L'art d'écouter les battements de coeur, Jan-Philipp Sendker

Ed. Le livre de poche, traduit par Laurence Kiefé (à partir de la version anglaise) mars 2015, 336 pages, 6.9 euros.

Un cœur birman.


Le titre bat à l'unisson avec le contenu de ce roman. Chaque battement est un appel à la sagesse, au bonheur d'aimer et d'être aimé.
Tout débute par une disparition: un brillant avocat de Wall Street, d'origine Birmane, disparaît sans laisser d'adresse, laissant une épouse et deux enfants. Tin Win a disparu, sans laisser le moindre indice. Cela fait quatre années que Julia, sa fille, tente de comprendre ce drame, mais sa mère s'est réfugiée dans le silence, comme si elle avait toujours su que son mariage terminerait ainsi. C'est en rangeant de vieux papiers de son père que Julia découvre un nom et une adresse en Birmanie: une certaine  Mi Mi à Kalaw.
"Quelque facette inconnue de mon père pouvait très bien se cacher le mystère de ces vingt années depuis longtemps enfuies, une facette qui nous avait toujours échappé, à nous, sa famille."

La jeune femme espère que ce voyage apportera enfin des réponses à ses questions. Elle qui croyait que Tin Win n'avait rien laissé dans son pays d'origine, se trompe amèrement. Elle est accueillie par un certain U Ba, intime de son père soi-disant, qui décide de lui raconter l'histoire d'un Tin Win méconnu, celle du gamin de Kulaw, abandonné par sa mère à cause d'une stupide prédiction d'astrologue, et recueilli par une voisine aimante, Su Kyi.
Ainsi, Julia découvre tout un pan inconnu de l'existence de celui qui lui a donné la vie. U Ba raconte un jeune homme éduqué au monastère bouddhiste auprès du vieux U May qui lui enseigna très tôt que: "le plus grand trésor qu'on puisse posséder, c'est la sagesse de son propre cœur."
Adolescent, Tin Win se leva un matin, aveugle. Mais il fit de cette infirmité une force, et aiguisa tous ses autres sens valides. Dès lors, le moindre bruit, le plus petit mouvement n’avaient plus de secrets pour lui, jusqu'au jour où il perçut un bruit inconnu qui, par la suite, deviendra le bruit unique qui guidera son coeur:
"Et au milieu de tous ces craquements,  de ces crissements, de ces chuchotements, de ces roucoulements, de ces écoulements et de ces piaulements, il y avait ce tapotement, tranquille et facilement repérable. Lent, calme et régulier. Comme la somme de tous les bruits, de tous les sons, de toutes les voix du monde. A la fois fort et délicat."
Ce tapotement, c'est le battement du cœur de Mi Mi. Elle aussi est infirme, née avec des pieds à rebours. Au fil des années, leur amitié va se transformer en amour. Tin Win porte inlassablement Mi Mi sur son dos; elle lui sert de guide, il lui permet de s'évader.
Mais cet amour va se heurter aux conventions et coutumes pesantes de la Birmanie. Un oncle du jeune homme, persuadé par un astrologue de s'occuper du bien être d'un parent pour s'attirer des augures favorables, décide de jeter son dévolu sur l'avenir de l'orphelin. Il l'arrache à Kalaw, à Mi Mi, à leur histoire d'amour...

"La vie est tissée de souffrances" selon le sage U May, et c'est donc à l'homme de faire en sorte de passer entre les mailles du filet et vivre des instants de bonheur.
"Il y a des blessures que le temps ne guérit pas, mais il les réduit à un encombrement acceptable."
Julia va-t-elle revoir son père, accepter le lien qui l'unit à une femme depuis plus de vingt ans? Et U Ba, quel secret cache-t-il au fond de son coeur?
Jan-Philipp Sendker a écrit une parenthèse enchantée remplie d'ondes positives, en partant du principe qu'il est toujours possible de rattraper le temps perdu. Certes, le roman reste très manichéen, flirtant parfois avec le registre du conte, ou celui de la mythologie,s'inspirant du mythe de Philémon et Baucis sur la fin.
Finalement, le sens à donner à notre existence peut changer en un instant:
"Il peut donc arriver dans la vie quelque chose comme un tournant catastrophique, lorsque le monde tel qu'on le connaît cesse d'exister. Un moment qui fait de nous quelqu'un d'autre en l'espace d'un battement de cœur."

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat