RUE DES ALBUMS (97) Comment bien promener sa maman, Claudine Aubrun et Bobi+Bobi

Ed. Seuil Jeunesse, mai 2015, 30 pages, 12.9 euros.

Bonne fête maman!


Dans cet album, les rôles sont inversés: c'est le petit narrateur qui prend soin de sa maman.
"J'aime bien promener ma maman, ça lui fait du bien. Il faut qu'elle respire, qu'elle s'aère, qu'elle se dépense, qu'elle prenne du bon temps..."

Lu comme ça, on pourrait croire que le gamin prend sa mère pour un animal de compagnie, mais non, nous sommes en plein jeu de rôles. Ainsi, tout ce que demande maman à son fils, toutes les petites attentions, les grandes recommandations, les gestes tendres, sont accomplis par le bambin.

"Je suis obligé de l'aider car maman est tête en l'air. Elle rêvasse, elle téléphone... elle fait des tas de choses à la fois."
En pointant ses propres défauts, l'enfant met en avant les qualités de celle qui prend soin de lui, comme la capacité de faire plusieurs choses à la fois.

Qui a dit que seuls les enfants pouvaient se perdre? C'est pour cela qu'il faut bien tenir sa mère par la main, pour justement éviter de la faire chercher par tout le monde! Car, perdue, elle est dans le même état qu'un enfant:
"Faut la comprendre, elle a eu peur, mais dès qu'elle me voit, elle sourit, alors je la prends dans mes bras, et je lui fais promettre de bien rester à côté de moi."

Comment bien promener sa maman est un recueil de conseils très utiles à l'attention des bambins qui veulent bien prendre soin de leur maman. Avec humour et une pointe de poésie, l'auteur inverse les rôles en faisant de l'enfant un adulte responsable et aimant. Ainsi, en le responsabilisant, le jeune lecteur comprend d'emblée combien il est important d'obéir aux consignes et de suivre les recommandations de celle qu'il aime.

Les illustrations de Bobi+Bobi, réalisées aux stylo à bic, privilégient les tons roses, bleu turquoise, vert pomme ou violet. Sur fond de page blanche, les personnages semblent constamment en mouvement, comme s'ils allaient, d'un moment à l'autre, sortir du cadre. Enfin, les dessins très simples favorisent la compréhension immédiate et la verbalisation du très jeune lecteur.

En cette période de fête des mères, cet album est une excellente idée cadeau pour celle qui a toujours pris soin de vous.

A découvrir à partir de 3 ans.

1Q84 (3 tomes), Haruki Murakami

Ed. 10/18, Traduit du japonais par Hélène Morita et Yôko Miyamoto, 2012-2013, 28.8 euros


 TOME 1 


 On avait quitté Haruki Murakami avec son autorportrait de l’auteur en coureur de fond, mais le dernier « vrai » roman du japonais était le fameux Kafka sur le rivage dans lequel il excellait dans son traitement de la littérature fantastique.


1Q84 commence comme un roman bien ancré dans la réalité… sauf que chez Murakami, l’exception mérite d’être signalée. En effet, il faut attendre le dernier quart de ce premier tome pour retrouver l’ambiance surréaliste chère à l’auteur. Avant, grâce à l’alternance des chapitres, le lecteur suit le quotidien de Tengo, professeur de mathématiques et écrivain à ses heures perdues, embauché par son ami éditeur pour remanier le manuscrit d’une gamine de dix sept ans, pépite littéraire mais bizarrement dépourvu de style, ainsi que celui de Aomamé, jeune fille bien sous tous rapports, prof de stretching et tueuse à gages de temps en temps. Insidieusement, au fil des pages, leurs destins semblent être liés. Pourtant, Aomamé, se rend compte que son environnement change : lunes doubles, faits de société dont elle n’a jamais entendu parler et qui, semble-t-il, ont marqué les esprits, policiers aux uniformes changeants… De ces variations appelées « changement d’aiguillage », elle décide d’appeler ce nouveau monde dans lequel elle semble vivre 1Q84 au lieu de 1984. Lui reviennent alors les paroles du conducteur de taxi qui, au début du roman,  lui conseillait de prendre un raccourci pour éviter les embouteillages :
« si vous faites cela, il n’est pas impossible que le paysage vous paraisse chaque jour un peu différent de celui de tous les jours. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. La réalité n’est toujours qu’une. »

Dès lors, par l’intermédiaire d’une de ses veilles clientes, Aomamé va entrer dans ce monde étrange où se côtoient une secte des Précurseurs, des Little People (rien à voir avec les jouets) et des chèvres aveugles. Et c’est au moment où la jeune fille accepte ce sort, que le récit bascule franchement. 

Murakami  est le pendant en littérature de ce que David Lynch est au septième art : un orfèvre dans l’imagination et le contenu, mais très opaque en ce qui concerne la compréhension immédiate. Et c’est, ce qui fait la richesse de cette œuvre, sa capacité à faire entrer le lecteur dans un « non-sens » sans pour autant en sentir une certaine frustration. Cette fois-ci, Murakami prend son temps. Il prépare le lecteur à un monde nouveau, tout en se permettant quelques opinions sur les mouvements sectaires et les prix littéraires. Ainsi, la lecture du tome 2 et celui du tome 3deviennent indispensables car ils sont ceux qui détiennent normalement l’explication de toutes les zones d’ombre de ce tome 1 magnifique.


TOME 2


 « Il faut faire attention dans la forêt. Car au fond de la forêt, c’est le monde des Little People. »
Cette phrase énigmatique symbolise l’esprit de ce tome 2 de 1Q84. On entre dans « le monde étrange et pénétrant » de Fukaéri, Tengo et Aomamé. Finalement, les deux lunes dominant le ciel deviennent des objets anecdotiques comparés à ce que l’on rencontre au fil des pages. Certes, le lecteur entre dans une vision plus globale de ce monde parallèle, sans pour autant en comprendre toutes les subtilités.

Murakami fait de « Chrysalide de l’air », le roman de Fukaéri, un passage entre les deux mondes. Dépêchée pour éliminer le gourou de la secte des Précurseurs, Aomamé va enfin comprendre les raisons pour lesquelles elle évolue en 1Q84, et surtout, le rôle des Little People. La frontière entre réalisme et fantastique s’estompe inexorablement. 1984 disparaît… On sent que l’auteur renoue avec ses vieux démons : onirisme et fantasmagorie, le tout « saupoudré » d’une réelle sensualité. Petit à petit, le lecteur devine que la vérité est ailleurs, au delà de la réalité communément admise.

Le tome 2 procure les clés  pour ouvrir les portes d’une compréhension future. Les assises sont solides, le récit reste cohérent, mais il peut dérouter celui qui n’est pas habitué à la prose et à l’univers de l’auteur japonais. On sent que rien n’est laissé au hasard. Même la Sinfionietta de Janacek que Aomamé écoute au début du livre 1, revient titiller les oreilles de la jeune femme à un moment décisif de son parcours. Finalement, il faut considérer ce tome 2 comme un Murakami « pur jus », peut-être aussi le plus énigmatique de son œuvre.

TOME 3

Tengo, le  nègre  du best seller La Chrysalide de l’air, et Aomamé, la tueuse à gages, évoluent désormais tous les deux dans le même monde, 1Q84, reconnaissable à ses deux lunes dans le ciel. Instinctivement, ils savent qu’ils vont enfin se retrouver et que ce sera le début d’une nouvelle vie. Or, un troisième personnage vient perturber le récit alterné des deux protagonistes. « Trapu, de petite taille, les membres courts, une très grosse tête, déformée, et le sommet du crâne tout plat », Ushikawa est un avatar du nain, personnage récurrent dans l’œuvre du cinéaste de David Lynch, et de l’ogre des contes pour enfants. Engagé par la secte des Précurseurs pour retrouver la piste d’Aomamé principale suspecte du meurtre de leur leader, il se retrouve à surveiller Tengo, sentant lui aussi que ces deux êtres sont intimement liés. Or, même si « la ligne de partage entre le monde réel et l’imaginaire est devenue floue », Ushikawa, lui, évolue en 1984… Pendant ce temps, la jeune femme se cache et se plonge dans la lecture de Proust, tandis que l’homme qu’elle aime veille sur son père mourant « dans la ville des chats ».

 
1Q84 est le monde du possible dans lequel, « en réalité, le temps n’est pas rectiligne. Il n’a même aucune forme. C’est quelque chose, qui, dans tous les sens du terme, ne possède pas de forme ». Il ressemble étrangement au monde de Fukaéri, à l’origine du manuscrit de La Chrysalide de l’air, et qui parle de façon étrange. Sans qu’on sache vraiment pourquoi, elle disparaît subitement du récit, laissant derrière elle des énigmes, des allusions, ou des vérités lacunaires telles celles des Little People.


Ce livre 3 est censé donner des réponses aux questions soulevées dans les deux livres précédents. Or, force est de constater que l’onirisme l’emporte. Le récit est construit de telle manière qu’une seule lecture, même très attentive, ne fournit pas toutes les clés de l’histoire. Tengo et Aomamé sont les garants de leur propre réalité, si bien qu’ils ne s’étonnent plus des phénomènes étranges dont ils sont les témoins récurrents. Finalement, l’année 1984 existe-t-elle vraiment ? La mise en avant du détective Ushikawa ne permet pas d’éclaircir la trame qui, au fil des pages, devient de plus en plus opaque. Des questions demeurent, des doutes subsistent.


1Q84 reste l’œuvre la plus hermétique de Murakami. Les répétitions, les temps morts ne permettent pas au récit de prendre son envol. Le sentiment d’inertie l’emporte malgré une prose agréable et truffée de références artistiques. De ce fait, malgré une qualité littéraire certaine, ce livre 3 déçoit le lecteur pragmatique en attente de réponses.



Le paradis des animaux, David James Poissant

Ed. Albin Michel, Collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (US) par Michel Lederer, mai 2015, 330 pages, 25 euros.

Fragments de vies


Le paradis des animaux est un recueil de douze nouvelles formant un cycle. La première, L'homme-lézard, et la dernière Le paradis des animaux, mettent en scène le même personnage, une décennie après.
Dans l'univers de David James Poissant, les codes sont inversés, et les priorités décalées. Ainsi, ne faut-il pas s'étonner de voir un père laisser son gamin de cinq ans seul dans la maison pendant quelques heures en pleine tempête tropicale, trop occupé à vouloir sauver de son sort un alligator blessé et mis en cage. Ou bien, il  faut considérer comme normale la confrontation entre un jeune homme et le loup qu'il a invité à boire un café.
Chaque nouvelle est une énigme. Chaque nouvelle est une immense métaphore que le lecteur est libre d'interpréter à sa façon. Comme le suggère La géométrie du désespoir, la vie ressemble à un diagramme de Venn, c'est à dire à la réunion de deux cercles. Rien n'arrive par hasard.

Fort de ce postulat, chaque histoire décortique des thèmes récurrents : le remords, la culpabilité, le sentiment de perte, la lâcheté. Tous les personnages se trouvent à la croisée des chemins, à un moment de leur existence où le malheur a frappé, ou un événement marquant qui les oblige à reconsidérer leur quotidien. Chez Poissant, les cousins s'aiment en cachette dans un parc à bisons, les adolescents se barricadent dans le sous-sol en attendant la fin du monde, la championne de plongée est amputée d'un bras... Tous sont des "oiseaux blessés" qui ont besoin d'attention mais n'arrivent pas à trouver les mots pour le formuler :
"Vous voulez sans doute savoir pourquoi je désire mourir, mais quelle réponse pourrais-je fournir qui soit assez bonne pour vous qui désirez vivre ?
Le mettre sous forme de mots, c'est comme essayer d'expliquer ce qui ne va pas entre les gens, ce qui nous empêche de communiquer - je veux dire, de vraiment communiquer - les uns avec les autres" .(100% coton)

Souvent, en fil conducteur, l'auteur met en scène un animal. Qu'il soit alligator, hippopotame, bison, chien, loup, ou lézard venimeux, ils servent de transmetteur entre adultes qui n'arrivent plus à se parler :
"Le loup ne fait pas semblant (...) Il gronde, et pour la première fois, je m'interroge sur le risque que court un homme quand un loup s'invite à sa table. Je tiens à toutes les parties de mon corps." (Ce que veut le loup)
L'animal ne triche pas. Il suit son instinct, il ne réfléchit pas, au contraire des êtres humains, trop occupés d'abord à penser à eux pour pouvoir se tourner vers les autres.
Le bonheur est un concept trop compliqué. Comment l'atteindre puisque la vie ressemble à une partie de poker ?
" Javais oublié comment être heureux (...) Quand au bonheur, au vrai bonheur, au bonheur sans nuages, il essaya de se souvenir de la dernière fois où il avait été heureux, mais il ne réussit qu'à se rappeler la main de son père sur sa tête". (Amputée)

Alors, il faut tenter d'atteindre un sentiment qui se rapproche du bonheur, afin d'effacer celui de vide persistant. Dans Les nudistes, deux frères vont tenter de renouer; dans la très belle nouvelle Le paradis des animaux, Dan traverse les Etats-Unis en voiture pour aller au chevet de son fils mourant ; enfin, dans La géométrie du désespoir, un couple essaye de surmonter la perte d'un nourrisson.
Chacun des personnages de Poissant porte son fardeau et trouve son équation personnelle pour vivre avec.

Parfois flirtant avec le genre fantastique, parfois hypnotique (Le garçon qui disparaît), parfois bel et bien ancré dans la société et le quotidien, Le paradis des animaux est un recueil de nouvelles éclectique qui ne laisse en aucun cas indifférent. Sauter dans le précipice pour en finir serait une solution, mais Poissant laisse entrouvrir la possibilité d'autre chose : une vie avec ses écueils et ses joies ; la vie tout simplement.

A lire sans tarder.

+++ pour James Dean et moi, Le garçon qui disparaît, Le paradis des animaux et La géométrie du désespoir.


Brainless, Jérôme Noirez

Ed. Gulf Stream, collection Electrogène, mai 2015,  256 pages, 16 euros.

Au pays de la "zombitude"


Jason Beermann est un adolescent américain qui a eu la fameuse idée de vouloir battre le concours local de rongeur d'épis de maïs. Il était bien parti pour entrer dans les annales, sauf qu'il est mort étouffé avant.
Lorsqu'il a repris conscience à la morgue, on lui a seulement expliqué qu'il était atteint de de coma homéostatique de type alpha, le SCHJ. En fait, Jason est bel et bien mort, mais c'est un zombie:
"On ne doit pas dire mort-vivant, zombie, revenant, mais parler de "revivant" ou "survivant". Je trouve ça ridicule. Je suis un mort-vivant. Je suis un zombie. Et fier de l'être."

Son cas n'est pas unique, et comme il n'atteint que les jeunes, il a été décidé que ces derniers devaient continuer (tant bien que mal) à vivre normalement. Ainsi, Jason, surnommé Brainless par ses copains, retourne au lycée, suit les cours, fait du sport (enfin essaye), flirte avec Cathy. Sauf que le temps qui passe n'est pour lui qu'"une succession d'instants présents", et que son cerveau tourne au ralenti.

Techniquement, son corps a quasiment cessé de vivre, et pour éviter qu'il ne pourrisse, il s'injecte des doses journalières de formol. Quant à ses pensées, elles sont dans un brouillard constant, parfois stimulées par l'ingestion de viande crue. Car, contrairement à ce que suggère son surnom, Brainless a aussi des moments de lucidité et de conscience, et parmi eux, celui de ne pas céder à la panique lorsque s'offrent devant lui des morceaux de cervelle....

"Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n'oubliez jamais que c'est juste provisoire."
Même sa petite amie Cathy, la gothique au grand cœur, a accepté son état et s'en accommode, tout comme sa mère, qui, elle, lutte chaque jour contre sa répugnance.
Finalement, au lycée de Vermillion, dans le Dakota du Sud, ce n'est pas Brainless le plus siphonné. Entre le professeur de sciences propriétaire d'un labo clandestin, le proviseur, adepte d'humiliations en tout genre, ou le duo Jim-Tony en mal de popularité, le syndrome de coma homéostatique juvénile n'est qu'une maladie parmi d'autres, qui va se révéler très utile quand le duo voudra entreprendre un carnage dans l'établissement...

Les éditions Gulf Stream inaugure leur nouvelle collection grand format Electrogène (une collection hétérogène, électrique et érogène) avec ce titre, mélange de fantastique et de policier, à l'humour corrosif et aux situations sanguinolentes.
Certes, on surfe encore sur des thèmes maintes fois développés en littérature jeunesse, mais ce roman tire son épingle du jeu en faisant du zombie le personnage principal qui se confie un chapitre sur deux. Dès lors, Jérôme Noirez bouscule les idées reçues sur le thème véhiculé depuis 1978 et le film La nuit des morts-vivants.
Brainless ressemble par moment à un scénario de série ou de film. Au passage, quelques scènes s'en trouvent exagérément violentes (surtout à la fin) mais n'enlèvent rien à la pertinence de l'ensemble.
Gulf Stream frappe fort avec ce premier titre décalé, détonnant, et actuel finalement.

A partir de 12 ans.

Au temps pour nous, Caroline Lunoir

Ed. Actes Sud, mai 2015, 280 pages, 21 euros.

Les héros de l'ombre


Après avoir raconté les silences et les hypocrisies familiales dans La faute de goût (Actes Sud, 2011), Caroline Lunoir propose, avec ce texte, "la chronique d'une exécution, de celles que le combat impose et que la victoire fait" comme le souligne la présentation du roman.

L'action se situe aux alentours du village de Charmeuil, durant le dernier hiver de la seconde guerre mondiale, au sein d'un groupe de résistants. Ces hommes, qui n'ont rien en commun que celui de la terreur et de l'amour de la patrie, décident d'entreprendre une action hautement symbolique le jour de l'armistice de la Grande Guerre: déposer une gerbe sur le monument aux morts du village occupé par l'ennemi.
Persuader qu'"il faut penser en héros pour pouvoir se comporter en humain", leur chef, le capitaine Sonnal, impose rigueur et discipline au sein de "ces hommes si jeunes, en uniformes d'opérette, munis d'armes dérisoires, qui espèrent affronter l'armée la plus entraînée de leur temps." Il y a Vercot, le compagnon d'arme de Sonnal, Graal le médecin qui ne veut pas tuer, Jobic le marin, le Père Saulière, Bourgueil l'agriculteur, Michel et son ennemi Hopper, le fils de l'inspecteur des impôts.
"Vous allez vous demander d'où ils viennent et ce qui les réunis. Le hasard est sans doute l'explication la plus sincère, la plus juste quoi qu'ils en diront après."

Ces résistants se cachent dans la forêt avoisinante, protégés par les villageois, et tenus informés par un agent de liaison, Colette, une jeune femme au caractère bien trempé, qui accepte mal le fait que la Résistance soit une affaire d'hommes.

Au temps pour nous présente une narration au rythme assez balzacien finalement: une scène d'exposition très longue, un événement crucial qui intervient au milieu du roman, et une situation finale très rapide. Le paysage hivernal ajoute au caractère figé des événements:
"La neige qui tourbillonne toujours s'acharne à vouloir rendre le monde plus beau sans comprendre que les pas d'un groupe d'hommes la tournent en boue, et que leurs idéaux en fait un linceul."
On sent que Caroline Lunoir a cherché ses mots afin de trouver le terme exact, celui au plus près de ce qu'elle a voulu décrire. Alors, parfois, on sent un style un peu ampoulé, assez décalé avec les faits expliqués. Les personnages parlent comme un livre, surtout lorsqu'il s'agit de se poser des questions existentielles sur la valeur de la trahison:
"Hopper a trahi? Hopper est coupable? De quoi? D'avoir causé la mort d'un homme? Mais nous demain, si nous gagnons la guerre en tuant, nous serons des héros. Et si l'ennemi la gagne, pour les mêmes morts qui valent aujourd'hui sa condamnation, Hopper sera un martyr et un héros."

Car, en plus des représailles allemandes après le dépôt de gerbe le 11 novembre, le groupe de Sonnal doit faire face à une crise interne mettant en cause la trahison probable d'un des leurs, réveillant le spectre de la peur de l'autre:
"Elle est là, leur terreur, celle qui les tiens éveillés, celle qui hante tous leurs rapports les uns aux autres, distille le soupçon et fausse la camaraderie. L'ombre de la trahison les étreint d'une angoisse pernicieuse."
Dès lors, dans un contexte très manichéen et peut-être volontairement simplifié, les personnages se posent des questions sur la valeur du bien, du mal, de la victoire, en temps de guerre:
"Mais que voulez-vous? Personne ne veut connaître le vrai visage de la victoire. Le bien et le mal sont déterminés à jamais, et c'est suffisant. C'est rassurant."

Finalement, Colette, l'agent de liaison, est peut-être l'héroïne de ce roman. La fougue de sa jeunesse, ses valeurs, font qu'elle brave le danger au nom d'une cause dont elle croit sans trop se poser de questions. Elle file entre les doigts des allemands, des villageois collabos, ou de l'amie qui a décidé de copiner avec l'ennemi.

Ce second roman de Caroline Lunoir est sans conteste plus maîtrisé, plus abouti. la tension est palpable dans ce groupe aux passés différents, aux rivalités anciennes, mais unis pour une cause commune.
Les chapitres sont volontairement courts et apportent à chaque fois son lot de questionnement sur la valeur des actes en temps de guerre.
Enfin, on regrettera sans doute le dernier tiers du livre beaucoup trop rapide et brutal dans son rythme par rapport au reste de l'histoire.
Au temps pour nous reste un roman intéressant, qui pose une question au lecteur: et nous qui aurions-nous été en ce temps là?

A découvrir.

Madeleine Férat, Emile Zola

Ed. Le Livre de Poche, 1976, 349 pages, 5 euros.

Trio amoureux


Ecrit en 1882 en réaction à une pièce de théâtre refusée, Madeleine Férat reste un roman méconnu d'Emile Zola, englouti par les tomes puissants des Rougon-Maquart, édités par la suite.
Déjà, on y retrouve les obsessions qui feront le succès du romancier: l'imprégnation, la fatalité et le déterminisme.

Fille unique d'un veuf, Madeleine a été choyée durant toute son enfance, et bien après le décès de son père, une rente annuelle lui permet de pouvoir vivre correctement sans dépendre d'un homme. Toutefois, après avoir fui les avances de son vieux tuteur, elle s'entiche de Jacques, médecin militaire en attente de son départ pour la Cochinchine. Pendants un an, à Paris, ces deux-là vont vivre un amour au jour le jour, avec la certitude qu'il sera sans lendemain, tout au moins pour le jeune homme. Car, au fil du temps, en même temps que la certitude qu'elle se "vend" pour Jacques, Madeleine se rend compte qu'elle est tombée amoureuse et que cet amour n'a pas d'avenir:
"Peu à peu, elle accepta sa position. Son esprit se salissait à son insu, elle s'habituait à la honte (...) Elle ne l'aima jamais avec passion; elle reçut plutôt son empreinte, elle se sentit devenir lui, elle comprit qu'il prenait une entière possession de sa chair et de son esprit. Maintenant, il lui était devenu inoubliable."
Le départ de Jacques pour l'Asie se fait finalement au bon moment. La vie continue et Madeleine rencontre Guillaume de Viarmes qui, comme elle, est orphelin de parents. Pour lui, cette rencontre est un coup de foudre, la certitude d'avoir rencontré son jumeau féminin; pour elle, Guillaume lui assure la sérénité et l'assurance qu'elle peut aimer sans avoir la culpabilité de dépendre matériellement d'un homme. "Je me livre, je ne me vends pas!" se rassure-t-elle après avoir quitté ses bras.
C'est donc tout naturellement que les jeunes époux rejoignent la Noiraude, la demeure de Guillaume. Là, y vit aussi la vieille Geneviève, la nounou du maître des lieux, protestante austère et aigrie, chuchotant à longueurs de journées des versets de la Bible.
La vie est douce à la Noiraude, "il leur suffisait de vivre seuls, face à face, et de se donner le calme de leur présence." Les années s'égrènent paisiblement, ponctuées par la naissance de leur petite Lucie.

Forcément, ce roman n'aurait aucune force s'il décrivait le quotidien terriblement routinier de ce couple. Alors que tous deux croyaient Jacques mort dans le naufrage du navire l'amenant en Cochinchine, ce dernier revient sur Paris et renoue avec Guillaume. Or, ce dernier ne sait rien des anciennes amours de son épouse. Pour Madeleine, cette réapparition est un choc. Tous ses sentiments qu'elle croyait avoir perdus remontent à la surface:
"Les traces de la liaison qui l'avaient rendue femme, survivaient à son cœur. Elle demeurait l'épouse de Jacques, bien qu'elle n'éprouvât plus pour lui qu'une sorte de haine sourde."
Par acquit de conscience, elle avoue tout à son époux, et cet aveu est le point de départ de la déliquescence de leur bonheur. Guillaume ne supporte pas le passé de sa bien-aimée, Madeleine culpabilise de ses souvenirs avec Jacques, et, dans l'ombre, Geneviève guette la chute de la jeune femme qu'elle considère comme "une créature de Satan."

Zola raconte "l'amertume écœurante des doux souvenirs" d'un couple qui s'aime et qui ne sait plus comment s'aimer. Pourtant, le retour de Jacques n'est pas un obstacle en soi, mais il devient l'élément perturbateur qui va provoquer une série de troubles chez les personnages principaux. Madeleine va s'enfoncer dans la culpabilité, tandis que Guillaume va se persuader que sa fille n'est pas de lui, y voyant une ressemblance physique avec son ami, et ne se sent pas capable d'affronter les tourments de son épouse:
"Dès les premiers jours de leur liaison, elle l'avait fatalement dominé, par son tempérament plus fort, plus riche de sang. Comme il disait autrefois avec un sourire, il était la femme dans le ménage, l'être faible qui obéit, qui subit les influences de chair et d'esprit."
On lit des pages saisissantes sur la possibilité de l'imprégnation, cette croyance consistant à faire des pensées de l'esprit quelque chose de plus fort que l'hérédité. Lucie ressemble à Jacques puisque Jacques n'est jamais sortie de l'esprit de Madeleine!
"Il pensait à nouveau à cet étrange adultère moral dont sa femme avait dû se rendre coupable en laissant l'imagination prendre les baisers de son mari pour les baisers de son amant."

Un lecteur résolument moderne y verra de l'exagération dans la description des sentiments ainsi que cette inaptitude à continuer de s'aimer malgré la résurgence du passé. Néanmoins, si on replace le roman dans le contexte littéraire de l'époque, on y retrouve la puissance narrative et les thèmes majeurs qui feront le succès des Rougon-Macquart.
Zola refuse la fatalité. Il préfère à la place le terme de déterminisme, donnant de fait une importance à la causalité et au passé.
Madeleine Férat est un roman captivant dans lequel le lecteur est le témoin-voyeur de la déliquescence d'un couple. Enfin, l'auteur nous livre un trio de personnages secondaires - Monsieur de Rieu, Hélène et Tiburce - particulièrement délectable dans la description de leurs vices. Quant à Geneviève, figure implacable de l'austérité, de la religion et de la frustration, elle ajoute une dimension tragique à l'ensemble du roman.

A découvrir.

L'été des pas perdus, Rachel Hausfater

Ed. Flammarion jeunesse, collection Tribal,  mai 2015, 114 pages, 12 euros.

La mémoire qui flanche.


Grand-père Grégoire,  surnommé Gramps, est un îlot d'affection dans le tourbillon de l'indifférence vécue par sa petite-fille Madeleine. Fille unique d'un couple divorcé, Madeleine se réfugie dès qu'elle le peut chez Gramps, histoire d'oublier son père qui fait le joli-coeur , et sa mère, froide et égoïste. Lui, il est toujours aimant, consolant, prêt à tout pour l'aider. Or, depuis quelques temps, il perd le fil de ses idées, se rappelle d'événements très anciens, mais est incapable de se souvenir de son repas de midi. En plus, d'habitude si affable, son humeur change:
"Depuis des mois il est ... irrégulier. En fait, on dirait qu'il est dédoublé."

Alors que Gramps refuse la vérité, Madeleine a compris: son grand-père est atteint d'Alzheimer. C'est à son tour de l'épauler afin qu'il ne se perde pas complètement:
"Tout un mois passé dans son passé, à tenter de boucher les trous de sa mémoire passoire, retenir les souvenirs qui lui coulent sur les joues, empêcher les noms de s'envoler, les mots de l'abandonner, toute sa vie de fuir et s'enfuir. A lui rappeler qui il est, à le rappeler maintenant."

Quand ses yeux deviennent vagues, que son esprit de maintenant s'efface, Gramps redevient le petit Grégoire, enfant de 10 ans d'un petit village de Normandie, en juin 44. Il raconte sa relation avec sa sœur adorée Madeleine et le quotidien difficile à la ferme. A croire que "le temps de maintenant, il est pas très intéressant", le vieil homme fait du passé un nouveau présent.
Dans ses moments de lucidité, il se rend compte qu'il va devoir offrir ses souvenirs à sa petite fille pour éviter qu'ils disparaissent. Alors, ensemble, ils retournent en Normandie, près de la plage d'Utah Beach...

"C'est ça le plus angoissant: de ne jamais savoir quand il est, qui il est, où il est. Cela fait des allers-retours incessants, des combinaisons toujours changeantes, qui m'épuisent. Au point que je commence, moi aussi, à oublier qui je suis."

La jeune narratrice a une patience infinie; elle accepte de remonter avec lui le cours du temps afin de pouvoir s'approprier à son tour l'histoire de la famille. Cependant, à chaque fois, c'est son grand-père qu'elle perd un peu.

L'été des pas perdus est un très beau roman sur la relation affectueuse entre un grand-père et son unique petite fille. C'est aussi un roman sur la mémoire, la maladie, et la transmission des souvenirs.
Madeleine est poignante de vérité; elle ne flanche jamais même si parfois elle est au bord des larmes.
De situations cocasses en quiproquos, de scènes troublantes en épisodes tristes, Rachel Hausfater a su alterner tous ces moments qui font la force de la narration. Le duo Gramps-Madeleine est un duo fort, aimant, qui font face comme ils peuvent aux ravages de la maladie.

On ne sombre jamais dans le pathos car le ton décalé et drôle donnent du pep's à l'ensemble.

Très belle découverte à partir de 12 ans.

REGARDS CROISES (16) La nouvelle vie d'Arsène Lupin, Adrien Goetz

Ed. Grasset, avril 2015, 234 pages, 18.5 euros.


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Comment faire du neuf avec du vieux? C'est toute la problématique de ce roman qui, fort de la mythologie du personnage inventé par Maurice Leblanc en 1905, reprend l'esprit, la verve, et l'essence des premières aventures d'Arsène Lupin.
Car Arsène Lupin a survécu.Le lecteur ne sait pas comment exactement, mais en littérature, tout est possible. Non seulement, Lupin est fringuant, mais il est resté le même, sauf peut être la cape, le haut de forme, et le monocle (qui est caché dans sa veste). Le gentleman cambrioleur sévit toujours avec style, tout en s'étant adapté à l'époque. Ainsi, Facebook disparaît quelques heures aussi facilement que la Joconde, et les planches originales de Tadamishi (en fait Tanigushi) s'envolent...

Tous les larcins se font à vive allure, de quoi donner le tournis au lecteur. C'est pourquoi le ton du livre se veut désinvolte, léger, à l'image de son héros centenaire. Justement, on pourrait croire que Lupin, en héros immortel voire intemporel, n'est pas soumis aux caprices du temps. Il explique son silence médiatique par une vraie pirouette littéraire:
"Moi, Lupin, j'ai inventé une chose rare et précieuse, que bientôt tout le monde va vouloir: la discrétion. Moi, Lupin, je suis celui qui prédit à chacun son quart d'heure d'anonymat absolu, ses quinze minutes d'invisibilité mondiale. J'ai été le premier à explorer ce continent qui est la seule terre promise possible aujourd'hui: le domaine des invisibles."
Sauf que le héros de Leblanc a besoin de faire parler de lui. C'est sa cure de jouvence personnelle. De ce fait, il attire l'attention de Paul Beautrelet, l'arrière petit fils d'Isidore, le journaliste qui avait percé le mystère de l'Aiguille Creuse. Paul, au départ, croit à un canular: Lupin, vivant? En chair et en os? Puis, il se prend au jeu de devenir son nouvel ennemi mortel en tentant de l'abattre par une arme inédite: le ridicule.
Dès lors, le duo improbable Herlock Sholmès et John Watson sont ravalés au second rang et ne sont pas du tout à leur avantage. Lupin ne s'arrête jamais, et ceux qui le poursuivent ont un TGV de retard. Or, le gentleman cambrioleur est pris à son propre jeu, perd ce qui fait l'esence même de son activité: l'envie:
"Il est déjà passé par ces moments, au cours de sa trop longue vie d'aventures, sa vie secouée entre deux mondes, sa vie d'enfant fugueur et maltraité, de séducteur trop vite comblé et si vite déçu, de cambrioleur insatiable et insaisissable, jamais satisfait, mais cette fois, il exprimait seulement, depuis deux mois, face à lui-même, une maladie à laquelle il ne s'était pas vraiment préparé, le mal de ce temps: la dépression."

Arsène Lupin dépressif, c'est inédit, et il croit que la seule chose qui pourra le guérir c'est l'amour. Seulement, cette fois-ci, ses agissements se retournent contre lui. Lui qui avait l'habitude de "consommer" les femmes comme un bon alcool, a décidé de voir à long terme. Il a décidé de "se mettre de côté" pour plus tard la petite Aurore Blomot, fille d'une PDG réputée, afin que son mariage avec elle plus tard serve à son prestige, ses finances, son réseau. Sauf qu'Aurore a seulement trois ans...

A la fin 2014, on fêtait le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Maurice Leblanc, le père
d'Arsène Lupin. Ce roman lui rend hommage en intégrant son personnage phare dans la littérature contemporaine. Comme le titre l'indique, Lupin vit une nouvelle vie. Il s'est donc adapté: réseaux sociaux, médias, mangas, mais en contrepartie, le héros prend un coup au moral.
Adrien Goetz ne donne aucun répit au lecteur. La narration est un enchainement sans fin d'aventures plus ou moins rocambolesques. Un lecteur peu habitué (comme moi) risque de se lasser assez vite malgré le ton de l'ensemble.
De l'Est de la France à Paris, du Japon à la Suisse, on tente désespérément de rattraper le héros légendaire, au point qu'on a l'impression gênante de ne pas tourner les pages assez vite. Lupin reste une ombre insaisissable, mais une ombre avec un Nom connu qui rappelle à quiconque quelque peu cultivé des souvenirs de lectures ou de la série télé avec Georges Descrières. De ce fait, on pressent que ce retour là n'est que le début d'une longue suite d'aventures du gentleman cambrioleur.

A bon entendeur.

L'article de Christine Bini sur son blog, La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/05/regards-croises-16-la-nouvelle-vie.html

Prête à tout, Joyce Maynard

Ed. Philippe Rey, mai 2015, traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 332 pages, 20 euros.

A star is born...


"Voilà pourquoi j'ai toujours rêvé de faire de la télé. Cela fait ressortir ce qu'il y a de meilleur en vous. Tant que vous êtes à la télé, il y a toujours quelqu'un qui vous regarde. Si les gens pouvaient passer à la télé tout le temps, nul doute que la race humaine dans son ensemble s'en porterait beaucoup mieux. Cela pose un problème: si tout le monde passait à la télé, il n'y aurait plus personne pour la regarder. Je deviens folle à force de réfléchir à tout ça."

Pour Suzanne Stone, la vie ne se conçoit pas sans la célébrité, et la seule façon de l'obtenir c'est en étant derrière le petit écran. Peu importe la reconnaissance, il faut avant tout être connu. Toute petite déjà, elle se prenait pour la présentatrice météo et faisait de sa grande sœur sa coiffeuse personnelle. Couvée par des parents qui croient en sa future gloire, sûre de son sex-appeal et de son apparence, Suzanne est prête à tout pour réussir, quitte à ce que son ambition ravageuse provoque des dégâts... irrémédiables.

"C'est vrai j'ai toujours été une idéaliste. Je vois toujours ce qu'on peut tirer d'une situation. Je vois toujours le bon côté d'une personne. Je fais partie de ces gens qui pensent que le verre est à moitié plein, pas à moitié vide."
L'idéalisme selon Suzanne ressemble surtout à de la manipulation. Mariée à Larry Maretto, sosie selon elle de Tommy Lee le batteur de Motley Crue, elle comprend vite que ce dernier rêve davantage à une vie tranquille en bon père de famille. Pourtant, il ne fait pas obstacle aux désirs de son épouse, il la vante même sans arrêt, mais en même temps, il ne lui apporte rien de concret non plus...
Histoire de faire avancer son plan carrière, Suzanne décide de monter un documentaire sur la jeunesse d'aujourd'hui qui, pense-t-elle, depuis son ego surdimensionné, révolutionnera  le sujet.
Or, après coup, ce projet sera à l’origine de ce que sa mère appelle "un gigantesque gâchis", puisqu'elle va y rencontrer un trio de jeunes désœuvrés: Lydia,Jimmy et Hans.

"Je connais certaines personnes qui vous diront que je suis une petite salope ambitieuse, prête à tout (...) Et alors? Depuis quand est-ce un crime d'avoir un peu de confiance en soi et d'amour propre?"
Comment passer à la télé sans se faire embaucher préalablement? En étant sous le feu des projecteurs pardi! Suzanne doit devenir le centre des attentions. Pour cela, elle manipule ses nouveaux amis afin qu'ils deviennent malgré eux les acteurs d'un crime sinistre. Tuer Larry fera d'elle une veuve éplorée, chouchou des médias avides d'histoires sordides.
Alors, elle les manipule. Elle devient la meilleure amie de Lydia, gamine paumée et complexée, et la maîtresse de Jimmy, obsédé par le sexe, jeunes gens sans aucun repère familial pour pressentir le piège qui se tend.

Le tour de force de Prête à tout est d'être un roman choral, permettant au lecteur de mettre en perspective la personnalité complexe et névrosée de l'héroïne. Dès lors, lorsque Lydia, Jimmy ou Hans se confient, c'est une toute autre Suzanne qui apparaît, une double personnalité fait surface. La jeune fille bien sous tout rapport, blonde décolorée, BCBG, bourgeoise, laisse la place à une fan de hard rock, assez border-line dans son tempérament, capable sur un stupide coup de tête de se faire tatouer le sein.Néanmoins, ce qui ressort surtout, c'est la froideur et la détermination de la jeune femme, dont le cerveau est capable de "zapper" les souvenirs les plus douloureux pour continuer à avancer:
"Quand elle avait des problèmes dans sa vie, son cerveau était comme un écran de télé. Elle changeait de chaîne."
Ainsi, elle devient pour Lydia une égérie, un modèle à suivre, sans cesse excusable, même si ses décisions ne sont pas les meilleures:
"Une personne différente de nous. La seule façon d'atteindre son but, c'est de ne jamais dévier de sa route, et de ne rien laisser se dresser sur votre chemin. C'est pas une question d'égoïsme ou autre chose. Simplement, cette personne est obligée d'être comme ça si elle veut réussir dans la vie."

Suzanne a une détermination froide et sans bornes, au point qu'elle réussit à faire du jeune Jimmy sa marionnette prête à tout, grâce à une dépendance sexuelle:
"Je disais que j'étais prêt à mourir pour baiser avec elle", dit Jimmy après coup. "C'était elle qui contrôlait tout. Sa voiture. Sa maison. Moi, j’étais sa marionnette. Elle décidait, j'obéissais."
Dès lors, les témoignages font froid dans le dos. C'est une nouvelle Suzanne qui apparaît, un Mister Hyde au sourire qui ne sourit pas réellement, emportée par ses rêves de célébrité, au point de liquider son époux.

Inspirée de l'affaire Pamela Smart survenue aux États Unis en 1990, et dont le procès fut le premier à être retransmis en direct à la télévision, Joyce Maynard a écrit un roman sur l'obsession. Obsession de la célébrité d'abord, mais du sexe aussi, moyen comme un autre d'arriver à ses fins. Elle nous raconte une société obnubilée par la réussite, où le talent n'est que secondaire finalement. Suzanne Montero Stone est une "psychopathe télévisuelle", sans foi ni loi, capable de se prendre pour la porte-parole de la Maison Blanche devant les médias, alors que le corps ensanglanté et sans vie de son mari gît dans l'appartement derrière elle.
Le bandeau du livre annonce "un incroyable page turner". C'est vrai, Prête à tout est un roman obsédant qu'il est difficile de lâcher, reposant entièrement sur la complexité des personnages. Enfin et surtout, c'est un livre qu'on pourrait qualifier de prophétique. Écrit en 1993, il est déjà criant de vérité quant à la réflexion sur les médias, annonciateur des dégâts de la future télé-réalité et d'internet.

A lire sans tarder!

Temps glaciaires, Fred Vargas

Ed. Flammarion, mars 2015, 497 pages, 19.9 euros.

Le retour de Danglard et d'Adamsberg


"Le pelleteur de nuages", le commissaire Adamsberg, se retrouve à devoir résoudre une enquête sur une série de suicides dont les victimes, les indices, les témoignages et les lieux géographiques, constituent une pelote de fils à première vue inextricable:
"Et cette pelote, Adamsberg la sentit fondre sur lui, l'accrocher de tous ses piquants secs, repue de ses multiples pièges, de tunnels en impasses, telle qu'il n'en avait jamais connu d'autres."

Premier point: toutes les victimes font partie d'un même groupe qui se rassemble plusieurs fois par an, pour mettre en scène les séances de l'Assemblée présidée par Robespierre, sous la Terreur de la Révolution Française.
Second point: quelques indices et le témoignage du fils d'une des victimes porte à croire que les meurtres ont un lien avec un fait divers survenu une décennie plus tôt, sur une une île désolée d'Islande au sein d'un groupe de dix touristes.

Quitte à paraître pour un fou et d'être décrédibilisé au sein même de son équipe, Adamsberg ne lâche rien, persuadé que les deux points sont liés. La pelote de laine devient plus compact.
Même Danglard en vient à se demander si son ami ne perd pas la raison. Adamsberg s'en éloigne, bien conscient que "son influence était sournoise comme une inondation, et il devait, c'est exact, y prendre garde. Se tenir loin des berges glissantes de son fleuve."

Alors le commissaire préfère suivre les conseils de son voisin qui lui dit qu'il faut aller au bout d'une démangeaison, la gratter, et que la vérité viendra. Du signe caractéristique retrouvé sur les lieux de chaque meurtre, il est le seul à croire qu'il s'agit du schéma d'une double guillotine, et non pas une lettre d'un alphabet étranger. Des meurtre d'Islande à ceux des ennemis de Robespierre, là aussi, il est le seul à croire qu'il existe un lien tenu. Et toujours cette pelote qui refuse de se dérouler...

"Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants? D'ailleurs, d'aucuns disaient que, quand son regard brun et vague se perdait plus encore, c'était comme s'il avait des algues dans les yeux. Il appartenait plus à la mer qu'à la terre."

Finalement, notre policier ne suit-il pas la réflexion fameuse attribuée à Danton: "il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace"?
Contre vents et marées, il suit son raisonnement; la pelote sera déroulée quitte à en payer le prix fort.
Pourtant, Danglard reste utile, voire même essentiel. Sa mémoire, "abîme surnaturel où mieux ne vaut pas mettre les pieds", est un garde-fou. Lui  seul y voit de la logique et de l'art dans les reconstitutions costumées des séances de la Terreur. Mais il ne possède pas encore la boussole magique pour qu'Adamsberg change de cap.

Après quatre ans d’absence, on retrouve avec plaisir le duo Adamsberg-Danglard. L'intrigue est
île de Grimsey, Islande
tordue à souhait, les personnages secondaires donnent du relief au récit (Céleste et Marc le sanglier/ François Château). Le lecteur plonge dans le faux-semblant, car le récit pose une question essentielle: qui sommes nous réellement une fois retiré le costume des apparences ou le masque de notre personnalité façonnée depuis des années?
Du lieu dit du Creux, no man's land oublié du cadastre, à l'île de Grimsey située sur le cercle Arctique, l'enquête d'Adamsberg nous emmène en des Temps glaciaires, que ce soit ceux de la Terreur de la Révolution quand la guillotine fonctionnait tous les jours, ou ceux géographiquement isolés, envahis par la brume et hantés par la légende de l'afturganga.

On referme le roman avec l'impression d'avoir lu un très bon polar, intelligent, tellement différent de ce qu'on peut lire habituellement.

Un hippocampe dans mon coeur, Ryeo-Ryeong Kim

Ed. Flammarion jeunesse, mai 20111, traduit du coréen par Yeong-Lee Him et Françoise Nagel, 134 pages, 11 euros.

Qui suis-je?


Haneul a été adoptée tout bébé par un couple de médecins. Depuis, sa maman est devenue une célébrité dans les médias, modèle télévisuel de la mère accomplie et de la doctoresse gérant une association autour de l'adoption.
En apparence donc, ce trio semble incarner la famille idéale. En plus, depuis quelques temps, la grand-mère paternelle est venue les rejoindre suite à quelques problèmes de santé. La venue de la vieille dame est une bouffée d'oxygène pour Haneul, car même si grand-mère ne mâche pas ses mots, et montre maladroitement ses sentiments pour la gamine, au moins elle la considère comme une personne à part entière et lui fait naturellement confiance. Et puis, avec l'aïeule, Haneul peut parler librement:
"Quand je suis seule avec elle, j'arrive à exprimer ce que j'ai sur le cœur. Si quelque chose ne me plaît pas, je lui dis franchement. Je me sens plus à l'aise avec grand-mère qui ne prend jamais de gants qu'avec maman, qui  me parle toujours gentiment. Ma mère ne me lâche jamais, grand-mère, elle, me rassure."

Depuis quelques temps, Haneul se pose beaucoup de question sur son adoption et sa place au sein de sa famille adoptive. Elle ne sait plus très bien où elle en est.Là encore, sa grand-mère lui prodigue un bon conseil:
"Il faut savoir prendre de la distance pour mieux apprécier les choses. C'est pareil dans la vie. Parfois, il peut arriver qu'on se mette en colère ou qu'on se dispute avec quelqu'un, mais plus tard, on se rend compte que ce moment était précieux. C'est ça quand on grandit."

Le dialogue entre mère et fille devient impossible; Haneul se révolte, en a assez d'être considérée comme une petite fille, et sa maman ne lui fait pas assez confiance, trop préoccupée par son image médiatique. Pourtant, la narratrice n'est ni un coucou, ni un hippocampe. Elle ne vole ni le foyer d'un autre enfant, et son père ne peut pas se substituer au manque maternel!
Même si, réellement, Haneul porte une cicatrice en forme d'hippocampe au niveau de son cœur, trace indélébile d'une opération pour guérir d'une cardiopathie congénitale, La petite fille ne veut pas avoir le cœur ravagé.
Alors, elle décide de prendre les choses en main afin que les règles de la maisonnée changent au moins un peu...

Ce petit roman asiatique aborde des thèmes très contemporains: l'adoption, la place de l'enfant dans le foyer, le mal-être, la difficulté à dialoguer avec l'adulte. C'est le personnage de la grand-mère qui permet au récit d'avancer. Figure de vieille femme au caractère fort qui ne mâche jamais ses mots au point parfois de heurter son entourage sans le vouloir vraiment, c'est elle qui se rend compte que tout ne tourne pas tellement rond dans cette petite famille. Ainsi, elle va épauler sa petite-fille afin que cette dernière acquiert d'avantage d'assurance et retrouve une sérénité d'esprit.

Filant la métaphore de l'hippocampe qui, en Asie, a plusieurs sens, le lecteur suit Haneul pas à pas dans sa quête d'appartenance. Mini roman initiatique, on sort assez bluffé par le contenu.

A découvrir!

A partir de 10 ans.

Check-point, Jean-Christophe Rufin

Ed. Gallimard, avril 2015, 400 pages, 21 euros.

L'expression du chaos.


Maud, jeune idéaliste, issue d'une famille bourgeoise moyenne, a décidé de rompre les amarres avec sa petite vie bien tranquille pour se lancer dans l'humanitaire en rejoignant l'association de la Goutte d'Or à Lyon.
"L'humanitaire, pour elle, c'était le docteur Schweitzer, Saint Vincent de Paul, Raoul Follereau, des victimes implorantes et des gens courageux et désintéressés qui venaient les secourir. Au fond, elle n'en savait rien."
Nous sommes en 1995, et lorsqu'il est décidé d'envoyer deux convois en ex-Yougoslavie où la guerre civile fait rage, c'est tout naturellement que Maud se porte volontaire. Ce voyage, c'est son défi personnel, aux côtés de personnes, croit-elle, qui lui ressemblent:
"Ils avaient des désirs d'être conscients, des projets pour leur avenir, la volonté de résister. En somme ils étaient humains."

Cependant, très vite, on sent que ce n'est pas la bonne entente dans ce groupe de cinq personnes dirigé par Lionel, l'humanitaire convaincu, droit dans ses bottes, qui carbure au joint à longueurs de journées. Autant Maud reste observatrice, davantage soucieuse de cacher ses attributs féminins et son charme naturel, autant les deux ex-militaires et amis Alex et Marc semblent préoccupés, trop discrets, et se sentent surveillés par le cinquième homme, Vauthier, personnage secret, cynique, toujours au bord de la violence.
Les deux camions traversent un pays aux paysages désolés, rendus encore plus fantomatiques par les chutes de neige et la boue séchée. Normalement, leur but est d'atteindre Kahanj, la ville des grands fourneaux, où, depuis leur arrêt, des réfugiés se sont installés à l'intérieur des fours. De plus, pour Alex, cette destination lui permettra aussi de rejoindre celle qu'il aime, une certaine Bouba, à qui il a promis de revenir...
Or, pour rejoindre Kahanj, il faut traverser de nombreux check-point, "expressions du chaos, de la violence et du morcellement que connaissent les pays soumis à une guerre civile." (postface)
Ces lieux de vérifications par des hommes armés, souvent des miliciens d'ethnies différentes, sont sources de stress pour nos cinq protagonistes. Et même s'ils pensent détenir le mot magique "pomoc" (aide) pour pouvoir passer tranquillement car ce terme "constituait l'expression la plus simple et la plus facilement compréhensible pour dire qu'ils étaient humanitaires", ils restent nerveux, surtout depuis qu'ils savent que de l'explosif a été mélangé au chargement afin d'aider les Croates.

"La guerre civile, c'est exactement ça: le triomphe des salauds" dit Marc à Maud pour justifier son geste fou d'embarquer de la dynamite. De toute façon, peu importe ce qu'il dit ou pas, Maud est tombée amoureuse de cet ex-casque bleu taciturne:
"Tout était brutal dans ce qu'ils vivaient et leur amour lui-même avait le caractère violent de cette guerre. Ils étaient en quelque sorte entrés en collision."

La jeune femme comprend alors qu'ils ne sont plus des humanitaires; ils sont désormais des combattants ayant pris une part au conflit interne qui se joue en cette Bosnie Centrale, peau de léopard entre Serbes, Croates et Musulmans. Transporter des explosifs sciemment fait d'eux des hors la loi. Une limite invisible a été franchie qui n'arrange pas les relations entre les cinq personnes. Vauthier se montre de plus en plus virulent et Lionel a peur...

Check-point est un honnête roman d'aventures, nourri des souvenirs de l'auteur et de sa réflexion personnelle quant au rôle de l'humanitaire dans des endroits ravagés par la guerre. Ces cartons remplis de vivres, de vêtement, de médicaments deviennent vite dérisoires, parfois grotesques, face à l'horreur et à la complexité du conflit. Il y a du tragique dans ce récit qui, parfois, prend une tournure initiatique en faisant de Maud, le personnage central, jeune femme pleine d'idéaux au début du roman, et qui perd au fil des chapitres, sa naïveté et ses certitudes en ressentant "l'absence de limites de la haine."
Au milieu d'une nature terne, grise, désireuse finalement d'être à l'image de la souffrance de la population, Rufin montre que l'homme reste désireux de montrer sa force, de dominer, quitte à en perdre ce qui fait de lui un être civilisé doué de justice.
Alors on peut croire que Rufin a fait le choix de la facilité en écrivant un roman convenu au sujet qu'il maîtrise parfaitement. Cependant, Check-point, au delà, propose une réflexion intéressante sur le rôle de l'humanitaire sur les lieux de conflits et l'attitude de l'homme en proie à l'absurdité tragique des événements qu'il ne maîtrise plus.

Un bon roman.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony Doerr

Ed. Albin Michel, collection Les grandes traductions, traduit de l'anglais (USA) par Valérie Malfoy, avril 2015, 610 pages, 23.5 euros

PRIX PULITZER 2015


"En réalité, mathématiquement, la lumière est en grande partie invisible."
Werner, jeune prodige des transmissions, se souvient de l'émission de vulgarisation scientifique française qu'il réussissait à capter et à écouter en compagnie de sa petite sœur Jutta, sur son petit poste de radio bricolé, depuis sa chambre de l'orphelinat, situé près d'une mine de charbon en Allemagne.
Cette voix venue de nulle part était la promesse qu'il y avait toujours une lumière pour briser l'obscurité  en marche, ainsi que l'assurance de la pérennité des couleurs et de l'énergie sur l'obscurantisme.
Car Jutta et Werner sont nés à la mauvaise époque. Gamins de la fin des années trente, Werner comprend vite que le seul avenir qu'il lui est possible est d'être enrôlé dans les jeunesses hitlériennes. Sa facilité à concevoir, réparer et repérer des transmissions radios ainsi que son physique particulier en font d'ailleurs le candidat idéal:
"La blancheur de ses cheveux détonne. Neigeuse, laiteuse, crayeuse. Une couleur qui est l'absence de couleur."
Au milieu des "slogans enflammés du Reich", pris en main par des instructeurs fourbes et fidèles à la doctrine nazie, Werner va apprendre à se taire mais surtout à évader son esprit loin de tout ce "qui est empoisonné". Pris en charge par le Dr Hauptmann, il va parfaire son instruction sur les ondes électromagnétiques et s'accrocher à toutes ces lumières invisibles dans les airs...

Dans le même temps, en France, Marie-Laure Leblanc, aveugle depuis son plus jeune âge à cause d'une cataracte congénitale et inopérable, fuit avec son père le modeste appartement parisien loué pour eux par le Museum d'Histoire Naturelle de Paris où Mr Leblanc officie comme gardien des clés et serrurier. Leur fuite les emmène à Saint-Malo, près de l'oncle Etienne, homme au tempérament solitaire et renfermé dont la grande passion est la transmission radio.
Avant d'être arrêté et déporté, le père de Marie-Laure aura le temps de construire une maquette de la ville afin que sa fille puisse se repérer, et y cacher l'Océan de Flammes un joyau de 133 carats que le Stabsfeldwebel Von Rumpel recherche partout...

"On est très loin de comprendre ce que c'est d'être aveugle; quand on ferme les yeux. Sous notre monde des cieux, des visages et des édifices, il en existe un autre, plus brut et plus ancestral, un espace où les surfaces planes se désintègrent et où les sons forment une multitude de rubans dans les airs."

Par une habile structure en flash-back, le lecteur suit l'évolution de ces deux personnages, ennemis malgré eux, aveugles au monde en destruction qui les entoure, tout entier tournés vers les airs et les sons:
"C'est un hiver étrange au cours duquel Werner hante les fréquences tout comme il hantait les chemins avec Jutta (...) Une voix se concrétise au sein de la distorsion de ses écouteurs, s'éloigne, et il part à sa recherche. Là, se dit-il quand il l'a retrouvée, là: c'est comme fermer les yeux et s'avancer en suivant un fil d'un kilomètre de long, jusqu'au moment où l'on palpe la grosseur d'un nœud."

Le récit est construit finalement comme une triangulation de données pour localiser une réception.  Il nous emmène de 1934 à août 1944 à Saint-Malo, sur le point d'être détruite, dernier rempart de l'armée allemande en déroute:
"Pour eux, cette cité fortifiée, dressée sur son promontoire et qui se rapproche peu à peu à l'air d'une dent cariée, une chose noire et pourrie, un dernier abcès à crever."
 Forcément, ces deux protagonistes vont se rencontrer.
Alors que Marie-Laure se cache de Von Rumpel, malade mais déterminé à retrouver le diamant, elle lit au micro de la radio pirate d'Etienne, des pages de Vingt Mille Lieux Sous les Mers de Jules Verne. Werner, coincé avec d'autres soldats dans une cave effondrée, la capte, l'écoute, et cette voix, venue de nulle part, est une explosion de lumière au fin fond de la ville torpillée. Elle est la réponse à la question qu'il entendait enfant, à la radio:
"Alors comment se fait-il, les enfants, que le cerveau qui ne bénéficie d'aucune lumière, édifie pour nous un monde plein de lumière?"

Anthony Doerr a certes écrit un livre sur la Seconde Guerre Mondiale mais il a construit son récit avec un angle original. Certains y ont vu une écriture de la contrainte (la fin de la guerre/ intrigue avec un diamant maudit/protagoniste aveugle), mais le lecteur attentif y verra surtout un formidable roman sur la beauté du monde même en ses heures les plus graves. A chaque instant, la lumière nous entoure, nous enveloppe, de jour comme de nuit. La voir ou la sentir nous apaise, nous donne le sentiment d'être vivant malgré tout. Marie-Laure sent cette lumière invisible symbolisée par les ondes radios transmises clandestinement par son oncle :
"La seule couleur est suscitée par Etienne quand il monte au grenier, avec ses genoux qui craquent, pour envoyer une nouvelle suite de chiffres dans le ciel, les messages de Mme Rudelle, et passer son disque. C'est alors une explosion de rouge magenta, d'aigue marine et de jaune d'or pendant quelques minutes, puis la radio se tait et le gris revient tandis que son grand-oncle redescend l'escalier."

Les deux protagonistes vont se rencontrer grâce à ses ondes invisibles à qui ils doivent tout. Werner leur doit la vie au milieu d'une meute de fous furieux, Marie-laure leur doit la possibilité de continuer à rêver dans ce monde grisâtre fait de sang, de privations, et de labyrinthes successifs qu'elle doit appréhender chaque jour.
Au moment où les bombes pleuvent sur Saint-Malo, seules les ondes invisibles subsistent, plus efficaces que les filaments rouges des postes de DCA disséminés sur la côte. Elles attestent que la vie est encore là, malgré tout, plus forte que l'anéantissement en cours. La voix de Marie-Laure s'envole dans les airs, éphémère dans l'instant mais éternelle dans le souvenir de celui qui la captera.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir est une ode à la pérennité des choses face à l'horreur de la guerre. On y sent un grand travail documentaire en amont afin de pouvoir proposer un récit vraisemblable, et en contre partie un large travail aussi de traduction. Alors que des corps tombent, que le rationnement use les plus endurcis, que Saint-Malo se consume, Werner se dit "le monde est plein d'énergie". Pour oublier tout ce qu'il voit, ce qu'il a vu, et laver enfin son esprit des atrocités, il écrit à sa sœur:
"Ce dont je désire te parler aujourd'hui, c'est de la mer. Elle a tant de couleurs. Argentée à l'aube, verte à midi, bleu foncé le soir. Parfois, elle est presque rouge ou bien elle prend la nuance de vieilles pièces de monnaie. En ce moment, les nuages passent au-dessus d'elle, et des carrés de lumière se posent un peu partout. Des ribambelles de mouettes y font comme des colliers de perles.
De tout ce que j'ai vu c'est ce que je préfère."

La lumière, encore et encore.

A découvrir, à lire, à savourer, à partager sans modération.

FRAGMENTS DE BD (12) ZOMBILLENIUM, Arthur de Pins

Ed. Dupuis, 2010-2013, trilogie, BD genre fantastique

tome 1: Gretchen

tome 2: Ressources humaines

tome 3: Control Freak

 "L'Enfer n'a jamais été aussi fun!"

Dans le Nord de la France, près de Valenciennes, se dresse, au milieu de terrains vagues, un immense parc d'attractions, au nom étrange Zombillenium. A l'intérieur, la thématique est simple: faire peur. Pour cela, les employés sont déguisés, les attractions exploitent vos cauchemars les plus profonds, et les snacks proposent des menus horrifiants.En y regardant de plus près, on s'aperçoit vite que les salariés n'utilisent pas de déguisements. Leur particularité est d'être tous morts à un moment ou à un autre de l'Histoire de l'Humanité, et d'avoir signé un contrat avec l'entreprise. A la signature, ils deviennent corvéables à merci, et si une rupture se fait, ils repartent au niveau -9, aux Enfers tout simplement.

Cette charmante masse salariale de plus de 70 000 personnes est dirigée par un vampire au grand cœur (si, si c'est possible) Francis Von Bloodt, qui veille au bien être de tous. Seulement, comme tous les parcs d'attractions, Zombillenium doit faire du chiffre, et c'est loin d'être le cas.
Heureusement, depuis quelques temps, une nouvelle recrue fort prometteuse est arrivée. Aurélien Zahner, charmant jeune homme renversé par une voiture, est devenu un démon ailé, très puissant capable de grossir à vue d’œil. Il devient très vite le centre d'attention des visiteurs. Mais, Aurélien a le blues. Il se pose trop de questions sur son nouveau statut de mort-vivant, même si Gretchen, la sorcière au balai est là pour lui remonter le moral.

Justement Gretchen est un peu le personnage central de la trilogie. Avec son humour décalé et son
flegme à toute épreuve, elle répare à longueurs de journées les gaffes de ses congénères. Issue des amours de sa mère avec Robert Smith ou, plus probable, conçue après un trip d'avoir écouté en boucle la chanson Number 9 des Beatles à l'envers, Gretchen est un personnage clé, employée à Zombillenium pour une raison encore un peu floue, mais qui sauve les intérêts à chaque fois du groupe.

Dans Zombillenium, les rôles sont inversés: les monstres ont un comportement plus normal que les villageois alentours dont la peur s'est transformée en haine tenace. Ce sont eux qui portent une mine véritablement patibulaire. Ils sont prêts à tout pour en découdre avec du fantôme, sans vraiment se rendre compte qu'ils s'attaquent à de l'immortel...
Les salariés sont très bien organisés: le squelette Sirius est le délégué syndical, Francis est leur protecteur, et même si un coach est engagé pour "renforcer la cohésion du groupe, inculquer l'amour de l'entreprise et donner du sens à la vie après la mort", on sent très vite qu'il existe une réelle solidarité entre les monstres, malgré quelques luttes de classes!

Finalement celui que tout le monde craint, c'est Behemot, le grand patron. Il a décidé de faire descendre un de ses bras droits, le vampire Jaggar, afin  de comprendre enfin ce qui manque au parc pour en gagner en popularité. Sauf que ce chargé de ressources humaines est très inquiétant, incroyablement cynique, et ne s'appesantit jamais de sentiments. Une page se tourne à Zombillenium: l'humour est mis au second rang et les salariés commencent à se poser des questions sur leur statut véritable.

On rit beaucoup. Entre José, le zombie de Michaël Jackson, responsable de chorégraphie, et Aton, la momie égyptienne qui veut fuguer, aucun éclat de rire n'est épargné au lecteur. La force de cette BD est de faire évoluer des personnages monstrueux et qui pourtant nous ressemblent beaucoup émotionnellement. 
La mort fait peur, et en surfant sur cette croyance, Arthur de Pins en a fait un thème humoristique aux ressources éternelles.
Les personnages sont récurrents, développent des liens et gagnent en complexité. On ne peut que saluer l'idée géniale d'avoir créer Zombillenium et d'en faire une trilogie pour l'(instant) horriblement drôle et caustique, aux accents de revendications syndicales non dénuées de vérités cinglantes!


La fin du vandalisme, Tom Drury

Ed. Points Seuil, septembre 2014, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 437 pages, 8.1 euros.

Surréaliste



Il s'en passe des choses étranges dans le comté de Grouse: le vétérinaire doit soigner des chevaux qui marchent à l'envers, le shérif est sommé d'enquêter sur des disparitions inquiétantes de tracteurs et autres engins agricoles, l'échographe du coin s'avère être un ancien garagiste et réparateur d'ambulances, et les infirmières racontent tranquillement une histoire de bébé qui se cache...

Pour Dan, le shérif qui vit dans un mobil home violet qui fuit à chaque pluie, le principal est de ne pas perdre son flegme légendaire. Il ne s'énerve jamais (à quoi bon), prend son temps, mais n'oublie pas pour autant qu'il doit rendre compte de son activité à la population s'il veut être réélu une troisième fois. Lui qui n'attend plus rien de la nature humaine depuis bien longtemps est pourtant choqué lorsqu'il retrouve un bébé abandonné sur un parking de supermarché:
"Il n'avait pas de croyance à proprement parler. Un monde qui déposait un bébé dans un carton de bière au milieu de nulle part semblait capable de tout et de n'importe quoi, mais Dan ne pensait que tout et n'importe quoi pouvait être considéré comme une croyance."

Ce n'est pas l'avis en tout cas de Joan Gower la prosélyte du coin qui s'est amourachée de Tiny Darling l'ex de Louise. Ce bon à rien  s'est éloigné du comté quand il a su que son ex-femme fricotait avec le shérif. Depuis, il est revenu, et sans trop bien savoir comment il en est arrivé là, il prêche devant un jeune public sur la dangerosité des drogues...
Malgré elle, Louise est une figure locale, même son beau-père Hans fait partie de ses partisans:
"Je l'admire beaucoup. Rien ne chagrine Louise. Tout glisse sur elle."
Ce trait de caractère bien particulier, elle le partage non seulement avec Dan, son nouveau amoureux, mais aussi avec le reste de la population locale.  Chacun prend la vie et ses aléas avec nonchalance, rarement avec colère mais lorsque la situation est tragique. D'ailleurs, il y a bien longtemps, sur un pont ferroviaire, on pouvait lire ce dicton peint en grosses lettres:
"Mieux vaut être personne et n'avoir rien fait plutôt que quelqu'un qui en fait voir à tout le monde."

Le narrateur omniscient semble apporter un regard bienveillant à ses personnages évoluant dans ce comté inventé de toute pièce. Et le lecteur se prend au jeu, de bonne grâce. On trouve de l'apaisement dans la narration, et de la jubilation aussi en lisant les dialogues savoureux, très second degré, parfois à la limite du surréalisme, tel ce passage entre Louise et Tiny:
"- Maintenant, arrête de me suivre. Tu sais, on n'aurait jamais dû se marier. Notre mariage a été...peu judicieux.
- Tu aimais bien mon tatouage de chouette.
- Ouais, tu parles de bases solides.
- Tu oublies les bons moments, dit Tiny. Tu as chassé ces souvenirs de ton esprit.
- C'est difficile de mener une vie sans avoir quelques bons moments, ne serait-ce que par hasard, dit Louise.
- Je te faisais la cuisine quand tu étais malade, dit Tiny.
- En six ans tu ne m'as pas une seule fois fait la cuisine.
- Un truc est sûr, je t'ai préparé un repas lyophilisé la fois où tu as été malade.
- Pourquoi? Parce que tu avais faim, rétorqua Louise."

La fin du vandalisme raconte aussi trois histoires d'amour qui se croisent, à la fois semblables et différentes. Les personnages restent à la surface des événements comme si ces derniers n'avaient pas de prise sur eux. Les liens amicaux et ceux du sang se lient et se délient sans que personne ne cherche une explication décente à cet état de fait. Dans cet univers, on vit dans une bulle où tout semble décalé:
"Louise eut l'impression de s'être égarée loin des gens qu'elle comprenait. D'un autre côté, elle habitait à vingt kilomètres de là où elle était née."

On retrouve l'ambiance et le style de La contrée immobile. Comme dans ce roman, le temps semble évoluer de manière elliptique et les protagonistes ne se perdent pas en actions inutiles. Et même si les personnages ressentent le besoin de s'éloigner pendant un temps de ce lieu fort étrange, un lien indéfectible les fait ramener au bercail.
C'est en cela que ce roman sort des sentiers battus: sous un aspect formel et une écriture simple, le contenu s'avère hautement original. On entre vraiment dans un autre monde.

A découvrir sans tarder.




La nuit des temps, René Barjavel

Ed. Pocket, réédition mai 2012, 409 pages, 7.3 euros.

Les amants éternels


Dans un futur proche, parce qu'il est un des rares scientifiques à ne pas être atteint par l'épidémie de rougeole, maladie pourtant éradiquée depuis des années, le docteur Simon se retrouve en Antarctique, au sein d'une équipe internationale, occupé à diriger le forage du point 612.

Sur ce vaste continent qui n'appartient à personne, le froid, le silence, la répétition des gestes, font que le temps ne semble plus s'écouler. Creuser sous la glace, c'est aussi remonter le temps, car l'Antarctique est la mémoire de notre planète.
Justement, il suffit qu'un appareil sondeur détecte quelque chose pour que tout s'emballe. Cet écho lancinant, régulier, à plus de 900 mètres de profondeur n'est-il pas la promesse d'une rupture de la routine?
"C'était ça, selon toute logique, depuis plus de 900 000 ans... C'était trop énorme à avaler, ça dépassait l'histoire et la préhistoire, ça démolissait tous les crédos scientifiques, ce n'était plus à l'échelle de ce que les hommes savaient."

 "Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau" annonçait Charles Baudelaire dans le Voyage. Euphoriques, emportés par leur découverte, l'équipe scientifique en informe sa hiérarchie internationale. Se forme alors une équipe scientifique venue du monde entier, prête à s'enfoncer dans les entrailles de la Terre afin d'y découvrir les origines du signal.

"Allongés dans ces écrins de lumière vivante, ils étaient, par leur nudité même, revêtus d'une splendeur d'innocence. Leur peau, lisse et mate comme une pierre polie, avait la couleur d'un bois chaud (...) Ce n'était pas la jeunesse d'un homme et d'une femme, mais celle de l'espèce. Ces deux êtres neufs, conservés intacts depuis l'enfance humaine."

Cette double découverte dépasse l'entendement. Comment un homme et une femme ont pu traverser les siècles sans altération, preuves vivantes d'un savoir scientifique inconnu de ceux qui les ont découverts? En hibernation, la décision de les réveiller ou non prend des allures de micro-trottoir. Chacun y va de sa petite phrase, de sa curiosité personnelle. Finalement, chaque étape est filmée et retransmise au monde entier, écho lointain de la future télé-réalité...
source ZME science
Pour le docteur Simon, rencontrer cette jeune femme endormie a donné un sens à sa vie. Désormais, il le sent, tout tournera autour du bien être de cette créature que, justement, les scientifiques ont décidée de réveiller en premier. Elle deviendra le symbole d'une Humanité qui a encore besoin de rêver dans un monde en proies aux rapports de force constants entre l'Est et l'Ouest.

Eléa s'avère être la preuve vivante qu'une civilisation avancée a existé alors que nos continents n'étaient que deux gros morceaux de Terre: le Gondwana et le Laurasia voisin, qu'elle appelle Enisoraï. Vite mise en confiance par l'attention et la gentillesse de Simon, elle raconte son monde maintenant disparu  à cause de la folie des Hommes et de la conquête du pouvoir. Se souvenir, c'est aussi retrouver son amour perdu Païkan, sa moitié, celui pour qui et à travers qui son existence avait un sens.

"Et voilà! Ils sont là! Ils sont nous! Ils ont repeuplé le monde, et ils sont aussi cons qu'avant, et prêts à faire de nouveau sauter la baraque. C'est pas beau ça? C'est l'homme!"
S'exclame le chef de mission, Hoover, en entendant les révélations d'Eléa. Car, finalement, elle ne fait que raconter une histoire connue de tous, à l'issue apocalyptique au point que le choc fut si violent qu'il en modifia la rotation et l'équilibre de notre planète.
Cependant, celui qui dort encore dans sa sphère dorée est le seul capable de transmettre le savoir Gonda; le seul capable d'expliquer la clé de tout à partir du rien, la survie à partie de l'énergie seule, la possibilité de permettre à toutes et tous sur Terre de vivre dignement...

l'Antarctique (image satellite)
La nuit des temps est l'écho impitoyable de l'histoire de l'Humanité à travers sa grande capacité à améliorer son quotidien et, dans le même temps, sa grande dextérité à détruire ce qu'elle a de plus précieux.
Construit à la fois comme une chronique scientifique et politique, un reportage mettant en avant les avis du passant lambda qui se retrouve face à un micro, mais aussi comme une superbe histoire d'amour traversant le temps et le silence, ce roman est un véritable récit de science-fiction et un plaidoyer pour la paix et le progrès.
Écrit en 1968, Barjavel se sert aussi de ce récit pour critiquer la société de son temps et raconter les moments forts de la société, le tout transposé dans un futur non daté: révolte estudiantine, Guerre Froide, luttes scientifiques. Il pose aussi deux questions universelles, celui de notre héritage commun et de notre avenir ensemble sur Terre. Situer l'action en Antarctique, continent consacré à la science, à la paix et à la préservation, est un symbole non négligeable.

Un classique de la littérature française, à lire et à relire.


Fairyland, Alysia Abbott

Ed. Globe, mars 2015, traduit de l'anglais (USA) par Nicolas Richard, 380 pages, 21.5 euros.

Nous sommes faits de notre passé.




"Quand mes parents se sont rencontrés pour la première fois, à une fête du SDS, et que mon père a appris à ma mère qu'il était bisexuel, elle a répondu: "ça signifie que tu peux aimer l'humanité toute entière et pas seulement une moitié." On était en 1968, et tout le monde parlait de révolution."

De cette rencontre est née Alysia, très vite orpheline de mère, disparue dans un accident de voiture, et fille unique de Steve Abbott poète en devenir qui, après le décès de son épouse, décide de s'installer à San francisco, dans le quartier hippie de Haight-Ashbury.

Quels sont les critères pour décider, au nom de la morale bien pensante, si un  enfant a eu une enfance normale ou non? Alysia Abbott, en compilant la correspondance de son père et ses propres souvenirs, raconte son enfance bohème et quelque peu décalée au sein d'un foyer monoparental et homosexuel. Car, après la disparition de l'unique référence féminine, Steve Abbott, peut être en hommage à celle qu'il a aimée, ne s'est plus intéressée aux femmes, choisissant d'élever sa fille seul en attendant de trouver le grand amour.
"Deux amant de mon père - ses relations amoureuses les plus ardentes après ma mère - étaient des hommes qui ont finis par le quitter pour retourner auprès de femmes. Chacun d'eux explorait l'amour charnel avec mon père, soit en raison de son charisme, soit parce que la période encourageait les expériences sexuelles. Mais ces hommes, avec leurs petites copines ou leurs femmes, étaient encore ancrées dans la société, d'une certaine façon, contrairement à mon père qui ne l'était plus et ne le serait plus jamais."
Ainsi Alysia a grandi dans un monde essentiellement masculin. Petite, elle aimait jouer le rôle de femme consolatrice auprès de son entourage "j'aimais bien jouer ce rôle quand je le pouvais, être la Wendy des enfants perdus de papa", ne voyant rien de choquant à voir son père et ses amis se travestir, et se droguer tranquillement. Le travestissement n'était qu’une façade qui ne gâchait en rien la relation père-fille, essentiellement centrée sur l'honnêteté, la confiance et l'autonomie. Alors quand Steve Abbott choisit un nouveau style à la Castro Clone, moustache, chemise bûcheron, blouson cuir, elle l'intégra parfaitement, consciente de toute façon qu'eux deux n’occupaient pas "le même espace que le reste de la famille", à savoir les grands-parents maternels.

De l'homosexualité de son père, Alysia n'en parlait jamais à l'extérieur, alors qu'elle évoluait dans un quartier où les riverains étaient ouvertement homosexuels. Grâce à une scolarité dans une école franco-américaine, elle a vite appris à jongler avec les codes et les règles de chaque communauté.
Non, ce qui l'a perturbée finalement, c'est l'influence de plus en plus grandissante de son père dans le milieu littéraire en général et poétique en particulier. Les lectures dans les librairies, les réunions littéraires, les rédactions d'articles et de poèmes, la publication de Poetry Flash ont grignoté le temps que Steve avait pour sa fille:
Alysia et Steve (photo du livre)
"A cause de la poésie, papa était encore plus isolé, plus irritable quand je le dérangeais dans sa chambre, avec ses carnets en équilibre sur son ventre, et une cigarette qui se consumait dans le cendrier à côté de lui."
L'adolescence n'a en rien arrangé ce sentiment d'isolement qui, peu à peu, s'est transformé en colère contre l'homosexualité de son père:
"En grandissant, au fur et à mesure, quand je me mettais en phase avec le monde alentour, ce à quoi j'aspirais le plus, plus que tout autre chose, c'était à être acceptée. Son côté homosexuel affiché est devenu mon point faible, mon tendon d'Achille."

Si bien qu'Alysia a fui Fairyland, le home sweet home fait de bric et de broc, le lieu "aux frontières
mouvantes où elle pouvait donner son avis sur tout, même les petits amis de son père." Ce n'est pas son père qu'elle fuyait, mais ce qu'il représentait et ses sphères intellectuelles.
L'université de New-York, Paris même alors que Steve lui écrit qu'il est atteint de pneumocystose, premier stade d'un SIDA déclaré devinrent des lieux de refuge.
"Avant ce séjour à Paris, la maladie de mon père n'était qu'une série de formules - séropositif, LGP, SIDA - et les lettres qu'il m'envoyait décrivaient les affections auxquelles correspondaient des acronymes."

Ce refus d'admettre la réalité quant à son état de santé était une carapace. Alysia explique que c'est le seul moyen qu'elle avait trouvé pour se préserver et se construire sa propre vie loin du milieu dans lequel elle avait grandi. Pourtant, on sent bien à travers les lignes que ce rejet de jeunesse lui pèse encore avec le recul. Sans le dire ouvertement, la jeune fille aspirait à l'époque à un peu de normalité qu'elle trouvait en jouant ou en dînant chez ses copines:
" La vérité est que je ne voulais pas être un poème de mon père. Je voulais être son dessin, l'une de ses nouvelles, son œuvre d'art la plus raffinée. Je voulais qu'il me façonne avec son humour et son intelligence. Je voulais qu'il relise ou corrige mes erreurs et mes nombreux défauts avec un stylo rouge ou une gomme bien propre."

C'est toute l'Amérique des années 70 qui suinte entre les pages de ce livre. Cette Amérique pétrie de contradictions, puritaine et avant-gardiste, capable à la fois d'accorder des droits aux homosexuels et de cautionner des mouvements comme celui d’Anita Bryant en 1977 avec "Sauver les enfants".
Le San Francisco des années 70, celui ou Michel Foucault se rendait chaque année, est très bien décrit à travers les souvenirs d'une gamine qui a compris très vite qu'il fallait cloisonner ce qu'elle voyait, ce qu'elle vivait, et les gens qu'elle rencontrait.
Mais, le plus important, c'est que, dans chaque chapitre résonne l'amour maladroit parfois mais indéfectible d'un père aimant pour sa fille unique qui, jusqu'au bout de sa maladie, a fait d'elle sa seule préoccupation fondamentale. 

Fairyland est un témoignage éclairant et éclairé qui grouille d'anecdotes sur le milieu littéraire de l'époque, et un vibrant hommage à un père trop tôt disparu.

Steve Abbott est mort en 1993.


Pour info, Sofia Coppola a acheté les droits afin de réaliser un film, et la publication de Fairyland a permis de remettre au goût du jour la poésie de Steve Abbott et de ses contemporains.

Pour en savoir un peu plus, un bel article dans l'Ecole des Lettres: http://www.ecoledeslettres.fr/blog/litteratures/fairyland-un-poete-homosexuel-et-sa-fille-a-san-francisco-dans-les-annees-70-d-alysia-abbott-aux-editions-globe/