Fairyland, Alysia Abbott

Ed. Globe, mars 2015, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 380 pages, 21.5 euros.

Nous sommes faits de notre passé.




"Quand mes parents se sont rencontrés pour la première fois, à une fête du SDS, et que mon père a appris à ma mère qu'il était bisexuel, elle a répondu: "ça signifie que tu peux aimer l'humanité toute entière et pas seulement une moitié." On était en 1968, et tout le monde parlait de révolution."

De cette rencontre est née Alysia, très vite orpheline de mère, disparue dans un accident de voiture, et fille unique de Steve Abbott poète en devenir qui, après le décès de son épouse, décide de s'installer à San francisco, dans le quartier hippie de Haight-Ashbury.

Quels sont les critères pour décider, au nom de la morale bien pensante, si un  enfant a eu une enfance normale ou non? Alysia Abbott, en compilant la correspondance de son père et ses propres souvenirs, raconte son enfance bohème et quelque peu décalée au sein d'un foyer monoparental et homosexuel. Car, après la disparition de l'unique référence féminine, Steve Abbott, peut être en hommage à celle qu'il a aimée, ne s'est plus intéressée aux femmes, choisissant d'élever sa fille seul en attendant de trouver le grand amour.
"Deux amant de mon père - ses relations amoureuses les plus ardentes après ma mère - étaient des hommes qui ont finis par le quitter pour retourner auprès de femmes. Chacun d'eux explorait l'amour charnel avec mon père, soit en raison de son charisme, soit parce que la période encourageait les expériences sexuelles. Mais ces hommes, avec leurs petites copines ou leurs femmes, étaient encore ancrées dans la société, d'une certaine façon, contrairement à mon père qui ne l'était plus et ne le serait plus jamais."
Ainsi Alysia a grandi dans un monde essentiellement masculin. Petite, elle aimait jouer le rôle de femme consolatrice auprès de son entourage "j'aimais bien jouer ce rôle quand je le pouvais, être la Wendy des enfants perdus de papa", ne voyant rien de choquant à voir son père et ses amis se travestir, et se droguer tranquillement. Le travestissement n'était qu’une façade qui ne gâchait en rien la relation père-fille, essentiellement centrée sur l'honnêteté, la confiance et l'autonomie. Alors quand Steve Abbott choisit un nouveau style à la Castro Clone, moustache, chemise bûcheron, blouson cuir, elle l'intégra parfaitement, consciente de toute façon qu'eux deux n’occupaient pas "le même espace que le reste de la famille", à savoir les grands-parents maternels.

De l'homosexualité de son père, Alysia n'en parlait jamais à l'extérieur, alors qu'elle évoluait dans un quartier où les riverains étaient ouvertement homosexuels. Grâce à une scolarité dans une école franco-américaine, elle a vite appris à jongler avec les codes et les règles de chaque communauté.
Non, ce qui l'a perturbée finalement, c'est l'influence de plus en plus grandissante de son père dans le milieu littéraire en général et poétique en particulier. Les lectures dans les librairies, les réunions littéraires, les rédactions d'articles et de poèmes, la publication de Poetry Flash ont grignoté le temps que Steve avait pour sa fille:
Alysia et Steve (photo du livre)
"A cause de la poésie, papa était encore plus isolé, plus irritable quand je le dérangeais dans sa chambre, avec ses carnets en équilibre sur son ventre, et une cigarette qui se consumait dans le cendrier à côté de lui."
L'adolescence n'a en rien arrangé ce sentiment d'isolement qui, peu à peu, s'est transformé en colère contre l'homosexualité de son père:
"En grandissant, au fur et à mesure, quand je me mettais en phase avec le monde alentour, ce à quoi j'aspirais le plus, plus que tout autre chose, c'était à être acceptée. Son côté homosexuel affiché est devenu mon point faible, mon tendon d'Achille."

Si bien qu'Alysia a fui Fairyland, le home sweet home fait de bric et de broc, le lieu "aux frontières
mouvantes où elle pouvait donner son avis sur tout, même les petits amis de son père." Ce n'est pas son père qu'elle fuyait, mais ce qu'il représentait et ses sphères intellectuelles.
L'université de New-York, Paris même alors que Steve lui écrit qu'il est atteint de pneumocystose, premier stade d'un SIDA déclaré devinrent des lieux de refuge.
"Avant ce séjour à Paris, la maladie de mon père n'était qu'une série de formules - séropositif, LGP, SIDA - et les lettres qu'il m'envoyait décrivaient les affections auxquelles correspondaient des acronymes."

Ce refus d'admettre la réalité quant à son état de santé était une carapace. Alysia explique que c'est le seul moyen qu'elle avait trouvé pour se préserver et se construire sa propre vie loin du milieu dans lequel elle avait grandi. Pourtant, on sent bien à travers les lignes que ce rejet de jeunesse lui pèse encore avec le recul. Sans le dire ouvertement, la jeune fille aspirait à l'époque à un peu de normalité qu'elle trouvait en jouant ou en dînant chez ses copines:
" La vérité est que je ne voulais pas être un poème de mon père. Je voulais être son dessin, l'une de ses nouvelles, son œuvre d'art la plus raffinée. Je voulais qu'il me façonne avec son humour et son intelligence. Je voulais qu'il relise ou corrige mes erreurs et mes nombreux défauts avec un stylo rouge ou une gomme bien propre."

C'est toute l'Amérique des années 70 qui suinte entre les pages de ce livre. Cette Amérique pétrie de contradictions, puritaine et avant-gardiste, capable à la fois d'accorder des droits aux homosexuels et de cautionner des mouvements comme celui d’Anita Bryant en 1977 avec "Sauver les enfants".
Le San Francisco des années 70, celui ou Michel Foucault se rendait chaque année, est très bien décrit à travers les souvenirs d'une gamine qui a compris très vite qu'il fallait cloisonner ce qu'elle voyait, ce qu'elle vivait, et les gens qu'elle rencontrait.
Mais, le plus important, c'est que, dans chaque chapitre résonne l'amour maladroit parfois mais indéfectible d'un père aimant pour sa fille unique qui, jusqu'au bout de sa maladie, a fait d'elle sa seule préoccupation fondamentale. 

Fairyland est un témoignage éclairant et éclairé qui grouille d'anecdotes sur le milieu littéraire de l'époque, et un vibrant hommage à un père trop tôt disparu.

Steve Abbott est mort en 1993.


Pour info, Sofia Coppola a acheté les droits afin de réaliser un film, et la publication de Fairyland a permis de remettre au goût du jour la poésie de Steve Abbott et de ses contemporains.

Pour en savoir un peu plus, un bel article dans l'Ecole des Lettres: http://www.ecoledeslettres.fr/blog/litteratures/fairyland-un-poete-homosexuel-et-sa-fille-a-san-francisco-dans-les-annees-70-d-alysia-abbott-aux-editions-globe/

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat