Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony Doerr

Ed. Albin Michel, collection Les grandes traductions, traduit de l'anglais (USA) par Valérie Malfoy, avril 2015, 610 pages, 23.5 euros

PRIX PULITZER 2015


"En réalité, mathématiquement, la lumière est en grande partie invisible."
Werner, jeune prodige des transmissions, se souvient de l'émission de vulgarisation scientifique française qu'il réussissait à capter et à écouter en compagnie de sa petite sœur Jutta, sur son petit poste de radio bricolé, depuis sa chambre de l'orphelinat, situé près d'une mine de charbon en Allemagne.
Cette voix venue de nulle part était la promesse qu'il y avait toujours une lumière pour briser l'obscurité  en marche, ainsi que l'assurance de la pérennité des couleurs et de l'énergie sur l'obscurantisme.
Car Jutta et Werner sont nés à la mauvaise époque. Gamins de la fin des années trente, Werner comprend vite que le seul avenir qu'il lui est possible est d'être enrôlé dans les jeunesses hitlériennes. Sa facilité à concevoir, réparer et repérer des transmissions radios ainsi que son physique particulier en font d'ailleurs le candidat idéal:
"La blancheur de ses cheveux détonne. Neigeuse, laiteuse, crayeuse. Une couleur qui est l'absence de couleur."
Au milieu des "slogans enflammés du Reich", pris en main par des instructeurs fourbes et fidèles à la doctrine nazie, Werner va apprendre à se taire mais surtout à évader son esprit loin de tout ce "qui est empoisonné". Pris en charge par le Dr Hauptmann, il va parfaire son instruction sur les ondes électromagnétiques et s'accrocher à toutes ces lumières invisibles dans les airs...

Dans le même temps, en France, Marie-Laure Leblanc, aveugle depuis son plus jeune âge à cause d'une cataracte congénitale et inopérable, fuit avec son père le modeste appartement parisien loué pour eux par le Museum d'Histoire Naturelle de Paris où Mr Leblanc officie comme gardien des clés et serrurier. Leur fuite les emmène à Saint-Malo, près de l'oncle Etienne, homme au tempérament solitaire et renfermé dont la grande passion est la transmission radio.
Avant d'être arrêté et déporté, le père de Marie-Laure aura le temps de construire une maquette de la ville afin que sa fille puisse se repérer, et y cacher l'Océan de Flammes un joyau de 133 carats que le Stabsfeldwebel Von Rumpel recherche partout...

"On est très loin de comprendre ce que c'est d'être aveugle; quand on ferme les yeux. Sous notre monde des cieux, des visages et des édifices, il en existe un autre, plus brut et plus ancestral, un espace où les surfaces planes se désintègrent et où les sons forment une multitude de rubans dans les airs."

Par une habile structure en flash-back, le lecteur suit l'évolution de ces deux personnages, ennemis malgré eux, aveugles au monde en destruction qui les entoure, tout entier tournés vers les airs et les sons:
"C'est un hiver étrange au cours duquel Werner hante les fréquences tout comme il hantait les chemins avec Jutta (...) Une voix se concrétise au sein de la distorsion de ses écouteurs, s'éloigne, et il part à sa recherche. Là, se dit-il quand il l'a retrouvée, là: c'est comme fermer les yeux et s'avancer en suivant un fil d'un kilomètre de long, jusqu'au moment où l'on palpe la grosseur d'un nœud."

Le récit est construit finalement comme une triangulation de données pour localiser une réception.  Il nous emmène de 1934 à août 1944 à Saint-Malo, sur le point d'être détruite, dernier rempart de l'armée allemande en déroute:
"Pour eux, cette cité fortifiée, dressée sur son promontoire et qui se rapproche peu à peu à l'air d'une dent cariée, une chose noire et pourrie, un dernier abcès à crever."
 Forcément, ces deux protagonistes vont se rencontrer.
Alors que Marie-Laure se cache de Von Rumpel, malade mais déterminé à retrouver le diamant, elle lit au micro de la radio pirate d'Etienne, des pages de Vingt Mille Lieux Sous les Mers de Jules Verne. Werner, coincé avec d'autres soldats dans une cave effondrée, la capte, l'écoute, et cette voix, venue de nulle part, est une explosion de lumière au fin fond de la ville torpillée. Elle est la réponse à la question qu'il entendait enfant, à la radio:
"Alors comment se fait-il, les enfants, que le cerveau qui ne bénéficie d'aucune lumière, édifie pour nous un monde plein de lumière?"

Anthony Doerr a certes écrit un livre sur la Seconde Guerre Mondiale mais il a construit son récit avec un angle original. Certains y ont vu une écriture de la contrainte (la fin de la guerre/ intrigue avec un diamant maudit/protagoniste aveugle), mais le lecteur attentif y verra surtout un formidable roman sur la beauté du monde même en ses heures les plus graves. A chaque instant, la lumière nous entoure, nous enveloppe, de jour comme de nuit. La voir ou la sentir nous apaise, nous donne le sentiment d'être vivant malgré tout. Marie-Laure sent cette lumière invisible symbolisée par les ondes radios transmises clandestinement par son oncle :
"La seule couleur est suscitée par Etienne quand il monte au grenier, avec ses genoux qui craquent, pour envoyer une nouvelle suite de chiffres dans le ciel, les messages de Mme Rudelle, et passer son disque. C'est alors une explosion de rouge magenta, d'aigue marine et de jaune d'or pendant quelques minutes, puis la radio se tait et le gris revient tandis que son grand-oncle redescend l'escalier."

Les deux protagonistes vont se rencontrer grâce à ses ondes invisibles à qui ils doivent tout. Werner leur doit la vie au milieu d'une meute de fous furieux, Marie-laure leur doit la possibilité de continuer à rêver dans ce monde grisâtre fait de sang, de privations, et de labyrinthes successifs qu'elle doit appréhender chaque jour.
Au moment où les bombes pleuvent sur Saint-Malo, seules les ondes invisibles subsistent, plus efficaces que les filaments rouges des postes de DCA disséminés sur la côte. Elles attestent que la vie est encore là, malgré tout, plus forte que l'anéantissement en cours. La voix de Marie-Laure s'envole dans les airs, éphémère dans l'instant mais éternelle dans le souvenir de celui qui la captera.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir est une ode à la pérennité des choses face à l'horreur de la guerre. On y sent un grand travail documentaire en amont afin de pouvoir proposer un récit vraisemblable, et en contre partie un large travail aussi de traduction. Alors que des corps tombent, que le rationnement use les plus endurcis, que Saint-Malo se consume, Werner se dit "le monde est plein d'énergie". Pour oublier tout ce qu'il voit, ce qu'il a vu, et laver enfin son esprit des atrocités, il écrit à sa sœur:
"Ce dont je désire te parler aujourd'hui, c'est de la mer. Elle a tant de couleurs. Argentée à l'aube, verte à midi, bleu foncé le soir. Parfois, elle est presque rouge ou bien elle prend la nuance de vieilles pièces de monnaie. En ce moment, les nuages passent au-dessus d'elle, et des carrés de lumière se posent un peu partout. Des ribambelles de mouettes y font comme des colliers de perles.
De tout ce que j'ai vu c'est ce que je préfère."

La lumière, encore et encore.

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