Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Ed. Le livre de poche, 190 pages, 5.1 euros.

NON-LIEU. Ce mot résonne encore dans la tête de Thérèse Desqueyroux alors que la calèche l'emmène à Argelouse auprès de son enfant, Marie, et de son époux, Bernard Desqueyroux, qu'elle a tenté d'empoisonner à l'arsenic. Pourtant, c'est le faux témoignage de ce dernier qui lui a évité la condamnation pour meurtre.

Le père de la jeune femme a été clair: "tu feras tout ce que ton mari te diras de faire. Je ne peux pas mieux dire." Sa liberté a un prix, et non des moindres. Se plier aux règles de la belle-famille, accepter l'effacement et l'anéantissement au profit "du don total à l'espèce" et à "la perte de toute existence individuelle." En l'innocentant, Bernard a gagné. Cet homme qui n'a jamais compris son épouse, va pouvoir en faire ce qu'il veut, prétextant l'honneur familial.
Thérèse sait qu'elle va devoir payer pour son geste.

Sur la route du retour, elle tente de se souvenir en quelles circonstances elle a épousé un Desqueyroux. Pourtant, elle était plus riche, avait le sens des affaires, et aimait son indépendance. "Peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu'un refuge?" Et puis, épouser Bernard, c'était aussi faire d'Anne, sa meilleure amie, une belle-soeur.
"Elle se "casait", elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait" Mais de quoi, exactement?

Alors qu'elle a tenté de le tuer, Thérèse se rend compte qu'elle n'a jamais haï son mari. Seulement, après ses couches, la vie lui était devenue insupportable:
"C'était là le tragique; qu'il n'y eut pas une raison de rupture; l'événement était impossible à prévoir qui aurait empêché le choses d'aller leur train jusqu'à la mort."
L'incompréhension avec sa belle-famille s'installe, au point qu'ils ne semblent plus parler le même langage. Peu à peu, son époux devient un étranger à ses yeux:
"Mais du premier coup d’œil, il lui paraissait tel qu'il était réellement, celui qui ne s'était jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d'autrui; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l'adversaire voit."

Or, maintenant, à Argelouse, les rôles se sont inversés. Thérèse attend la sentence de Bernard. Plus rien ne sera jamais comme avant. Au nom du silence et de l'honneur familial, et parce que la famille pense aussi qu'elle n'est pas une bonne mère pour Marie, Bernard décide de la "séquestrer" dans une seule pièce de la maison. Le domestique Balion et son épouse veilleront sur elle, tandis que Desqueyroux vivra ailleurs.
Bernard a enfin eu le dessus sur cette femme énigmatique et insatisfaite, car "qu'y-a-t-il de plus humiliant d'avoir épousé un monstre lorsqu'on a le dernier mot?"
Pour Thérèse, l'enfermement, l'abandon, est pire que la condamnation. C'est l'incarnation de l'effacement et de l'anéantissement qu'elle redoutait tant...

François Mauriac dresse le portrait d'"une créature odieuse", antithèse d'une femme ayant "le cœur sur la main":
"Les cœurs sur la main n'ont pas d'histoire, mais je connais celle des cœurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue."
Qui est donc cette femme sans morale, sans foi, avide d'une autre existence fantasmée par ses échanges avec un presque inconnu, et qui voit en la cigarette le seul moyen possible de calmer sa douleur enfouie?
Le face à face Bernard-Thérèse, dans leur maison vide, nous vaut quelques pages d'une profondeur admirable, car Mauriac confronte deux visions radicalement opposées. Bernard Desqueyroux a offert une liberté pour mieux la reprendre ensuite. Thérèse Desqueyroux a tenté de sacrifier une vie pour "fuir un isolement sans consolation."

On sort "retournée" de cette lecture intense et de ce portrait de monstre tourmenté.

Un soir, j'ai rencontré Christophe Claro...


Cette rencontre, je l'avais planifiée depuis des mois. A défaut d'avoir pu me déplacer comme je voulais à d'autres rencontres littéraires ou dans divers salons de France et de Navarre (j'aurais tant voulu écouter Kenzaburô Ôé à Lyon), cette fois-ci je m'étais scrupuleusement organisée!

Claro est un drôle de type, au sens propre et au sens figuré. Pour ceux qui connaissent son blog Le Clavier Cannibale, on lit un écrivain à la langue bien pendue, virtuose des jeux de mots et d'articles bien sentis que ce soit sur la littérature ou d'autres sujets qui ont attirés son attention.
Internet est un miroir déformant. A force de lire ses billets, je m'étais imaginée rencontrer un ours des Carpathes, à la voix grave et caverneuse, peut-être cynique aussi.
De fait, je m'étais aussi jusque là interdit de lire ses romans, par peur d'être déçue, par peur aussi de ne pas adhérer à  son style d'écriture.
Bref...

©Virginie Neufville
Mercredi soir, 18h45, j'entre et je l'aperçois de dos: un homme de taille moyenne, chemise blanche, une bière à la main, en pleine conversation avec Elodie, d'Escale des Lettres.
Les présentations se font, et je découvre un Claro souriant, à la voix étonnamment douce. Internet est vraiment une saloperie de miroir déformant!

Pendant deux heures,  Claro a lu des passages de ses romans, Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012) et Crash-Test (Actes Sud, 19 août 2015),  a discuté écriture et traduction. Moi qui ne connaissais pas le Claro romancier, j'y ai découvert une langue étonnamment poétique, complètement différente de ce que je peux lire d'habitude sur son blog.

Écriture et traduction.

 

L'extrait choisi était la fin du roman, car, bizarrement, la fin est la première chose qu'il écrit. Le désordre est le maître mot dans son processus d'écriture, puis vient le temps où il faut tout ordonner et créer des ponts entre les chapitres. Claro pense que livre, à un moment donné, cherche son indépendance par rapport à son créateur. "Il veut aller ailleurs", dit-il, et c'est à l'écrivain de se laisser guider...
L'écriture ressemble beaucoup à la traduction, et vice et versa. Chaque ouvrage est une langue unique qu'il faut apprendre à comprendre et à apprécier. Un roman étranger contient toujours la trace du traducteur. Ainsi, on ne lit pas vraiment l'auteur étranger, mais plutôt la traduction et l'appropriation du texte par celui qui le traduit.
En prenant pour exemple le roman Au dessous du volcan de Malcolm Lowry, Claro explique que les deux traductions proposées offrent au lecteur deux romans complètement différents.

Claro se considère comme un artisan de la traduction. Selon lui, tout est question de feeling et d'approche personnelle de l'ouvrage à traduire. Pas facile de décider à la place du lecteur  de ce qu'il connaît ou non. Faut-il laisser des "notes du traducteur" ou pas? A la question d'un auditeur, il explique aussi qu'on peut-être traducteur littéraire de la langue anglaise et incapable de tenir une conversation en anglais!

Corps et folie.

 

Durant cette rencontre, lui a été aussi posée la question des rapports intimes de son écriture avec le corps et la folie. La folie n'est-elle pas une façon de lire l'Histoire au moment même? Beaucoup de situations historiques rapportées telles l'existence des camps d'extermination, ou les essais nucléaires en Algérie n'étaient pas jugées fiables à leur époque à cause du côté fou qu'ils suggéraient. De ce fait, Claro aime beaucoup travailler sur ce qu'il appelle "cette torsion du monde", ce moment étrange où l'Homme est martelé entre l'ignorance et la connaissance de choses qui le dépassent.
Tous les diamants du ciel est finalement la mise en écriture de cela. L'Histoire dans l'histoire, et la traversée telle un rêve éveillé et hallucinatoire, de situations historiques bien réelles.

La définition de l'écrivain made in Claro.

 

Claro  propose une définition fort intéressante de ce métier. Selon lui, c'est d'abord une personne en position assise devant un écran, une feuille, une machine à écrire, avec le cerveau en plein ébullition, marquant le flux dynamique de sa pensée. Dès lors, l'écriture se met en mouvement, contrairement à son concepteur. Elle peut se mettre dans des positions très différentes, et est capable de se déplacer dans le temps tout en restant sur place.
Un écrivain doit proposer, selon lui, un texte dont la lecture doit se révéler aussi forte que l'écriture.

Qu'en conclure?

 

Mon approche de la littérature étrangère, notamment la traduction, s'est décalée.
Mon appréhension concernant le Claro écrivain s'est effacée. Pour preuve, je vais commencer par relire Madame Bovary pour mieux apprécier Madman Bovary (Actes Sud, Babel, avril 2011).
Mon opinion personnelle sur Beigbeder s'est confirmée :-))
Et si je devais retenir une phrase de cette très belle soirée, ce serait celle mise par Claro sur une affiche pour  mes élèves:





"LISEZ
                             VOLEZ (avec des ailes)
     VIVEZ"

©Virginie Neufville


RUE DES ALBUMS (100) La petite boîte, Eric Battut

Ed. Didier Jeunesse, juin 2015, 32 pages, 12.9 euros.

C'est avec une joie immense que je vous présente le 100ème album de RUE DES ALBUMS, rendez-vous hebdomadaire de Fragments de lecture depuis sa création.


Un petit roi tout de bleu vêtu rentre de voyage sur son énorme cheval. Avec lui, une boîte bleue, elle aussi toute petite, bien fermée.

"Mais qu'y a-t-il donc dans cette petite boîte?"

Telle est la question que se pose le lecteur à chaque page.Au château, au jardin, au donjon, à la sieste, à table,  ou dans sa baignoire, le souverain ne se sépare jamais de son trésor, un sourire inextinguible aux lèvres.

"Mais qu'y a-t-il donc dans cette petite boîte?"

La mise en attente fait son effet, on ne tient plus, surtout que le roi n'oublie jamais la boîte dans une pièce du château. Pourtant, tout ce qui l'entoure est énorme: la table, la salle d'eau, le cheval, le donjon, mais le maître des lieux ne semble pas déboussolé. Arrivé devant son énorme lit, il grimpe dessus, y pose son énorme boîte et se décide à l'ouvrir...

"Mais qu'y a-t-il donc dans cette petite boîte?"

Finalement, le secret bien gardé s'évente d'un seul coup pour faire place au compagnon de tous les instants de joie et de larmes du petit: le doudou! On comprend mieux pourquoi petit roi était si serein avec sa boîte!

Privilégiant des illustrations simples à l'acrylique mettant bien l'accent sur la disproportion des éléments qui entourent le petit personnage, Eric Battut présente une histoire minimaliste en apparence, construite sur la répétition et la mise en attente, afin de faire travailler l'imagination du jeune lecteur et mettre en place une connivence avec celui qui la raconte.
Pour cet album, l'auteur a utilisé des fonds chauds et accueillants pour bien mettre en évidence le roi, son sourire, et surtout la petite boîte bleue qui l'accompagne partout.

La petite boîte est un album réussi, accueillant, adapté à l'univers du petit.

A partir de 3 ans.

REGARDS CROISES (17) L'incroyable histoire de Wheeler Burden, Selden Edwards

Ed. 10/18, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Hubert Tézenas, 600 pages, 9.6 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

Boucle temporelle.

Vienne, 1897. Un homme marche sur le Ring. Il pourrait être un passant comme les autres, admiratif de l'incroyable architecture de la ville, sauf que son accoutrement et sa coupe de cheveux détonne. Franck Standish Burden III, c'est son nom, est pour le moins dérouté. Alors qu'il rentrait chez lui, à San Francisco, en 1988, il s'est retrouvé sans savoir comment, à déambuler dans la capitale autrichienne à la fin du 19ème siècle.

Celui que tout le monde surnomme Wheeler Burden, connu pour être une gloire du rock, a pourtant eu un passé culturel richissime. Des études dans les meilleurs établissements de l'Est des Etats-Unis en général, et l'enseignement de Arnauld Esterhazy dit Haze en particulier, lui ont valu une solide base culturelle, notamment concernant Vienne. Alors se retrouver dans les rues d'un lieu qu'il a tant arpenté dans son imagination le comble de joie.

Au fur et à mesure, Wheeler prend ses marques, côtoie un cercle d'intellectuels en devenir, dont son futur prof fait partie, rencontre une certaine Emilie James alias Weezie, américaine comme lui, musicienne et amoureuse de la musique de Mahler. Ces deux là sont fusionnels et tombent rapidement dans les bras l'un de l'autre.
Tout pourrait bien se passer dans cette nouvelle vie offerte, sauf que, dès le départ, sa présence a Vienne n'est pas rationnelle. Il est en proie à une remontée dans le temps, un phénomène inexplicable. Il a beau s'en ouvrir à un thérapeute en devenir, un certain Sigmund Freud, ce dernier y voit un cas magistral d'hystérie complexe.

Si Wheeler remonte dans le temps, il risque de rencontrer des personnages clés qui auront eu une influence sur sa future existence. Ainsi, il rencontre son propre père, Dilly Burden, surnommé Rouge Gorge, espion lors de la seconde guerre mondial,  mort en 1944, torturé par la Gestapo. Ce dernier revient lui aussi du futur... Le duo se forme et en commun, décide de peut être influer sur le cours de l'histoire en s'intéressant de près à "l'enfant de Lambach", un gamin de dix ans qui, dans les années 30, incarnera le mal absolu en Europe...

L'incroyable histoire de Wheeler Burden est, comme le titre l'indique, un récit incroyable, si bien qu'il est difficile de résumer son intrigue, tant les épisodes s'enchevêtrent et les personnages mêmes secondaires ont leur importance.
Admirablement construit, le lecteur plonge dans la Vienne de 1897: "la splendeur avant la chute. C'est une fausse impression de bien être," avec le rejet progressif des juifs, la très grande richesse artistique, les conséquences intimes du drame de Mayerling. Et dans ce climat, se met en place ce que sera la dynastie Burden et les réponses aux questions que Wheeler s'est posé toute sa vie sur l'origine de la fortune de sa grand-mère et les secrets jamais avoués.
Certes, parfois, on a l'impression de tourner en rond, mais rien n'est écrit au hasard, bien au contraire.

La Vienne décrite est surtout celle que Dilly et Wheeler ont imaginé, confrontés tous les deux très tôt à "inventer des catégories nouvelles". Le fils découvre le père:
"Il comprit alors la vraie grandeur de cet homme qui avait été érigé toute sa vie en demi-dieu, de ce père que lui-même n'avait jamais connu autrement que par sa légende."

Selden Edwards offre donc un roman brillant, que la traduction d'Hubert Tézenas ne manque pas de mettre en valeur, à la fois roman historique, fantastique et sentimental, qui finalement, du début à la fin, pose la question d'une réécriture possible de l'Histoire.

Coup de cœur.

Lire ici l'article de Christine Bini sur le roman: http://christinebini.blogspot.fr/2015/06/regards-croises-17-lincroyable-histoire.html

RUE DES ALBUMS (99) Devine qui vient dîner? Annick Masson et Pascal Brissy

Ed. Mijade, juin 2015, 20 pages, 11 euros.

Miam miam?


 Raymond et Marcel sont deux loups civilisés qui vivent en colocation dans une petite maison bien proprette. A l'heure du dîner, ils constatent que le frigo est vide. Seul leur reste un épi de maïs pour deux!
Que faire? Chasser? Faire les courses? Ils n'ont même pas le temps de prendre une décision qu'on sonne à la porte. C'est un petit mouton bien gentil qui s'est perdu et demande l'hospitalité.

Un mouton! Quel aubaine! Voilà de quoi remplir le ventre de nos deux protagonistes pour quelques jours! Sauf que l'invitée ne voit pas le danger et s'approprie peu à peu les lieux, faisant des deux compères des complices de vie.
Touchés par tant de gentillesse, ils reportent à chaque fois leur funeste projet. Et puis, depuis qu'elle leur a dit s’appeler LOU ils se demandent bêtement s'ils ne sont pas cousins finalement. Combien de temps la cohabitation va-t-elle durer?

Les auteurs se servent des clichés sur le loup et l'agneau pour proposer une histoire originale sur l'amitié et la prise de conscience de la violence gratuite. Les deux loups luttent contre leur instinct pour finalement faire valoir la raison sur la sauvagerie.
Le personnage de Lou est attachant car elle traverse les pages de l'album sans se rendre compte vraiment des plans des deux comparses.

Devine qui vient dîner? est un album très positif qui véhicule de belles idées et donne un nouveau souffle aux relations loup-agneau. Côté illustrations, la fraîcheur est au rendez-vous ainsi que la simplicité, ce qui facilite la compréhension immédiate de l'intrigue, et augmente l'attractivité de l'album. Dès lors, tout est réuni pour passer un bon moment lecture.

A partir de 3 ans.


Les remèdes du docteur Irabu, Hideo Okuda

Ed. Points Seuil, septembre 2014, traduit du japonais par François Chupin, 272 pages, 7.2 euros.

A maux étranges, remèdes étranges.


La clinique générale Irabu est une clinique comme toutes les autres, sauf que le département psychiatrie se situe au sous-sol et qu'il n'y a aucune fenêtre!
A cet endroit officie le Docteur Irabu (le fils du propriétaire de la clinique), un bien étrange personnage d'âge mûr, obèse, au teint pâle, obsédé par la piqûre!
Avec un incroyable détachement, un sourire dont on ne voit que les gencives et une apparente désinvolture, il soigne les cas les plus tordus tout en se soignant soi-même.

Dans ce livre aux cinq histoires, le lecteur croise un fou de natation, un homme atteint de priapisme, une narcissique, un accroc au portable et une personne atteinte de troubles obsessionnels compulsifs. Lorsque ces personnages arrivent dans le service, ils pensent que leur calvaire personnel va prendre fin grâce à une solution médicale. Or, ils ne trouvent qu'un médecin "échoué sur son fauteuil" qui vous propose immédiatement une piqûre de glucose, et une infirmière peu amène et exhibitionniste. A défaut de trouver des solutions concrètes à leurs maux très contemporains, ils se retrouvent à devoir gérer les conseils peu conformistes du praticien.

"Le médecin est un homme un peu original mais, une fois habitué, vous verrez que tout se passera bien."
Original est bien le mot, mais quand on y regarde de plus près, Irabu soigne le mal par le mal. En confrontant ses patients à leurs propres excès, il provoque un effet déclencheur souvent salutaire.
A force de nager, Kazuo se rend compte qu'il tente de noyer ses problèmes de couple; Tetsuya comprend enfin que sa verge cessera d'être au garde à vous quand il osera dire ce qu'il pense et expulsera sa colère; Hiromi croit être suivie dès qu'elle est dehors, mais n'est-ce pas sa haute estime de soi qui provoque cette impression? Yûta croit avoir plein d'amis en envoyant plus de deux cents SMS par jour, mais est-il vraiment un ami aux yeux des autres? Enfin, Yoshio n'arrive plus à vivre normalement, envahi par des TOC toujours plus nombreux qui obsèdent son esprit.

Sous couvert d'humour et en employant un ton assez léger, Hideo Okuda dénonce les travers de son temps. Irabu ne soigne pas des corps mais des âmes en souffrance.
"Irabu était certes un original, mais son originalité était précisément une consolation pour lui. Peut-être les excentriques et les imbéciles avaient un effet curatif.Il en venait à penser qu'en cas de nécessité il était probablement préférable de renoncer à son bon sens."

Alors, pervers immature pour les uns, génie pour les autres, le Docteur Irabu est un personnage haut en couleurs qui ne laisse personne indifférent.
Le lecteur sourit souvent, se sent parfois déconcerté par les remèdes prescrits, mais il est finalement content de lire un recueil original et bien plus profond qu'il n'y paraît.

Lecteurs trop sérieux s'abstenir!

(Merci à Hélène F. pour le cadeau)

Ce genre de choses n'arrive jamais, Mika Waltari

Ed. Actes Sud, juin 2015, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 112 pages 14.5 euros.

Crash.


"Il était prêt à partir. Las de tout ce qu'il avait considéré comme sien au fil des années, si las que n'importe quel voyage était pour lui comme une libération pour un prisonnier."
Cet obscur projet de voyage professionnel est une aubaine pour l'homme. Ainsi, il peut fuir non seulement son épouse devenue une inconnue qui lui demande ce qu'il regarde lorsqu'il ose poser les yeux sur elle, mais aussi quitter un pays qui se prépare à un futur conflit. La guerre na pas encore été déclarée mais la tension est palpable, notamment à l'aéroport où les vols sont suspendus les uns après les autres pour laisser la place aux convois militaires.
Dans cet attente interminable, l'homme n'est pas seul. Une femme attend elle aussi, lovée dans un plaid, malade en apparence. Mais quand un pilote surgit et annonce à ces deux passagers qu'il les prendra en charge même sans les autorisations, elle semble revivre.

"Nous pouvons-être n'importe où dit-il. Mais quelle différence cela fait-il?"
Après une tentative d'atterrissage sur une piste inconnue qui leur a valu d'essuyer des coups de feu, l'avion s'écrase. L'homme et la femme ne savent pas où ils sont, mais décident d'abandonner la carcasse de l'avion. Ils ont quitté un enfer possible mais connu, pour un nouvel enfer, inédit cette fois-ci, où des cadavres gisent dans les fossés, où les soldats surveillent un horizon vide, où le chemin mène à un village désert.
Là, les deux protagonistes rencontrent une troupe improbable composée d'un tatoué, d'un chien, d'une bohémienne, d'un nain et d'un magot. En cette période de conflit où la violence montre ses conséquences à chaque coin de rue, cette petite assemblée détonne. La femme, de fait, est persuadée d'être morte et avoir atteint l'Enfer. Pour l'homme, le sentiment est plus flou. Même s'il a l'impression que son ancienne vie est morte dans le crash de l'avion, il ressent depuis un terrible sentiment de liberté. Côtoyer ce groupe hétéroclite le conforte, et puis le tatoué tient des propos étranges:
"L'enfer et le ciel ne font qu'un (...) On ne s'en rend pas tout de suite compte, mais les gens passent les uns à travers les autres sans rien savoir de leur existence réciproque. Ceux qui sont au paradis ne se doutent ainsi pas que l'enfer est à chaque instant en eux et autour d'eux."

Pour la femme, se ressentir comme sans famille, sans patrie, sans nationalité, engendre un formidable sentiment de liberté et de légèreté qu'il ne s'agit pas de gâcher. Alors, suivre l'homme qui veut à tout prix continuer sa route, lui gâche un peu son plaisir.
Pour continuer, il faut traverser le fleuve. Ce fleuve dont les rives sont dessinées par des buissons épais, aux éclats violets, aux débris charriés vers la mer lointaine, aux tourbillons frissonnant vers la surface, n'est-il pas finalement le fameux Styx, le fleuve des Enfers?
Lorsqu'ils montent sur le chaland avec la troupe de saltimbanques, ils ne savent pas encore sur quelles berges le fleuve va les mener.

"C'est une bonne chose de mourir quand on n'a jamais vécu." dit la femme. Ce roman, écrit en 1939, est une véritable allégorie. Nos deux héros partent vers l'inconnu, sur une terre sans nom au bord du chaos.
Ce genre de choses n'arrive jamais est rempli de symboles. La violence et la mort sont banalisées au point de ne susciter qu'un regard sans âmes, et côtoient l'absurde lorsqu'au milieu de la désolation, surgit une troupe de saltimbanques.
Quel est ce pays sur lequel l'homme et la femme ont survécu? A lui tout seul, il représente tous les pays d'Europe, qui en cette veille de Seconde Guerre mondiale subissent déjà des exactions. Lui donner un nom est secondaire finalement. Le couple fuit tout en veillant à rester ensemble.

Ce petit livre méconnu dans l’œuvre de Mika Waltari est une pépite littéraire dont le contenu révèle toute sa profondeur au regard de l'Histoire. Au fil du roman, le flou et l'universel l'emportent sur le concret, tout en ne perdant pas de vue le fait que le danger rôde autour de nous.

A découvrir.

Ruby, Cynthia Bond

Ed. Christian Bourgois, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Laurence Kiéfé, 414 pages, 22 euros.

Toute la noirceur du monde



Le titre inspire la douceur, la lumière et tout ce que cela implique. Ruby, héroïne malgré elle de ce roman, est une victime sacrificielle qui, tout au long de sa triste vie, va essayer de trainer sa pauvre carcasse et récupérer sa lucidité perdue.

Ruby est une lecture âpre, éprouvante, dont on ne ressort pas indemne. Cynthia Bond plonge le lecteur dans les noirceurs de l'âme humaine, n'hésitant pas à faire du gentil voisin le salaud sans gloire violeur de gamine. Car Ruby n'a pas eu d'enfance. Livrée à six ans à une tenancière de bordel par le révérend de son village (sic!), elle va mettre de côté pièce par pièce les oboles versées par ses violeurs pour pouvoir se sauver... à dix-huit ans!
Son calvaire, raconté avec une minutie parfois malsaine, soulève le cœur.

Et pourtant, Ruby tente de faire sa vie à New-York, lieu où sa mère a fui quelques années auparavant. A défaut de la retrouver, elle va y vivre quelques années fastes, faisant de son corps une planche à billets. Que faire d'autre puisqu'elle n'a connu que ça? C'est une lettre qui va la faire revenir à Liberty, bourgade du Texas, incarnation de l'enfer pour notre personnage.

Forcément, revenir sur les lieux hautement traumatiques est un électrochoc pour la jeune femme. Au fil des mois, elle perd le peu d'assurance acquise dans la grande ville. De là, ceux qui ont profités de sa jeunesse et sa naïveté d'hier, vont maintenant profiter de sa raison qui vacille...
"Ils l’avaient tous observé avec constance, s'enfoncer dans la folie. Leur inquiétude, mêlée d'une secrète satisfaction, s'était résorbée dans les replis de leurs corps, comme de la vaseline. Au bout d'un certain temps, ils levaient à peine le nez de leurs journaux quand Ruby débarquait. Ils niaient sa présence en baillant ou saluaient sa présence en crachant un jet de jus de tabac."

Heureusement, au milieu de tous ces hommes, il y en a un qui ne lui veut que du bien. C'est Ephram, que beaucoup considèrent comme un simplet, élevé par sa bigote de sœur depuis la mort de son père, le fameux révérend. Il est persuadé qu'il existe encore du bon en Ruby; il croit qu'il peut la sauver des autres mais aussi d'elle-même. Or, ce chemin initiatique s'avère long, douloureux et parsemé d'embûches!
"Il vit Ruby telle qu'elle était avant, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés. Une douce petite fille avec de longues nattes. D'une beauté qui faisait mal rien qu'à la regarder, comme du sucre sur une dent cariée."

Pour mieux comprendre le présent de l'action, l'auteur consacre des chapitres aux événements du passé, en revenant notamment sur les parcours douloureux de chacun des protagonistes. Le fil d'Ariane se déploie et emmène le lecteur vers des rites sataniques dans lesquels les enfants sont des martyrs.Nous sommes dans une communauté noire et, sous couvert de la religion et des offices du révérend (toujours lui), les membres de l'église réalisent leurs fantasmes les plus inavouables... La folie n'est jamais loin, surveillée de près par le Dyboù, le mauvais esprit de l'endroit, qui veille à ce que ses victimes ne retrouvent pas le droit chemin.

En remontant la généalogie, en décrivant ces rituels particuliers, en intégrant l'intrigue au sein d'une communauté où tout le monde se connaît, s'épie, et se donne le droit de juger son voisin, Cynthia Bond entretient une atmosphère envoutante, parfois asphyxiante tant la douleur est palpable.
Ruby sombre dans la folie car les souvenirs sont trop lourds à porter:
"Elle avait l'esprit embrouillé comme une jolie chaîne en or emmêlée, elle en était convaincue, au-delà de toute réparation. N'empêche, elle avait beau s'efforcer de retrouver le fil, tous les jours, elle perdait de plus belle, encore et encore."

Liberty devient la ville où le Diable y a établi ses quartiers et ne compte pas le quitter.
"Donc Liberty ne dépend ni de l'Amérique, ni de Dieu, de rien. Merde, un endroit qui n'a jamais été baptisé par la loi de personne. (...) Ce qui explique bien que le Diable l'ait inscrit dans son livre, il y a inscrit beaucoup d'hommes de Liberty, leur âme fait partie de la liste."

Laurence Kiefé a livré une traduction inspirée d'un roman difficile, aux passages souvent éprouvants. Néanmoins, elle a su conserver un rythme interne qui se veut balancé, comme une petite musique de fond, qui vient un peu alléger la noirceur du sujet.
En lisant Ruby, on peut faire le rapprochement avec l'écrivain Toni Morrison, mais aussi avec l'univers littéraire de Léonora Miano.

Âmes sensibles s'abstenir!

Hollywood Monsters, Fabrice Bourland

Ed. 10/18 (inédit), collection Grands Détectives,  janvier 2015, 336 pages, 7.5 euros.

"La fabrique des monstres"



1938. Alors qu'en Europe, on sent la guerre approcher à grands pas, notre duo Singleton et Trelawney, détectives privés, décident de partir en villégiature aux Etats-Unis, plus précisément à Hollywood où y sont tournés les succès du moment.
Dans le cinéma américain d'avant guerre, on aime beaucoup l'étrange, le fantastique. Ainsi, sont mis à l'honneur, les freaks, les monstres humains dont on parlait déjà dans l'antiquité dans les livres de tératologie de Pline l'Ancien. En plus de pouvoir les observer en chair et en os sous les chapiteaux de cirque, on les retrouve aussi sur la pellicule.

Justement, nos deux héros font une singulière rencontre un soir, en haut de la Mulholland Highway (future Mulholland Drive). Ils croisent à en jurer un loup-garou qui semble fuir un quelconque danger.
 "L'espace de quelques instants, le visage de celui que j'avais pris au premier abord pour un être humain fut à quelques pouces du mien, de l'autre côté du pare-brise. Je constatais avec horreur que cela ne ressemblait à rien de ce qu'il m'avait jamais été donné de voir. C'était une sorte de créature fantastique, mi-homme, mi-bête, échappée tout droit d'un conte populaire, et dont les yeux ténébreux étaient fixés sur moi."
 Cet événement est d'autant plus étrange qu'il intervient près du lieu où on retrouve le corps sans vie d'une jeune femme atteinte de polymastie (trois seins)
"Mais les scénaristes de Hollywood avaient récemment remis au goût du jour une autre vision légendaire du lycanthrope, reprenant à leur compte certains éléments de la mythologie et du folklore les plus séculaires."

Interloqués, les détectives privés décident de mener leur propre enquête, qui va les mener dans le club interlope de l'Angels Club, haut lieu de rencontres de freaks, mais aussi à la poursuite de l'étrange docteur Sandovsky à la tête d'un sanatorium aux portes bizarrement closes...

Dans Hollywood Monsters, on croise des hommes atteints d'hypertrichose, des nains, des femmes avec des pinces, mais aussi un roman de Victor Hugo abandonné par un des personnages, L'homme qui rit, qui raconte l’histoire de Gwynplaine, devenu un monstre par la faute des hommes...
Mais ce roman est surtout une mine d'informations sur le cinéma fantastique d'avant guerre, et elles sont intégrées judicieusement dans l'intrigue.

Ce roman se lit comme si on regardait un film. Parfois, les situations décrites m'ont rappelé un livre de Robert Bogdan, La fabrique des monstres, qui raconte la tradition du freak show aux Etats-Unis.
Même si la fin semble quelque peu forcée, elle s'inscrit dans la continuité de l'intrique menée tambour battant par Singleton et Trelauwney, pleine de rebondissements et de rencontres... inédites!

O my darling, Amity Gaige

Ed. Belfond, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 272 pages, 18.5 euros.

Faux semblants


Après des histoires d'amours malheureuses où tous les deux "fuyaient juste l'amour dans la même direction", Charlotte et Clarck se sont rencontrés, aimés et vite mariés. Pour lui, ce mariage était avant tout un désir puissant, et tant pis si elle lui répétait qu'ils n'auraient pas d'enfants.

Charlotte est une gamine adoptée qui ne garde de sa jeunesse que des souvenirs ternes et sans joie véritable. Clarck est le fils chéri de Véra, qui vient de se suicider, emportée par sa folie qu'elle traînait depuis des années. Sa maladie et son excentricité ont donné sans le vouloir des couleurs à la jeunesse de son garçon, mais les derniers temps, la présence de la petite amie avait assombri la mère. A l'annonce de son décès, alors qu'elle sent très bien que son époux aura du mal à surmonter le deuil, c'est une délivrance pour Charlotte:
"Et pourtant elle était soulagée. A sa grande honte. La mort de sa belle-mère s'apparentait à la chute d'une civilisation aussi bizarre que puissante dont elle avait été constamment tenue à l'écart."

Cette nouvelle vie à deux, rien qu'à deux, ils en rêvaient et le matérialisent enfin en achetant une petite maison jaune dans la ville de Clémentine. Il y trouvent tous les deux un emploi, et s'installent dans une petite vie routinière et bien établie. Pourtant, au fil des mois, un sentiment d'oppression s'installe chez chacun. Charlotte entend des voix, croit voir des ombres au détour du couloir; Clarck, lui, accepte de moins en moins sa condition d'adulte et les responsabilités qui en découlent:
"Clarck approchait dangereusement des trente ans et ce qui le frappait le plus dans l'âge adulte était la quantité incroyable de problèmes qui se posaient sans qu'on les cherche et malgré tout l'application qu'on mettait à bien se comporter."
Les disputes s'enchainent, les réflexions assassines aussi. Pourquoi Clarck se réfugie-t-il dans ses souvenirs de gamin, et cultive de petits secrets? Depuis leur installation, il semble ne plus être le même homme:
"Car ce qu'il éprouvait dans leur installation au 12 Quail Hollow Road, c'était un sentiment qui ne tendait ni vers l'élévation ni vers la chute, la sensation de ne pas être tout à fait lui-même, de ne pas être tout à fait."

Dans cette maison étrange et étouffante, le couple se disloque, comme "encerclé de toutes parts, comme s'il vivait au fond d'un fossé."
Alors que Charlotte semble garder le cap, le lecteur ne peut s'empêcher de penser que Clarck flirte avec la folie de sa mère. Par là, il veut retrouver "l'infinité des possibles" que l'âge adulte lui a retiré.
Est-ce l'institution du mariage qui ronge leur amour, ou ce choix de ne pas avoir d'enfants?
"J'aimerais savoir de quoi nous avons tellement peur (...) Il ouvrit les mains. "Quelle est cette chose qui nous effraie?"
(...) Oh, Charlie... Toi et moi contre le reste du monde, tu ne trouves pas que ça fait beaucoup de solitude, des fois?
- Le "monde n'existe pas, dit Charlotte en s'essuyant le poignet. Il n'y a qu'une masse gigantesque de gens seuls."

Ils sont deux et pourtant ils sont seuls, confrontés à la solitude chacun de leur côté. Alors Clarck prend en amitié deux gamins de son école, un frère et une soeur, plus ou moins livrés à eux-mêmes. C'est une façon aussi pour lui de revenir en arrière, de rattraper son enfance tant chérie qui lui manque tant, au détriment de sa vie de couple:
"Moi, j'envie souvent les enfants. J'aimerais pouvoir revenir en arrière. Retourner dans le passé et y récupérer certaines choses.
- Qu'est-ce que tu pourrais bien récupérer?
- Je ne sais pas." Puis il ajoute: la munificence.
- La munificence.
- Le possible, l’innocence. L'amnésie (...) Revenir à ce qui est vaste et grand ouvert."

Charlotte et Clarck ne se comprennent plus; la vie conjugale devient un étau qui se resserre, se resserre...

O my darling raconte la déliquescence d'un couple pas assez "armé" pour affronter les méandres de la vie conjugale. A cela, s'ajoute un climat étouffant créé par la maison qui devait au départ être le symbole de leur bonheur. Les murs ne sont pas assez grands, les esprits des anciens propriétaires rôdent encore, et quand la neige recouvre les alentours d'un blanc immaculé, elle devient un refuge isolé et solitaire.
Alors que Charlotte assume son âge, ses choix, sa condition d'épouse, Clarck se réfugie dans des souvenirs idéalisés de son enfance, refuse les conventions et les contraintes. A défaut de combler ensemble leurs failles et leurs fragilités, chacun va suivre sa propre ligne de fuite. la vie devient alors "un patchwork de trous. Et l'amour une supposition éclairée." Les moments perdus, les instants oubliés sont ravivés au détriment des petits bonheurs du quotidien.

Céline Leroy propose une traduction fluide qui a réussit a faire ressortir ce climat à la fois étrange et terriblement neutre qui encercle le couple. Car Amity Gaige a fait de la maison un troisième personnage qu'il ne faut pas minimiser de par sa dimension toute symbolique.
Ce premier roman de l'auteur (il fut écrit avant Schroder) est une dissection de la vie conjugale. Il pointe du doigt les hypocrisies et les petites comédies que nous faisons aux autres et à nous-mêmes pour avancer dans la vie.

Un coup de coeur lecture à découvrir!

RUE DES ALBUMS (98) Mes petites peurs, Joe Witek et Christine Roussey

Ed. De La Martinière Jeunesse, mai 2015, 30 pages, 14.95 euros.

Cet album en trope l'oeil est un bijou d'inventivité et de bonne humeur, car chaque page est une nouvelle surprise!

"Moi des peurs, j'en ai un tas ça fait comme une montagne tellement il y en a."
La petite narratrice aux joues toutes rouges vit au quotidien avec ses peurs. Pas facile à son âge de les gérer et les dompter pour ne pas se laisser envahir et dominer!
Du coup, elle vérouille tout:
"Je ferme tout à clé. Mes poings, mes yeux, mes oreilles, mes pensées."

Ses peurs sont diverses et variées; elles prennent des allures différentes. Montagnes, monstre des neiges, "méchants du bout du couloir", "crapauds sous le placard", en tout cas ils sont véritablement plus gros et plus féroce qu'en réalité...

Mais la peur ultime, ce n'est pas finalement celle de se retrouver face à face avec un monstre poilu et repoussant. C'est plutôt celle de se sentir abandonnée, perdue, au milieu d'un environnement inconnu et hostile. Dès lors, le supermarché devient LE lieu de tous les dangers où on peut s'y perdre comme pour rire.
"Ma maman a disparu!
C'est sans doute un effet magique.
Il ne faut pas que je panique!
Les mamans se perdent tout le temps,
Dans les marchés de super géants."

D'autres lieux, d'autres moments de la vie sont des potentiels à de grosses peurs: les fêtes à fantômes, les contes avec les ogres, le vent qui bruisse dans les arbres, l'orage...
"Coups de tonnerre, zigzags de lumière rouges, jaunes, blancs, je serre les dents et mon doudou. Derrière la vitre, les gros nuages grondent, et font frémir mon cœur et ma petite sœur."

Enfin, le quotidien aussi est une source d'effroi: la maîtresse qui râle, l'araignée qui tisse sa toile, le docteur qui vient à la maison....
Grandir c'est aussi réduire le tas de nos peurs en une minuscule crotte!

La narratrice comprend et devient grande ...aux yeux de sa petites soeur.

Les illustrations de Christine Roussey sont intelligentes, drôles, surprenantes. En reprenant un détail de la page précédente, elle offre à chaque fois un univers différent et très enfantin qui attirera à coup sûr l'oeil des plus jeunes lecteurs.
Les pages cartonnées sont un réel atout permettant une manipulation répétée et sûre de chaque page.

Mes petites peurs est un album surprise qu'on prend plaisir à lire, à feuilleter, à interpréter, avec des textes simples aux rimes qui crépitent!

A découvrir à partir de 3 ans.

Ses griffes et ses crocs, Mathieu Robin

Ed. Actes Sud Junior, mai 2015, 168 pages, 13 euros.

Au fin fond de la Montagne Noire...


Sur fond de paysage montagneux, on aperçoit la silhouette d'un jeune homme en train de lire, protégé par un attrape-rêves...

Ce personnage, c'est Marcus, qui avec sa famille composée de ses parents et de sa sœur Lia, ado en pleine rébellion, ont décidé de partir en vacances avec un couple d'amis et leurs enfants, les jumeaux Paul et Mary, et Sam, dans un chalet isolé en pleine montagne.

Ce périple est une source d'angoisse pour Marcus. Le quotidien est pour lui une source infinie de stress, au point qu'il est envahi de tocs pour palier ces bouffées anxiogènes qu'il ne maîtrise pas. A toujours envisager le pire, le gamin est incapable de profiter de quoi que ce soit, surtout qu'il est persuadé qu'une simple transgression de ses obsessions provoquera un drame. Alors, l'isolement, la montagne, et les copains qu'il connaît à peine, c'est un peu trop d'un seul coup!

Dans le chalet, il tombe sur un livre intitulé "Ses griffes et ses crocs". "Sur la couverture, un Indien désigne une montagne au lecteur comme s'il voulait le prévenir d'un danger. Marcus croit la reconnaître alors que la nuit tombe: en effet, la forme qui se dessine en ombre chinoise est parfaitement identique (...) Intrigué, il commence à lire la quatrième de couverture: "La Montagne Noire renferme un secret, ou plutôt une malédiction, depuis la nuit des temps: quiconque s'en approche risque un grand péril..."
Trop tard, sa mère lui arrache l'ouvrage des mains pour le cacher, mais le mal est fait, Marcus pressent que le lieu de ses vacances enferme un danger certain, matérialisé par une Bête capable de tout détruire sur son passage. Dès lors, ni l'attrape rêve, ni les paroles rassurantes de son entourage ne pourront le détendre...

Quand, deux nuits plus tard, les parents ne reviennent pas de leur randonnée, les cinq jeunes décident d'aller chercher du secours, sauf que le pont reliant la montagne à la vallée a disparu! La nature, au premier abord chaleureuse et accueillante devient hostile et mystérieuse. Et Marcus se sent responsable car il a transgressé sans le vouloir un de ses TOC.

Ses griffes et ses crocs est un vrai page turner jeunesse qui ne lâche rien jusqu'à la fin. Certes, ici et là, certaines scènes peuvent apparaître poussives, mais elles ne gâchent en rien la qualité de l'ensemble. Les jeunes personnages sont complexes et ajoutent à l'angoisse distillée par la narration. Le lecteur ne devine jamais leurs réactions, si bien qu'il ne peut pas anticiper sur la suite de l'intrigue, et c'est une très bonne chose!
Dès lors, ce premier roman de Mathieu Robin est une belle surprise littéraire qu'on prend plaisir à découvrir et à lire jusqu'à la fin.

A partir de 12 ans.

L'affaire des coupeurs de têtes, Moussa Konaté

Ed. Métailié, mai 2015, collection Autres horizons, Noir, 150 pages, 16 euros.

Drôle d'affaire au Mali


On retrouve les policiers Habib et son adjoint Sosso déjà rencontrés dans Meurtre à Tombouctou. Cette fois-ci, ils sont appelés à Kita, la ville natale de Habib, pour prêter main forte au commissaire local Dembélé et son adjoint un peu trop sûr de lui, Sil.
L'enquête s'avère extrêmement compliquée. Depuis quelques temps, des cadavres de sans domicile fixe sont retrouvés décapités, et leurs têtes restent introuvables.
Au Mali, on a vite fait d'accuser les esprits, et même si nos policiers veulent rester cartésiens, ils vont devoir affronter les croyances locales et animistes véhiculées par les habitants.

"Regardez la dérive de notre cité. Tout le monde ne parle que d'argent, tout le monde ne pense qu'à l'argent. L'argent achète tout désormais et nos filles vendent leur corps. Nos ancêtres n'ont-ils pas raison? Ne sommes-nous pas devenus indignes d'eux? Alors, ils sont décidés à nous tourner le dos et à nous laisser aux mains de mauvais génies tant que nous n'aurons pas retrouvé le droit chemin. Nous souffririons beaucoup et longtemps si leur colère ne s'apaise pas. Il faut donc d'ici trois jours nous reconnaissons nos torts et que nous leurs présentions nos excuses."
Parce qu'Habib connaît bien la mentalité de son peuple, il ne l' affronte pas et préfère enquêter dans son coin sans discréditer pour autant les rumeurs les plus folles. Ainsi, il fait croire que "le Diable qui corrompt les âmes" fait aussi partie des tueurs potentiels de ces pauvres malheureux. La modernité, l'argent peut faire tourner la tête à n'importe qui finalement.

Or, l'affaire prend une toute autre tournure quand l'adjoint Sosso est victime d'une tentative de meurtre. Désormais, il est évident qu'il y a une taupe dans l'enquête et que cette dernière est prête à tout pour que les policiers ne découvrent pas la vérité.

"Trois cadavres décapités en trois jours, était-ce seulement pensable? On eût dit un scénario de film d'horreur ou un conte macabre. Les paroles du devin Doumbia résonnèrent de nouveau dans sa tête."
La pression des habitants est de plus en plus forte et les esprits s'échauffent, au point que même les étudiants se révoltent dans les rues...
Il va falloir qu'Habib prouve que l'irrationnel n'explique pas tout et que ces meurtres sont perpétrés par un véritable tueur et qu'un mobile existe.

Cette nouvelle enquête plonge encore une fois le lecteur dans un dépaysement total. Les méthodes policières, notamment les interrogatoires, n'ont vraiment rien à voir avec les méthodes européennes, et nous réservent quelques moments très drôles.
En filigrane, c'est la société malienne et la cohabitation des ethnies qui est mise en évidence, ainsi que la religion. A Kita, on a beau être musulman, les croyances animistes ont encore de beaux jours devant elles. Moussa Konaté écrit un pays confronté entre le choc de la modernité et la subsistance des traditions.

Malgré la violence des meurtres, on ne sombre jamais dans le sanglant. La narration privilégie l'humour, le tâtonnement de l'enquête et la complexité des personnages. On aime ou on n'aime pas, mais la finesse d'écriture ne peut pas laisser indifférente.

A découvrir.

Le diable chuchotait, Miyabe Miyuki

Ed. Philippe Picquier poche, collection l'Asie en noir, mai 2015, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 372 pages, 10 euros.

"Tokyo est sous le brouillard ce soir encore."


Que se passe-t-il donc dans la tête de ces passantes qui, d'un seul coup, se mettent à courir comme si elles étaient poursuivies par le diable?
L'oncle de Mamoru, Taizo, a renversé une jeune femme avec son taxi, alors qu'il traversait un quartier désert. Cette dernière, avant de surgir devant le capot de son véhicule, semblait fuir un danger, et ne portait pas attention à ce qui se passait autour d'elle.

Pendant que son oncle est en prison pendant la durée de l'enquête, Mamoru, aidé de sa cousine Maki, décide de comprendre les faits. Depuis quelques temps, dans les entrefilets de journaux, des faits divers étranges sont relatés, dont le point commun est le décès de femmes apparemment sans soucis particuliers.
 "A partir d'articles de journaux concis et objectifs, il est important de saisir toute l'étendue du choc subi par les protagonistes d'un incident ou d'un accident et par les personnages qui y ont assisté. Même si le lecteur peut apprendre ce qui s'est produit à un endroit, il ne saura jamais ce qui en subsiste."
 En remontant les diverses pistes, le jeune homme leur trouve un point commun assez glauque: l'appartenance à un réseau de filles faciles dont le but est de soutirer le maximum d'argent à leurs proies...

Dans le même temps, le passé de Mamoru ressurgit. Adopté par son oncle et sa tante après le décès soudain de sa mère, il n'a jamais cru à la disparition voulue de son père, accusé de fraude fiscale de grande envergure. Du jour au lendemain, il n'a plus donner aucun signe de vie. Quels étaient ses rapports avec la Kôkoku academy dont les publicités diffusées dans les magasins sont remplies d'images subliminales? Ne serait-ce pas ce procédé qui serait à l'origine du comportement étrange de ces jeunes femmes qui semblent hypnotisées?

A travers cette enquête, le jeune homme va mûrir, trouver des réponses à des question en suspens, mais surtout va pouvoir approcher toute la noirceur et l'esprit retors de l'âme humaine.
"Mamoru, parfois, se demandait si le cœur des hommes n'avait pas la forme de deux mains aux doigts entrelacés. Les mêmes doigts de la main droite et de la main gauche, disposés alternativement. De la même façon, deux sentiments contradictoire se dressent dos à dos, mais, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de nos propres doigts."

Le diable chuchotait est un polar étrange, rempli de fausse pistes et de personnages aux faces cachées. L'auteur utilise les méandres de l'esprit pour construire une intrigue alambiquée aux diverses directions qui se rejoignent au dernier tiers pour mener le lecteur vers un seul et unique personnage. De ce fait, la construction narrative est exigeante, mais souffre à la fin d'un épilogue poussif.
Dès lors, on ressort de cette lecture avec le sentiment d'avoir lu un polar étrange, aux multiples facettes, et parfois déconcertant.

Dépaysement garanti!