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Le Château: les Ferrailleurs,1, Edward Carey

Ed. Grasset, mars 2015, traduit de l'anglais par Alice Seelow, 464 pages, 22 euros.
Avec des illustrations de l'auteur.

Sur un tas d'ordures...


"Le répugnant et le malodorant, le brisé, le fêlé, le rouillé, l'usé, l'endommagé, le puant, le laid, le toxique et l'inutile, nous les aimions tous (...) Nous sommes les rois de la pourriture et de la moisissure (...) Nous sommes les nababs de la putréfaction."

La famille Ferrayor a racheté toutes les dettes de Londres, a récupéré aussi toutes ses ordures, et a construit son immense château avec des pans entiers de maisons londoniennes. Elle pourrait vivre dans le luxe, l'élégance, et la richesse, ou voyager à travers le monde, mais tous les membres vivent ensemble dans la même demeure rafistolée qui domine su unr océan de détritus, "au milieu de nulle part, dans un no man's land hérissé de débris hétéroclites. Le lieu n'est indiqué sur aucune carte. Nous sommes carrément emmurés."
Le lien avec la capitale anglaise est un train souterrain, seule issue possible avec l'extérieur, puisque l'immense dépotoir qui jouxte le château est le lieu de tous les dangers.

Pourtant, chez les Ferrayor, on a des principes, de l'éducation, et on respecte le rang de chacun dans la généalogie.Chacun, à la naissance, se voit attribué un objet de vie auquel il sera attaché jusqu'à sa mort. Si pour Clod, un des narrateurs du roman, il s'agit d'une bonde universelle à chaînette qu'il peut attacher comme une montre à gousset, pour d'autres, l'objet est bien plus conséquent: la grand-mère a passé sa vie dans une seule et même pièce aux cotés de ses deux statues de marbre presque impossibles à déplacer...
Clod est orphelin. D'une nature chétive, il a été mis de côté dès son plus jeune âge, voué à une solitude plus ou moins voulue. Car Clod n'est pas un jeune homme comme les autres. Chez les Ferrayor, des gens comme lui sont appelés des Entendeurs: ils ont la capacité d'entendre les objets parler:
"Ces bouts de chair de chaque côté de ma tête étaient trop actifs, ces deux trous où pénétraient les sons étaient sollicités. J'entendais des choses que je ne devais pas entendre."

Dans le Château, surnommé aussi l'Anéantissement, les objets parlent et scandent surtout leur véritable nom, identité totalement humaine, comme s'ils s'évertuaient à ne pas oublier leur vie passée:
"La maison parlait; elle chuchotait, jacassait, gazouillait, criait, chantait, jurait, craquait, gloussait, haletait, avertissait et grognait."

Malgré la poussière de l'extérieur qui envahit l'intérieur et les gens, une armée de Ferrayor, domestiques recrutés parmi les employés des décombres de Filching, travaillent la nuit pour le bien être de la famille. Eux aussi ont renoncé à leur vie passé pour se soumettre à la loi du Château, mais la dernière venue, Lucy Pennant, refuse ce règlement. Dans ses explorations des couloirs et des salles de la demeure, elle rencontre Clod avec qui elle va nouer une amitié, scellée dans leur désir commun de connaître toute la vérité sur la nature des objets parlants, vérité tenue secrète par le patriarche de la famille.

Ce tome 1 des Ferrailleurs est à mi-chemin du conte fantastique et gothique. L'action, le lieu, les personnages sont tous inquiétants. Le lecteur entre dans un univers à la limite de la claustrophobie, dans lequel les bouffées d'air ont l'odeur de la décharge et du renfermé.
Et pourtant, dans cet univers angoissant, le lecteur prend un réel plaisir à lire les récits alternés de Lucy et Clod, car tous les deux nous plongent dans un univers totalement inconnu, original, obéissant à ses propres règles. Tous les personnages sont attachés à vie à un objet qui les symbolise et dont ils ne peuvent pas s'éloigner. Justement, c'est l'univers matériel qui est au cœur de ce roman. Edward Carey a décidé de donner une âme aux objets, en leur donnant le pouvoir de se rassembler (à leur façon) et de prouver qu'ils existent.

Dans ces conditions, le tome 2 promet d'être riche en révélations.


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