Ruby, Cynthia Bond

Ed. Christian Bourgois, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Laurence Kiéfé, 414 pages, 22 euros.

Toute la noirceur du monde



Le titre inspire la douceur, la lumière et tout ce que cela implique. Ruby, héroïne malgré elle de ce roman, est une victime sacrificielle qui, tout au long de sa triste vie, va essayer de trainer sa pauvre carcasse et récupérer sa lucidité perdue.

Ruby est une lecture âpre, éprouvante, dont on ne ressort pas indemne. Cynthia Bond plonge le lecteur dans les noirceurs de l'âme humaine, n'hésitant pas à faire du gentil voisin le salaud sans gloire violeur de gamine. Car Ruby n'a pas eu d'enfance. Livrée à six ans à une tenancière de bordel par le révérend de son village (sic!), elle va mettre de côté pièce par pièce les oboles versées par ses violeurs pour pouvoir se sauver... à dix-huit ans!
Son calvaire, raconté avec une minutie parfois malsaine, soulève le cœur.

Et pourtant, Ruby tente de faire sa vie à New-York, lieu où sa mère a fui quelques années auparavant. A défaut de la retrouver, elle va y vivre quelques années fastes, faisant de son corps une planche à billets. Que faire d'autre puisqu'elle n'a connu que ça? C'est une lettre qui va la faire revenir à Liberty, bourgade du Texas, incarnation de l'enfer pour notre personnage.

Forcément, revenir sur les lieux hautement traumatiques est un électrochoc pour la jeune femme. Au fil des mois, elle perd le peu d'assurance acquise dans la grande ville. De là, ceux qui ont profités de sa jeunesse et sa naïveté d'hier, vont maintenant profiter de sa raison qui vacille...
"Ils l’avaient tous observé avec constance, s'enfoncer dans la folie. Leur inquiétude, mêlée d'une secrète satisfaction, s'était résorbée dans les replis de leurs corps, comme de la vaseline. Au bout d'un certain temps, ils levaient à peine le nez de leurs journaux quand Ruby débarquait. Ils niaient sa présence en baillant ou saluaient sa présence en crachant un jet de jus de tabac."

Heureusement, au milieu de tous ces hommes, il y en a un qui ne lui veut que du bien. C'est Ephram, que beaucoup considèrent comme un simplet, élevé par sa bigote de sœur depuis la mort de son père, le fameux révérend. Il est persuadé qu'il existe encore du bon en Ruby; il croit qu'il peut la sauver des autres mais aussi d'elle-même. Or, ce chemin initiatique s'avère long, douloureux et parsemé d'embûches!
"Il vit Ruby telle qu'elle était avant, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés. Une douce petite fille avec de longues nattes. D'une beauté qui faisait mal rien qu'à la regarder, comme du sucre sur une dent cariée."

Pour mieux comprendre le présent de l'action, l'auteur consacre des chapitres aux événements du passé, en revenant notamment sur les parcours douloureux de chacun des protagonistes. Le fil d'Ariane se déploie et emmène le lecteur vers des rites sataniques dans lesquels les enfants sont des martyrs.Nous sommes dans une communauté noire et, sous couvert de la religion et des offices du révérend (toujours lui), les membres de l'église réalisent leurs fantasmes les plus inavouables... La folie n'est jamais loin, surveillée de près par le Dyboù, le mauvais esprit de l'endroit, qui veille à ce que ses victimes ne retrouvent pas le droit chemin.

En remontant la généalogie, en décrivant ces rituels particuliers, en intégrant l'intrigue au sein d'une communauté où tout le monde se connaît, s'épie, et se donne le droit de juger son voisin, Cynthia Bond entretient une atmosphère envoutante, parfois asphyxiante tant la douleur est palpable.
Ruby sombre dans la folie car les souvenirs sont trop lourds à porter:
"Elle avait l'esprit embrouillé comme une jolie chaîne en or emmêlée, elle en était convaincue, au-delà de toute réparation. N'empêche, elle avait beau s'efforcer de retrouver le fil, tous les jours, elle perdait de plus belle, encore et encore."

Liberty devient la ville où le Diable y a établi ses quartiers et ne compte pas le quitter.
"Donc Liberty ne dépend ni de l'Amérique, ni de Dieu, de rien. Merde, un endroit qui n'a jamais été baptisé par la loi de personne. (...) Ce qui explique bien que le Diable l'ait inscrit dans son livre, il y a inscrit beaucoup d'hommes de Liberty, leur âme fait partie de la liste."

Laurence Kiefé a livré une traduction inspirée d'un roman difficile, aux passages souvent éprouvants. Néanmoins, elle a su conserver un rythme interne qui se veut balancé, comme une petite musique de fond, qui vient un peu alléger la noirceur du sujet.
En lisant Ruby, on peut faire le rapprochement avec l'écrivain Toni Morrison, mais aussi avec l'univers littéraire de Léonora Miano.

Âmes sensibles s'abstenir!

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