L'été des pas perdus, Rachel Hausfater

Ed. Flammarion jeunesse, collection Tribal,  mai 2015, 114 pages, 12 euros.

La mémoire qui flanche.


Grand-père Grégoire,  surnommé Gramps, est un îlot d'affection dans le tourbillon de l'indifférence vécue par sa petite-fille Madeleine. Fille unique d'un couple divorcé, Madeleine se réfugie dès qu'elle le peut chez Gramps, histoire d'oublier son père qui fait le joli-coeur , et sa mère, froide et égoïste. Lui, il est toujours aimant, consolant, prêt à tout pour l'aider. Or, depuis quelques temps, il perd le fil de ses idées, se rappelle d'événements très anciens, mais est incapable de se souvenir de son repas de midi. En plus, d'habitude si affable, son humeur change:
"Depuis des mois il est ... irrégulier. En fait, on dirait qu'il est dédoublé."

Alors que Gramps refuse la vérité, Madeleine a compris: son grand-père est atteint d'Alzheimer. C'est à son tour de l'épauler afin qu'il ne se perde pas complètement:
"Tout un mois passé dans son passé, à tenter de boucher les trous de sa mémoire passoire, retenir les souvenirs qui lui coulent sur les joues, empêcher les noms de s'envoler, les mots de l'abandonner, toute sa vie de fuir et s'enfuir. A lui rappeler qui il est, à le rappeler maintenant."

Quand ses yeux deviennent vagues, que son esprit de maintenant s'efface, Gramps redevient le petit Grégoire, enfant de 10 ans d'un petit village de Normandie, en juin 44. Il raconte sa relation avec sa sœur adorée Madeleine et le quotidien difficile à la ferme. A croire que "le temps de maintenant, il est pas très intéressant", le vieil homme fait du passé un nouveau présent.
Dans ses moments de lucidité, il se rend compte qu'il va devoir offrir ses souvenirs à sa petite fille pour éviter qu'ils disparaissent. Alors, ensemble, ils retournent en Normandie, près de la plage d'Utah Beach...

"C'est ça le plus angoissant: de ne jamais savoir quand il est, qui il est, où il est. Cela fait des allers-retours incessants, des combinaisons toujours changeantes, qui m'épuisent. Au point que je commence, moi aussi, à oublier qui je suis."

La jeune narratrice a une patience infinie; elle accepte de remonter avec lui le cours du temps afin de pouvoir s'approprier à son tour l'histoire de la famille. Cependant, à chaque fois, c'est son grand-père qu'elle perd un peu.

L'été des pas perdus est un très beau roman sur la relation affectueuse entre un grand-père et son unique petite fille. C'est aussi un roman sur la mémoire, la maladie, et la transmission des souvenirs.
Madeleine est poignante de vérité; elle ne flanche jamais même si parfois elle est au bord des larmes.
De situations cocasses en quiproquos, de scènes troublantes en épisodes tristes, Rachel Hausfater a su alterner tous ces moments qui font la force de la narration. Le duo Gramps-Madeleine est un duo fort, aimant, qui font face comme ils peuvent aux ravages de la maladie.

On ne sombre jamais dans le pathos car le ton décalé et drôle donnent du pep's à l'ensemble.

Très belle découverte à partir de 12 ans.