La fin du vandalisme, Tom Drury

Ed. Points Seuil, septembre 2014, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 437 pages, 8.1 euros.

Surréaliste



Il s'en passe des choses étranges dans le comté de Grouse: le vétérinaire doit soigner des chevaux qui marchent à l'envers, le shérif est sommé d'enquêter sur des disparitions inquiétantes de tracteurs et autres engins agricoles, l'échographe du coin s'avère être un ancien garagiste et réparateur d'ambulances, et les infirmières racontent tranquillement une histoire de bébé qui se cache...

Pour Dan, le shérif qui vit dans un mobil home violet qui fuit à chaque pluie, le principal est de ne pas perdre son flegme légendaire. Il ne s'énerve jamais (à quoi bon), prend son temps, mais n'oublie pas pour autant qu'il doit rendre compte de son activité à la population s'il veut être réélu une troisième fois. Lui qui n'attend plus rien de la nature humaine depuis bien longtemps est pourtant choqué lorsqu'il retrouve un bébé abandonné sur un parking de supermarché:
"Il n'avait pas de croyance à proprement parler. Un monde qui déposait un bébé dans un carton de bière au milieu de nulle part semblait capable de tout et de n'importe quoi, mais Dan ne pensait que tout et n'importe quoi pouvait être considéré comme une croyance."

Ce n'est pas l'avis en tout cas de Joan Gower la prosélyte du coin qui s'est amourachée de Tiny Darling l'ex de Louise. Ce bon à rien  s'est éloigné du comté quand il a su que son ex-femme fricotait avec le shérif. Depuis, il est revenu, et sans trop bien savoir comment il en est arrivé là, il prêche devant un jeune public sur la dangerosité des drogues...
Malgré elle, Louise est une figure locale, même son beau-père Hans fait partie de ses partisans:
"Je l'admire beaucoup. Rien ne chagrine Louise. Tout glisse sur elle."
Ce trait de caractère bien particulier, elle le partage non seulement avec Dan, son nouveau amoureux, mais aussi avec le reste de la population locale.  Chacun prend la vie et ses aléas avec nonchalance, rarement avec colère mais lorsque la situation est tragique. D'ailleurs, il y a bien longtemps, sur un pont ferroviaire, on pouvait lire ce dicton peint en grosses lettres:
"Mieux vaut être personne et n'avoir rien fait plutôt que quelqu'un qui en fait voir à tout le monde."

Le narrateur omniscient semble apporter un regard bienveillant à ses personnages évoluant dans ce comté inventé de toute pièce. Et le lecteur se prend au jeu, de bonne grâce. On trouve de l'apaisement dans la narration, et de la jubilation aussi en lisant les dialogues savoureux, très second degré, parfois à la limite du surréalisme, tel ce passage entre Louise et Tiny:
"- Maintenant, arrête de me suivre. Tu sais, on n'aurait jamais dû se marier. Notre mariage a été...peu judicieux.
- Tu aimais bien mon tatouage de chouette.
- Ouais, tu parles de bases solides.
- Tu oublies les bons moments, dit Tiny. Tu as chassé ces souvenirs de ton esprit.
- C'est difficile de mener une vie sans avoir quelques bons moments, ne serait-ce que par hasard, dit Louise.
- Je te faisais la cuisine quand tu étais malade, dit Tiny.
- En six ans tu ne m'as pas une seule fois fait la cuisine.
- Un truc est sûr, je t'ai préparé un repas lyophilisé la fois où tu as été malade.
- Pourquoi? Parce que tu avais faim, rétorqua Louise."

La fin du vandalisme raconte aussi trois histoires d'amour qui se croisent, à la fois semblables et différentes. Les personnages restent à la surface des événements comme si ces derniers n'avaient pas de prise sur eux. Les liens amicaux et ceux du sang se lient et se délient sans que personne ne cherche une explication décente à cet état de fait. Dans cet univers, on vit dans une bulle où tout semble décalé:
"Louise eut l'impression de s'être égarée loin des gens qu'elle comprenait. D'un autre côté, elle habitait à vingt kilomètres de là où elle était née."

On retrouve l'ambiance et le style de La contrée immobile. Comme dans ce roman, le temps semble évoluer de manière elliptique et les protagonistes ne se perdent pas en actions inutiles. Et même si les personnages ressentent le besoin de s'éloigner pendant un temps de ce lieu fort étrange, un lien indéfectible les fait ramener au bercail.
C'est en cela que ce roman sort des sentiers battus: sous un aspect formel et une écriture simple, le contenu s'avère hautement original. On entre vraiment dans un autre monde.

A découvrir sans tarder.




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