueillants et capables aussi de dénoncer leur prochain...

La ballade d'Hester Day est la mélodie du passage à la vraie vie, des adieux à l'adolescence pour affronter l'âge adulte, celui qui "laisse des bleus après chaque coup". Cette vie, aux yeux de l'héroïne, a de la valeur, car l'indifférence n'y a pas sa place.
Drôle, pétillant, intelligent, ce roman propose aussi des dialogues entre une mère et sa fille dont certains sont d'anthologie, qui pourrait être ceux d'un théâtre d'avant garde.
Hester est un personnage fort attachant, fragile malgré son sens inné de la réplique, qui cache un besoin urgent d'attention et d'amour derrière une carapace de plomb. Elle porte l'intrigue à bout de bras du début jusqu'à la fin, le tout avec brio.

A conseiller.

RUE DES ALBUMS (101) Papa est connecté, Philippe de Kemmeter

Ed. De La Martinière Jeunesse, juin 2015, 32 pages, 7.9 euros.

"Quand il est sur son ordinateur, papa ne répond pas..."
 Petit Pingouin raconte son quotidien, au Pôle Nord, sur la banquise, avec sa famille. Tout se passait bien, mais depuis quelques temps, papa change. Internet est arrivé jusqu'aux igloos du village pour la plus grande joie du père. Seulement, la connexion temporaire est devenue continue, au point de déconnecter papa pingouin de la réalité environnante.

"Quand il rentre, papa ne pense qu'à une seule chose: surfer sur son ordinateur."
Désormais, le virtuel a pris le pas sur le réel. Papa pingouin préfère échanger avec ses 532 amis virtuels d'Icebook plutôt qu'aller jouer au foot avec fiston ou regarder la télé avec son épouse. A force, il s'isole, et il n'y a aucune solution qui se profile à l'horizon...

"En fait, moi j'ai un papa virtuel!"
Seulement, un jour, impossible de se connecter! Que ce soit à l'intérieur de l’igloo ou sur la banquise, papa pingouin désespère, son ordinateur portable ne répond plus. Alors, il s'éloigne, s'éloigne, à la recherche d'un point connexion, mais la banquise cède. De l'isolement virtuel, il passe à l'isolement géographique!

Qui pourra donc le sauver?

Papa est connecté est une histoire rondement menée qui dénonce avec humour, les travers de la dépendance à Internet et au virtuel. Trop c'est trop, mais papa pingouin ne sait plus ce qu'est la modération. Il faut qu'il soit en danger pour comprendre qu'il est urgent de reconnecter à la réalité et aux siens.
Côté illustrations, Philippe de Kemmeter propose des dessins en adéquation avec l'esprit de l'album: drôles, explicites, aux bulles de dialogues qui font mouche.

L'ensemble est vraiment réussi.

A partir de 5 ans.