Fragments d'écriture....

... Fragments de vies, une fois la porte fermée de l'intimité.

 



photo personnelle




[1] Dès la porte ouverte je sus. Je sus qu'on était arrivé au bout d'un processus qui allait causer, qu'on le veuille ou non, des dommages collatéraux. Ce n'était ni le crissement du verre sous mes pieds, ni le paysage de désolation et de rage qu'offrait la pièce principale, mais le long cri de bête qui venait de l'étage, telle une plainte profonde, un hululement ancestral dans lequel les mots avaient fondu pour disparaître et transmettre finalement ce message essentiel: ne me laissez pas comme ça!


 [2] Pendant que je suis l'ambulance dont les reflets bleus des gyrophares éclairent l'intérieur de ma voiture par intermittence, je me demande comment on en est arrivé là. Employer le ON indéfini est si facile; on reste dans le flou, on ne nomme personne de peur de froisser les proches.  Le déni est le terreau de la rupture, le poison déculpabilisant, le baume rassurant et trompeur, la petite voix traîtresse qui souffle derrière votre oreille que, malgré le cataclysme, tout va bien.



[3] A trente ans, elle s'accrochait résolument à cette décision qu'elle avait prise seule, estimant que son mari, par amour, avait dû finalement l'accepter. Ce choix de ne pas avoir d'enfant était noble, mais elle l'envisageait davantage comme un moyen de se distinguer des autres dans une famille où la maternité allait de soi, qu'une décision longuement mûrie et réfléchie. Si elle mettait un bébé au monde, ce serait renoncer à elle, croyait-elle, et devenir peut-être comme sa sœur. Ces perspectives ne l'enchantaient guère.


[4] Il croyait que ce séjour au ski, en famille, mettrait un terme une fois pour toute aux petites mesquineries. Soucieux d'être honnête envers les siens, il avait prévenu ses parents qu'il les rejoindrait avec ses enfants à la station, le lendemain de leur arrivée. Ces derniers avaient répondu par un silence poli et un conciliabule de dix minutes, enfermés dans leur cuisine. De leurs secrets chuchotés entre l'évier et le plan de travail, il ne sut rien. La veille du départ, téléphonant à son père pour convenir d'un lieu de rendez-vous, ce dernier lui expliqua:
- Oh, je devais t'appeler pour te prévenir. Ta mère et moi avons annulé et réservé ailleurs!


[5] Quand elle lui téléphonait pour prendre de ses nouvelles, s'ensuivait un monologue consternant au cours duquel il vantait les mérites de sa dernière carte de crédit dorée, de son banquier qui lui avait conseillé un très bon placement, ou de sa dernière hésitation, à savoir payer ou non comptant sa nouvelle voiture. Pendant ce temps, elle fixait son regard sur le bleu azur de la mer tout en se disant que son rapport à l'argent était complètement différent de celui de son père, et elle tentait de se souvenir à quelle époque il était devenu vénal.


[6]Tu pleures de soulagement, de joie et de tristesse aussi. Tu tiens enfin ton enfant dans les bras, petit poupon rose, tout fripé, avec la bouche en forme de cœur. Tu es encore étonnée de constater que tu avais oublié ce moment là, celui de la première rencontre avec ton nouveau-né. Cependant, au fond de toi, tu sais que tes larmes sont aussi celles du chagrin et de l'amertume. Car tu restes aussi l'enfant de ta mère et cette dernière t'a tourné le dos.



[7]"Tu as une grande qualité, c'est que tu n'es pas une fille jalouse".
Cette phrase, dans sa tête, prenait une toute autre signification à partir du moment où c'était sa propre mère qui l'avait prononcée. elle la trouvait déplacée, incongrue, voire même vicieuse. Ou alors, elle se félicitait d'une "absence" de réaction qu'elle-même n'aurait pas été capable d'avoir avec ses propres frères et sœurs.