La nuit des temps, René Barjavel

Ed. Pocket, réédition mai 2012, 409 pages, 7.3 euros.

Les amants éternels


Dans un futur proche, parce qu'il est un des rares scientifiques à ne pas être atteint par l'épidémie de rougeole, maladie pourtant éradiquée depuis des années, le docteur Simon se retrouve en Antarctique, au sein d'une équipe internationale, occupé à diriger le forage du point 612.

Sur ce vaste continent qui n'appartient à personne, le froid, le silence, la répétition des gestes, font que le temps ne semble plus s'écouler. Creuser sous la glace, c'est aussi remonter le temps, car l'Antarctique est la mémoire de notre planète.
Justement, il suffit qu'un appareil sondeur détecte quelque chose pour que tout s'emballe. Cet écho lancinant, régulier, à plus de 900 mètres de profondeur n'est-il pas la promesse d'une rupture de la routine?
"C'était ça, selon toute logique, depuis plus de 900 000 ans... C'était trop énorme à avaler, ça dépassait l'histoire et la préhistoire, ça démolissait tous les crédos scientifiques, ce n'était plus à l'échelle de ce que les hommes savaient."

 "Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau" annonçait Charles Baudelaire dans le Voyage. Euphoriques, emportés par leur découverte, l'équipe scientifique en informe sa hiérarchie internationale. Se forme alors une équipe scientifique venue du monde entier, prête à s'enfoncer dans les entrailles de la Terre afin d'y découvrir les origines du signal.

"Allongés dans ces écrins de lumière vivante, ils étaient, par leur nudité même, revêtus d'une splendeur d'innocence. Leur peau, lisse et mate comme une pierre polie, avait la couleur d'un bois chaud (...) Ce n'était pas la jeunesse d'un homme et d'une femme, mais celle de l'espèce. Ces deux êtres neufs, conservés intacts depuis l'enfance humaine."

Cette double découverte dépasse l'entendement. Comment un homme et une femme ont pu traverser les siècles sans altération, preuves vivantes d'un savoir scientifique inconnu de ceux qui les ont découverts? En hibernation, la décision de les réveiller ou non prend des allures de micro-trottoir. Chacun y va de sa petite phrase, de sa curiosité personnelle. Finalement, chaque étape est filmée et retransmise au monde entier, écho lointain de la future télé-réalité...
source ZME science
Pour le docteur Simon, rencontrer cette jeune femme endormie a donné un sens à sa vie. Désormais, il le sent, tout tournera autour du bien être de cette créature que, justement, les scientifiques ont décidée de réveiller en premier. Elle deviendra le symbole d'une Humanité qui a encore besoin de rêver dans un monde en proies aux rapports de force constants entre l'Est et l'Ouest.

Eléa s'avère être la preuve vivante qu'une civilisation avancée a existé alors que nos continents n'étaient que deux gros morceaux de Terre: le Gondwana et le Laurasia voisin, qu'elle appelle Enisoraï. Vite mise en confiance par l'attention et la gentillesse de Simon, elle raconte son monde maintenant disparu  à cause de la folie des Hommes et de la conquête du pouvoir. Se souvenir, c'est aussi retrouver son amour perdu Païkan, sa moitié, celui pour qui et à travers qui son existence avait un sens.

"Et voilà! Ils sont là! Ils sont nous! Ils ont repeuplé le monde, et ils sont aussi cons qu'avant, et prêts à faire de nouveau sauter la baraque. C'est pas beau ça? C'est l'homme!"
S'exclame le chef de mission, Hoover, en entendant les révélations d'Eléa. Car, finalement, elle ne fait que raconter une histoire connue de tous, à l'issue apocalyptique au point que le choc fut si violent qu'il en modifia la rotation et l'équilibre de notre planète.
Cependant, celui qui dort encore dans sa sphère dorée est le seul capable de transmettre le savoir Gonda; le seul capable d'expliquer la clé de tout à partir du rien, la survie à partie de l'énergie seule, la possibilité de permettre à toutes et tous sur Terre de vivre dignement...

l'Antarctique (image satellite)
La nuit des temps est l'écho impitoyable de l'histoire de l'Humanité à travers sa grande capacité à améliorer son quotidien et, dans le même temps, sa grande dextérité à détruire ce qu'elle a de plus précieux.
Construit à la fois comme une chronique scientifique et politique, un reportage mettant en avant les avis du passant lambda qui se retrouve face à un micro, mais aussi comme une superbe histoire d'amour traversant le temps et le silence, ce roman est un véritable récit de science-fiction et un plaidoyer pour la paix et le progrès.
Écrit en 1968, Barjavel se sert aussi de ce récit pour critiquer la société de son temps et raconter les moments forts de la société, le tout transposé dans un futur non daté: révolte estudiantine, Guerre Froide, luttes scientifiques. Il pose aussi deux questions universelles, celui de notre héritage commun et de notre avenir ensemble sur Terre. Situer l'action en Antarctique, continent consacré à la science, à la paix et à la préservation, est un symbole non négligeable.

Un classique de la littérature française, à lire et à relire.