REGARDS CROISES (16) La nouvelle vie d'Arsène Lupin, Adrien Goetz

Ed. Grasset, avril 2015, 234 pages, 18.5 euros.


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Comment faire du neuf avec du vieux? C'est toute la problématique de ce roman qui, fort de la mythologie du personnage inventé par Maurice Leblanc en 1905, reprend l'esprit, la verve, et l'essence des premières aventures d'Arsène Lupin.
Car Arsène Lupin a survécu.Le lecteur ne sait pas comment exactement, mais en littérature, tout est possible. Non seulement, Lupin est fringuant, mais il est resté le même, sauf peut être la cape, le haut de forme, et le monocle (qui est caché dans sa veste). Le gentleman cambrioleur sévit toujours avec style, tout en s'étant adapté à l'époque. Ainsi, Facebook disparaît quelques heures aussi facilement que la Joconde, et les planches originales de Tadamishi (en fait Tanigushi) s'envolent...

Tous les larcins se font à vive allure, de quoi donner le tournis au lecteur. C'est pourquoi le ton du livre se veut désinvolte, léger, à l'image de son héros centenaire. Justement, on pourrait croire que Lupin, en héros immortel voire intemporel, n'est pas soumis aux caprices du temps. Il explique son silence médiatique par une vraie pirouette littéraire:
"Moi, Lupin, j'ai inventé une chose rare et précieuse, que bientôt tout le monde va vouloir: la discrétion. Moi, Lupin, je suis celui qui prédit à chacun son quart d'heure d'anonymat absolu, ses quinze minutes d'invisibilité mondiale. J'ai été le premier à explorer ce continent qui est la seule terre promise possible aujourd'hui: le domaine des invisibles."
Sauf que le héros de Leblanc a besoin de faire parler de lui. C'est sa cure de jouvence personnelle. De ce fait, il attire l'attention de Paul Beautrelet, l'arrière petit fils d'Isidore, le journaliste qui avait percé le mystère de l'Aiguille Creuse. Paul, au départ, croit à un canular: Lupin, vivant? En chair et en os? Puis, il se prend au jeu de devenir son nouvel ennemi mortel en tentant de l'abattre par une arme inédite: le ridicule.
Dès lors, le duo improbable Herlock Sholmès et John Watson sont ravalés au second rang et ne sont pas du tout à leur avantage. Lupin ne s'arrête jamais, et ceux qui le poursuivent ont un TGV de retard. Or, le gentleman cambrioleur est pris à son propre jeu, perd ce qui fait l'esence même de son activité: l'envie:
"Il est déjà passé par ces moments, au cours de sa trop longue vie d'aventures, sa vie secouée entre deux mondes, sa vie d'enfant fugueur et maltraité, de séducteur trop vite comblé et si vite déçu, de cambrioleur insatiable et insaisissable, jamais satisfait, mais cette fois, il exprimait seulement, depuis deux mois, face à lui-même, une maladie à laquelle il ne s'était pas vraiment préparé, le mal de ce temps: la dépression."

Arsène Lupin dépressif, c'est inédit, et il croit que la seule chose qui pourra le guérir c'est l'amour. Seulement, cette fois-ci, ses agissements se retournent contre lui. Lui qui avait l'habitude de "consommer" les femmes comme un bon alcool, a décidé de voir à long terme. Il a décidé de "se mettre de côté" pour plus tard la petite Aurore Blomot, fille d'une PDG réputée, afin que son mariage avec elle plus tard serve à son prestige, ses finances, son réseau. Sauf qu'Aurore a seulement trois ans...

A la fin 2014, on fêtait le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Maurice Leblanc, le père
d'Arsène Lupin. Ce roman lui rend hommage en intégrant son personnage phare dans la littérature contemporaine. Comme le titre l'indique, Lupin vit une nouvelle vie. Il s'est donc adapté: réseaux sociaux, médias, mangas, mais en contrepartie, le héros prend un coup au moral.
Adrien Goetz ne donne aucun répit au lecteur. La narration est un enchainement sans fin d'aventures plus ou moins rocambolesques. Un lecteur peu habitué (comme moi) risque de se lasser assez vite malgré le ton de l'ensemble.
De l'Est de la France à Paris, du Japon à la Suisse, on tente désespérément de rattraper le héros légendaire, au point qu'on a l'impression gênante de ne pas tourner les pages assez vite. Lupin reste une ombre insaisissable, mais une ombre avec un Nom connu qui rappelle à quiconque quelque peu cultivé des souvenirs de lectures ou de la série télé avec Georges Descrières. De ce fait, on pressent que ce retour là n'est que le début d'une longue suite d'aventures du gentleman cambrioleur.

A bon entendeur.

L'article de Christine Bini sur son blog, La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/05/regards-croises-16-la-nouvelle-vie.html