Temps glaciaires, Fred Vargas

Ed. Flammarion, mars 2015, 497 pages, 19.9 euros.

Le retour de Danglard et d'Adamsberg


"Le pelleteur de nuages", le commissaire Adamsberg, se retrouve à devoir résoudre une enquête sur une série de suicides dont les victimes, les indices, les témoignages et les lieux géographiques, constituent une pelote de fils à première vue inextricable:
"Et cette pelote, Adamsberg la sentit fondre sur lui, l'accrocher de tous ses piquants secs, repue de ses multiples pièges, de tunnels en impasses, telle qu'il n'en avait jamais connu d'autres."

Premier point: toutes les victimes font partie d'un même groupe qui se rassemble plusieurs fois par an, pour mettre en scène les séances de l'Assemblée présidée par Robespierre, sous la Terreur de la Révolution Française.
Second point: quelques indices et le témoignage du fils d'une des victimes porte à croire que les meurtres ont un lien avec un fait divers survenu une décennie plus tôt, sur une une île désolée d'Islande au sein d'un groupe de dix touristes.

Quitte à paraître pour un fou et d'être décrédibilisé au sein même de son équipe, Adamsberg ne lâche rien, persuadé que les deux points sont liés. La pelote de laine devient plus compact.
Même Danglard en vient à se demander si son ami ne perd pas la raison. Adamsberg s'en éloigne, bien conscient que "son influence était sournoise comme une inondation, et il devait, c'est exact, y prendre garde. Se tenir loin des berges glissantes de son fleuve."

Alors le commissaire préfère suivre les conseils de son voisin qui lui dit qu'il faut aller au bout d'une démangeaison, la gratter, et que la vérité viendra. Du signe caractéristique retrouvé sur les lieux de chaque meurtre, il est le seul à croire qu'il s'agit du schéma d'une double guillotine, et non pas une lettre d'un alphabet étranger. Des meurtre d'Islande à ceux des ennemis de Robespierre, là aussi, il est le seul à croire qu'il existe un lien tenu. Et toujours cette pelote qui refuse de se dérouler...

"Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants? D'ailleurs, d'aucuns disaient que, quand son regard brun et vague se perdait plus encore, c'était comme s'il avait des algues dans les yeux. Il appartenait plus à la mer qu'à la terre."

Finalement, notre policier ne suit-il pas la réflexion fameuse attribuée à Danton: "il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace"?
Contre vents et marées, il suit son raisonnement; la pelote sera déroulée quitte à en payer le prix fort.
Pourtant, Danglard reste utile, voire même essentiel. Sa mémoire, "abîme surnaturel où mieux ne vaut pas mettre les pieds", est un garde-fou. Lui  seul y voit de la logique et de l'art dans les reconstitutions costumées des séances de la Terreur. Mais il ne possède pas encore la boussole magique pour qu'Adamsberg change de cap.

Après quatre ans d’absence, on retrouve avec plaisir le duo Adamsberg-Danglard. L'intrigue est
île de Grimsey, Islande
tordue à souhait, les personnages secondaires donnent du relief au récit (Céleste et Marc le sanglier/ François Château). Le lecteur plonge dans le faux-semblant, car le récit pose une question essentielle: qui sommes nous réellement une fois retiré le costume des apparences ou le masque de notre personnalité façonnée depuis des années?
Du lieu dit du Creux, no man's land oublié du cadastre, à l'île de Grimsey située sur le cercle Arctique, l'enquête d'Adamsberg nous emmène en des Temps glaciaires, que ce soit ceux de la Terreur de la Révolution quand la guillotine fonctionnait tous les jours, ou ceux géographiquement isolés, envahis par la brume et hantés par la légende de l'afturganga.

On referme le roman avec l'impression d'avoir lu un très bon polar, intelligent, tellement différent de ce qu'on peut lire habituellement.

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