Incandescences, Ron Rash

Ed. Seuil, collection Cadre vert, avril 2015, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 208 pages, 20 euros.

Superbe!


Que le temps de la nouvelle ait lieu durant la Grande Dépression, de nos jours, ou pendant la Guerre de Sécession, Ron Rash décrit une humanité touchée par la rudesse de la vie, la pauvreté, prête à tout pour obtenir quelques pièces afin d'oublier, l'espace d'un shoot à la crystal meth, la précarité de leur existence.
Souvent, les enfants apparaissent les victimes sacrificielles: c'est une petite fille voleuse et mangeuse d’œufs avec la coquille (Les Temps difficiles), un gamin, Jared, qui s'invente des aventures dans une carcasse d'avion enneigée afin d'oublier ses parents défoncés à la drogue (L'Envol), ou encore  un bambin touché par un virus étrange (Un oiseau de malheur).

Au fin fond des Appalaches, même si le monde moderne est parvenu aux portes des fermes, les croyances rurales restent fortes. Le hibou aperçu devant chez vous est synonyme de mort prochaine ou de "jugement dernier", les parents doivent céder la place à leurs enfants, même si le contexte ne s'y prête pas. Dans Le bout du Monde, Danny enferme ses parents dans un mobil home afin de pouvoir profiter de leur argent pour se droguer:
"Le gamin vivait dans un monde où nourriture, chaleur et vêtements n'importaient plus."
Face à cela, les parents restent désemparés:
"Jamais j'aurais pensé que ça pourrait tourner comme ça. Ce monde, je ne le comprends plus."

Justement, c'est ce monde incompréhensible que décrit Ron Rash en privilégiant le récit concis, souvent terminé avant la chute tant attendue, comme une mise en suspension évidente d'une fin inéluctable. A quoi bon exprimer ce que le lecteur a déjà deviné?

L'argent est roi. On vend ses maigres possessions, on vandalise des tombes de confédérés (Des confédérés morts) on tente d'éviter la saisie du pick up, on remplace la ferme par le mobil home... La violence et l'indifférence se banalisent, au grand désespoir parfois de celui qui se bat contre l'âpreté de la vie, comme Jacob dans Les temps difficiles:
"Jacob ferma les yeux mais ne dormait pas. Non, il imagina des villes où des hommes affamés s'accrochaient à des wagons de marchandises pour aller chercher un travail impossible à trouver, des baraques où vivaient des familles qui n'avaient même pas une vache à lait au dos creux. Il imagina des grandes cités où du sang maculait les trottoirs au pied d'immeubles aussi hauts que des montagnes. Il s'efforça d'imaginer un endroit pire que celui où il se trouvait."
On tue aussi, quand la survie est en jeu, et on est capable de retourner vaquer tranquillement à ses occupations en attendant la prochaine tétée du bébé (Les Lincolnites).

Et au milieu de tant de rudesse, encore alourdie par les hivers rigoureux, on tente encore de croire en l'amour quitte à se voiler la face pour ne plus affronter la solitude. Incandescences, nouvelle éponyme du recueil, décrit le cheminement intérieur de Marcie face au doute qui la submerge à propos de son nouvel époux Carl. Jared, dans L'Envol, ne tente-t-il pas encore de protéger ses parents en leur procurant de quoi pouvoir se droguer? Enfin pour ne pas perdre Lynn, Bobby est prêt à devenir un délinquant (Etoile Filante)...

C'est un monde bien sombre que nous décrit Ron Rash dans ce recueil de douze nouvelles. La beauté des paysages décrits abrite de pauvres hères. Par moments, on se croirait dans Les raisins de la colère de Steinbeck, tant la misère décrite lui ressemble.
Les récits vont à l'essentiel, sans fioriture, car les digressions n'ont pas leur place dans une histoire où la vie se joue au quart de seconde. C'est le désespoir rural qui s'exprime, la fin d'un monde où les valeurs se perdent. C'est la survie au quotidien qui s'installe. C'est finalement une terre d'ombre qui apparaît.

Quel bonheur de retrouver l'écriture de Ron Rash mise en valeur par la traduction d'Isabelle Reinharez, soucieuse de mettre en  évidence l'économie des mots et le style minimaliste de l'auteur!

Les romans de Ron Rash:
- Le monde à l'endroit: http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/10/le-monde-lendroit-ron-rash.html
- Une terre d'ombre: http://virginieneufville.blogspot.fr/2014/02/une-terre-dombre-ron-rash.html

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