Un soir, j'ai rencontré Christophe Claro...


Cette rencontre, je l'avais planifiée depuis des mois. A défaut d'avoir pu me déplacer comme je voulais à d'autres rencontres littéraires ou dans divers salons de France et de Navarre (j'aurais tant voulu écouter Kenzaburô Ôé à Lyon), cette fois-ci je m'étais scrupuleusement organisée!

Claro est un drôle de type, au sens propre et au sens figuré. Pour ceux qui connaissent son blog Le Clavier Cannibale, on lit un écrivain à la langue bien pendue, virtuose des jeux de mots et d'articles bien sentis que ce soit sur la littérature ou d'autres sujets qui ont attirés son attention.
Internet est un miroir déformant. A force de lire ses billets, je m'étais imaginée rencontrer un ours des Carpathes, à la voix grave et caverneuse, peut-être cynique aussi.
De fait, je m'étais aussi jusque là interdit de lire ses romans, par peur d'être déçue, par peur aussi de ne pas adhérer à  son style d'écriture.
Bref...

©Virginie Neufville
Mercredi soir, 18h45, j'entre et je l'aperçois de dos: un homme de taille moyenne, chemise blanche, une bière à la main, en pleine conversation avec Elodie, d'Escale des Lettres.
Les présentations se font, et je découvre un Claro souriant, à la voix étonnamment douce. Internet est vraiment une saloperie de miroir déformant!

Pendant deux heures,  Claro a lu des passages de ses romans, Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012) et Crash-Test (Actes Sud, 19 août 2015),  a discuté écriture et traduction. Moi qui ne connaissais pas le Claro romancier, j'y ai découvert une langue étonnamment poétique, complètement différente de ce que je peux lire d'habitude sur son blog.

Écriture et traduction.

 

L'extrait choisi était la fin du roman, car, bizarrement, la fin est la première chose qu'il écrit. Le désordre est le maître mot dans son processus d'écriture, puis vient le temps où il faut tout ordonner et créer des ponts entre les chapitres. Claro pense que livre, à un moment donné, cherche son indépendance par rapport à son créateur. "Il veut aller ailleurs", dit-il, et c'est à l'écrivain de se laisser guider...
L'écriture ressemble beaucoup à la traduction, et vice et versa. Chaque ouvrage est une langue unique qu'il faut apprendre à comprendre et à apprécier. Un roman étranger contient toujours la trace du traducteur. Ainsi, on ne lit pas vraiment l'auteur étranger, mais plutôt la traduction et l'appropriation du texte par celui qui le traduit.
En prenant pour exemple le roman Au dessous du volcan de Malcolm Lowry, Claro explique que les deux traductions proposées offrent au lecteur deux romans complètement différents.

Claro se considère comme un artisan de la traduction. Selon lui, tout est question de feeling et d'approche personnelle de l'ouvrage à traduire. Pas facile de décider à la place du lecteur  de ce qu'il connaît ou non. Faut-il laisser des "notes du traducteur" ou pas? A la question d'un auditeur, il explique aussi qu'on peut-être traducteur littéraire de la langue anglaise et incapable de tenir une conversation en anglais!

Corps et folie.

 

Durant cette rencontre, lui a été aussi posée la question des rapports intimes de son écriture avec le corps et la folie. La folie n'est-elle pas une façon de lire l'Histoire au moment même? Beaucoup de situations historiques rapportées telles l'existence des camps d'extermination, ou les essais nucléaires en Algérie n'étaient pas jugées fiables à leur époque à cause du côté fou qu'ils suggéraient. De ce fait, Claro aime beaucoup travailler sur ce qu'il appelle "cette torsion du monde", ce moment étrange où l'Homme est martelé entre l'ignorance et la connaissance de choses qui le dépassent.
Tous les diamants du ciel est finalement la mise en écriture de cela. L'Histoire dans l'histoire, et la traversée telle un rêve éveillé et hallucinatoire, de situations historiques bien réelles.

La définition de l'écrivain made in Claro.

 

Claro  propose une définition fort intéressante de ce métier. Selon lui, c'est d'abord une personne en position assise devant un écran, une feuille, une machine à écrire, avec le cerveau en plein ébullition, marquant le flux dynamique de sa pensée. Dès lors, l'écriture se met en mouvement, contrairement à son concepteur. Elle peut se mettre dans des positions très différentes, et est capable de se déplacer dans le temps tout en restant sur place.
Un écrivain doit proposer, selon lui, un texte dont la lecture doit se révéler aussi forte que l'écriture.

Qu'en conclure?

 

Mon approche de la littérature étrangère, notamment la traduction, s'est décalée.
Mon appréhension concernant le Claro écrivain s'est effacée. Pour preuve, je vais commencer par relire Madame Bovary pour mieux apprécier Madman Bovary (Actes Sud, Babel, avril 2011).
Mon opinion personnelle sur Beigbeder s'est confirmée :-))
Et si je devais retenir une phrase de cette très belle soirée, ce serait celle mise par Claro sur une affiche pour  mes élèves:





"LISEZ
                             VOLEZ (avec des ailes)
     VIVEZ"

©Virginie Neufville


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