Prête à tout, Joyce Maynard

Ed. Philippe Rey, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 332 pages, 20 euros.

A star is born...


"Voilà pourquoi j'ai toujours rêvé de faire de la télé. Cela fait ressortir ce qu'il y a de meilleur en vous. Tant que vous êtes à la télé, il y a toujours quelqu'un qui vous regarde. Si les gens pouvaient passer à la télé tout le temps, nul doute que la race humaine dans son ensemble s'en porterait beaucoup mieux. Cela pose un problème: si tout le monde passait à la télé, il n'y aurait plus personne pour la regarder. Je deviens folle à force de réfléchir à tout ça."

Pour Suzanne Stone, la vie ne se conçoit pas sans la célébrité, et la seule façon de l'obtenir c'est en étant derrière le petit écran. Peu importe la reconnaissance, il faut avant tout être connu. Toute petite déjà, elle se prenait pour la présentatrice météo et faisait de sa grande sœur sa coiffeuse personnelle. Couvée par des parents qui croient en sa future gloire, sûre de son sex-appeal et de son apparence, Suzanne est prête à tout pour réussir, quitte à ce que son ambition ravageuse provoque des dégâts... irrémédiables.

"C'est vrai j'ai toujours été une idéaliste. Je vois toujours ce qu'on peut tirer d'une situation. Je vois toujours le bon côté d'une personne. Je fais partie de ces gens qui pensent que le verre est à moitié plein, pas à moitié vide."
L'idéalisme selon Suzanne ressemble surtout à de la manipulation. Mariée à Larry Maretto, sosie selon elle de Tommy Lee le batteur de Motley Crue, elle comprend vite que ce dernier rêve davantage à une vie tranquille en bon père de famille. Pourtant, il ne fait pas obstacle aux désirs de son épouse, il la vante même sans arrêt, mais en même temps, il ne lui apporte rien de concret non plus...
Histoire de faire avancer son plan carrière, Suzanne décide de monter un documentaire sur la jeunesse d'aujourd'hui qui, pense-t-elle, depuis son ego surdimensionné, révolutionnera  le sujet.
Or, après coup, ce projet sera à l’origine de ce que sa mère appelle "un gigantesque gâchis", puisqu'elle va y rencontrer un trio de jeunes désœuvrés: Lydia,Jimmy et Hans.

"Je connais certaines personnes qui vous diront que je suis une petite salope ambitieuse, prête à tout (...) Et alors? Depuis quand est-ce un crime d'avoir un peu de confiance en soi et d'amour propre?"
Comment passer à la télé sans se faire embaucher préalablement? En étant sous le feu des projecteurs pardi! Suzanne doit devenir le centre des attentions. Pour cela, elle manipule ses nouveaux amis afin qu'ils deviennent malgré eux les acteurs d'un crime sinistre. Tuer Larry fera d'elle une veuve éplorée, chouchou des médias avides d'histoires sordides.
Alors, elle les manipule. Elle devient la meilleure amie de Lydia, gamine paumée et complexée, et la maîtresse de Jimmy, obsédé par le sexe, jeunes gens sans aucun repère familial pour pressentir le piège qui se tend.

Le tour de force de Prête à tout est d'être un roman choral, permettant au lecteur de mettre en perspective la personnalité complexe et névrosée de l'héroïne. Dès lors, lorsque Lydia, Jimmy ou Hans se confient, c'est une toute autre Suzanne qui apparaît, une double personnalité fait surface. La jeune fille bien sous tout rapport, blonde décolorée, BCBG, bourgeoise, laisse la place à une fan de hard rock, assez border-line dans son tempérament, capable sur un stupide coup de tête de se faire tatouer le sein.Néanmoins, ce qui ressort surtout, c'est la froideur et la détermination de la jeune femme, dont le cerveau est capable de "zapper" les souvenirs les plus douloureux pour continuer à avancer:
"Quand elle avait des problèmes dans sa vie, son cerveau était comme un écran de télé. Elle changeait de chaîne."
Ainsi, elle devient pour Lydia une égérie, un modèle à suivre, sans cesse excusable, même si ses décisions ne sont pas les meilleures:
"Une personne différente de nous. La seule façon d'atteindre son but, c'est de ne jamais dévier de sa route, et de ne rien laisser se dresser sur votre chemin. C'est pas une question d'égoïsme ou autre chose. Simplement, cette personne est obligée d'être comme ça si elle veut réussir dans la vie."

Suzanne a une détermination froide et sans bornes, au point qu'elle réussit à faire du jeune Jimmy sa marionnette prête à tout, grâce à une dépendance sexuelle:
"Je disais que j'étais prêt à mourir pour baiser avec elle", dit Jimmy après coup. "C'était elle qui contrôlait tout. Sa voiture. Sa maison. Moi, j’étais sa marionnette. Elle décidait, j'obéissais."
Dès lors, les témoignages font froid dans le dos. C'est une nouvelle Suzanne qui apparaît, un Mister Hyde au sourire qui ne sourit pas réellement, emportée par ses rêves de célébrité, au point de liquider son époux.

Inspirée de l'affaire Pamela Smart survenue aux États Unis en 1990, et dont le procès fut le premier à être retransmis en direct à la télévision, Joyce Maynard a écrit un roman sur l'obsession. Obsession de la célébrité d'abord, mais du sexe aussi, moyen comme un autre d'arriver à ses fins. Elle nous raconte une société obnubilée par la réussite, où le talent n'est que secondaire finalement. Suzanne Montero Stone est une "psychopathe télévisuelle", sans foi ni loi, capable de se prendre pour la porte-parole de la Maison Blanche devant les médias, alors que le corps ensanglanté et sans vie de son mari gît dans l'appartement derrière elle.
Le bandeau du livre annonce "un incroyable page turner". C'est vrai, Prête à tout est un roman obsédant qu'il est difficile de lâcher, reposant entièrement sur la complexité des personnages. Enfin et surtout, c'est un livre qu'on pourrait qualifier de prophétique. Écrit en 1993, il est déjà criant de vérité quant à la réflexion sur les médias, annonciateur des dégâts de la future télé-réalité et d'internet.

A lire sans tarder!