REGARDS CROISES (15) Histoires assassines, Bernard Quiriny

Ed. Rivages, mars 2015, 240 pages, 18 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

 Les personnages de Bernard Quiriny sont des gens sérieux, souvent cultivés, qui tentent toujours de trouver une explication rationnelle à un événement qui ne l'est pas. Qu'ils soient anthropologue, médecin, banquier ou marin, chacun, lorsqu'il est en proie au doute ou face à une action qui leur échappe, tente de s'accrocher à la réalité.

Contrairement au titre, les vingt et une nouvelles ne sont pas toutes des histoires de meurtre. Elles sont avant tout le récit d'un basculement qui peut être d'origine variée: la découverte d'une nouvelle passion comme celle de Peter dans Le grand collier argenté, l'existence d'une double personnalité comme dans Bartleby  ou le nouveau Landru, ou encore une idée fixe trop envahissante dans Histoire sans tête.

Cependant, toutes sans exceptions, affirment le désir d'un glissement vers une autre réalité, histoire de se libérer du joug d'une société trop cadrée qui, à force, tend à effacer toutes les personnalités au profit d'un seul et même profil voulu et guidé, que seuls quelques uns comme Christiane, une patiente du Dr Hampstadt, ont deviné.
Bernard Quiriny décrit un monde détraqué dans lequel les hommes et les femmes qui viennent de faire l'amour deviennent bleus au point "qu'on ne peut plus voir un myosotis ou un ciel dégagé sans penser à mal". Il existe bien une pilule miracle, mais elle à la fois miraculeuse et mortelle en surdosage:
"Universelle et infaillible le Dormitol guérit tout; on ne peut plus s'en passer il est le soutien nécessaire de la vie."
Sans Dormitol, il faut donc affronter cet univers qui ne tourne plus rond, où le temps même peut passer différemment à la suite d'un traumatisme crânien. Un rêve lubrique, une maladie incompréhensible sont autant de preuves de l'existence d'une nouvelle réalité qui s'installe:
"Et si M anticipait l'évolution de l'espèce? L'homme de demain sera-t-il comme lui, mou, fluide et visqueux, pour couler dans les tuyaux?" se demande le médecin dans Mon corps me quitte.

Ces histoires assassinent le rationnel, le politiquement correct, pour mettre en place le doute ou mieux encore, la lucidité. De ce côté, bizarrement, ce sont les tribus amazoniennes qui ont tout compris. Par trois fois, dans La tournée amazonienne, un anthropologue raconte une tribu aux habitudes étranges, mais qui, après réflexion, mérite finalement l'appellation de sage:
"En se crevant les yeux, le Bamikélé accède à un stade supérieur, entre dans une vie digne d'être vécue. Pour bien vivre il ne faut rien voir. (...) Dans leur folie, ces gens sont au fond extralucides, qui ont tout compris de l'absurdité du monde. Ils savent qu'un vrai philosophe regarde d'abord au dedans de lui, et que les yeux ne sont utiles que pour pleurer."

Alors, Bernard Quiriny décrit-il une société à l'agonie, rendue folle par ses propres règles? Mieux vaudrait peut être se mettre à vivre comme les Tupons en faisant de chaque nouvelle journée une page vierge, afin "d'aborder la vie avec une candeur désarmante."
Ne sommes-nous pas finalement nos propres assassins en puissance? Lorsque la vie devient trop lourde à supporter, autant lui tourner le dos au sens propre du terme, comme Eliane, une autre patiente du Dr Hampstadt, ou douter de ceux dont on dépend comme les habitants de l'île de Rouvières rattachée à la mystérieuse et invisible Sterpinie dans La capitale décapitée.

Chaque nouvelle possède sa propre logique interne. Parfois, on y retrouve une chute en guise de fin, parfois non. On se retrouve au-delà de la réalité dans une espèce de surréalisme ou l'absurde est maître. Quoi de mieux pour expliquer la vacuité de l'existence?
"Creuser des trous est leur façon de lutter contre le vide, parfois métaphysique qui après tout n'est pas différent du nôtre. Ils creusent des trous pour remplir leur vie, si j'ose dire. Creuser est absurde, mais pas moins que les activités minutieuses et compliquées auxquelles nous nous livrons tous les jours, nous autres occidentaux (...) Pelleter la terre, jusqu'à se tuer soi-même."
La tribu Kamboulé a tout compris; et nous?

Histoires assassines est un recueil passionnant, qui aborde avec un angle d'attaque singulier les travers de notre temps.

   

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre: http://christinebini.blogspot.fr/2015/04/regards-croises-15-histoires-assassines.html