Incandescences, Ron Rash

Ed. Seuil, collection Cadre vert, avril 2015, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 208 pages, 20 euros.

Superbe!


Que le temps de la nouvelle ait lieu durant la Grande Dépression, de nos jours, ou pendant la Guerre de Sécession, Ron Rash décrit une humanité touchée par la rudesse de la vie, la pauvreté, prête à tout pour obtenir quelques pièces afin d'oublier, l'espace d'un shoot à la crystal meth, la précarité de leur existence.
Souvent, les enfants apparaissent les victimes sacrificielles: c'est une petite fille voleuse et mangeuse d’œufs avec la coquille (Les Temps difficiles), un gamin, Jared, qui s'invente des aventures dans une carcasse d'avion enneigée afin d'oublier ses parents défoncés à la drogue (L'Envol), ou encore  un bambin touché par un virus étrange (Un oiseau de malheur).

Au fin fond des Appalaches, même si le monde moderne est parvenu aux portes des fermes, les croyances rurales restent fortes. Le hibou aperçu devant chez vous est synonyme de mort prochaine ou de "jugement dernier", les parents doivent céder la place à leurs enfants, même si le contexte ne s'y prête pas. Dans Le bout du Monde, Danny enferme ses parents dans un mobil home afin de pouvoir profiter de leur argent pour se droguer:
"Le gamin vivait dans un monde où nourriture, chaleur et vêtements n'importaient plus."
Face à cela, les parents restent désemparés:
"Jamais j'aurais pensé que ça pourrait tourner comme ça. Ce monde, je ne le comprends plus."

Justement, c'est ce monde incompréhensible que décrit Ron Rash en privilégiant le récit concis, souvent terminé avant la chute tant attendue, comme une mise en suspension évidente d'une fin inéluctable. A quoi bon exprimer ce que le lecteur a déjà deviné?

L'argent est roi. On vend ses maigres possessions, on vandalise des tombes de confédérés (Des confédérés morts) on tente d'éviter la saisie du pick up, on remplace la ferme par le mobil home... La violence et l'indifférence se banalisent, au grand désespoir parfois de celui qui se bat contre l'âpreté de la vie, comme Jacob dans Les temps difficiles:
"Jacob ferma les yeux mais ne dormait pas. Non, il imagina des villes où des hommes affamés s'accrochaient à des wagons de marchandises pour aller chercher un travail impossible à trouver, des baraques où vivaient des familles qui n'avaient même pas une vache à lait au dos creux. Il imagina des grandes cités où du sang maculait les trottoirs au pied d'immeubles aussi hauts que des montagnes. Il s'efforça d'imaginer un endroit pire que celui où il se trouvait."
On tue aussi, quand la survie est en jeu, et on est capable de retourner vaquer tranquillement à ses occupations en attendant la prochaine tétée du bébé (Les Lincolnites).

Et au milieu de tant de rudesse, encore alourdie par les hivers rigoureux, on tente encore de croire en l'amour quitte à se voiler la face pour ne plus affronter la solitude. Incandescences, nouvelle éponyme du recueil, décrit le cheminement intérieur de Marcie face au doute qui la submerge à propos de son nouvel époux Carl. Jared, dans L'Envol, ne tente-t-il pas encore de protéger ses parents en leur procurant de quoi pouvoir se droguer? Enfin pour ne pas perdre Lynn, Bobby est prêt à devenir un délinquant (Etoile Filante)...

C'est un monde bien sombre que nous décrit Ron Rash dans ce recueil de douze nouvelles. La beauté des paysages décrits abrite de pauvres hères. Par moments, on se croirait dans Les raisins de la colère de Steinbeck, tant la misère décrite lui ressemble.
Les récits vont à l'essentiel, sans fioriture, car les digressions n'ont pas leur place dans une histoire où la vie se joue au quart de seconde. C'est le désespoir rural qui s'exprime, la fin d'un monde où les valeurs se perdent. C'est la survie au quotidien qui s'installe. C'est finalement une terre d'ombre qui apparaît.

Quel bonheur de retrouver l'écriture de Ron Rash mise en valeur par la traduction d'Isabelle Reinharez, soucieuse de mettre en  évidence l'économie des mots et le style minimaliste de l'auteur!

Les romans de Ron Rash:
- Le monde à l'endroit: http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/10/le-monde-lendroit-ron-rash.html
- Une terre d'ombre: http://virginieneufville.blogspot.fr/2014/02/une-terre-dombre-ron-rash.html

Devenir une légende, Timothy S. Lane

Ed. Stock, collection La Cosmopolite, mars 2015, traduit de l'anglais (USA) par Françoise Adelstain 380 pages, 21.5 euros.

Renaître


Par un habile jeu de retours en arrière, Timothy S Lane raconte l'histoire d'une famille singulière, à la fois brisée par les tragédies familiales et par leur amour du basket, dans une petite ville américaine gangrénée par son penchant sans cesse renouvelée pour les rumeurs les plus perfides.

Todd Kirkus avait un avenir prometteur au sein de la NBA. Star des "Pêcheurs" de Columbia City, coach, joueurs et supporters comptaient sur lui pour ramener une première place de championnat à l' équipe. Or, c'était sans compter sur le moral de leur petit protégé. A force de pressions, d'attention, et une petite amie qui lui annonce une grossesse non voulue, Todd craque et se fait prendre ivre mort par son entourage. Fin de carrière.

deux décennies plus tard, c'est son fils Jimmy Kirkus qu'on retrouve seul, dans le noir, dans le gymnase du lycée, un ballon de basket à la main. Ce ballon, c'était toute sa vie, pourtant ce n'est pas son père qui le lui a transmis l'amour de ce sport. Mais, à cet instant précis, Jimmy n'en peut plus, ne supporte plus la mentalité étouffante et perfide des citoyens de Columbia City, ses drames familiaux, et, surtout, il se déteste au plus haut point. Le mur du gymnase, une course effrénée, un choc. un geste de détresse.
"Dès le premier cours du matin, les gosses se chuchoteront l'étrange histoire de Jimmy Kirkus et du mur du gymnase. Les adultes en parleront à mi-voix. L'histoire sera sur toutes les lèvres, elle fera boule de neige, intégrant ses prouesses de basketteur, la vie dramatique de ses parents, grossissant, grossissant jusqu'à inclure des choses n'ayant aucun rapport avec celles qu'il a vraiment faites. Jusqu'à évoquer quelqu'un qui n'a rien à voir avec notre Jimmy. Jusqu'à devenir une avalanche.
Qu'il n'essaiera jamais d'arrêter."

Jimmy survit à son geste fou, et son père Todd comprend enfin qu'il faut prendre soin de son ado de fils de seize ans. Il a ressenti chez son garçon l'écho de ce qu'il supporte depuis la mort accidentelle de sa fille Suzie:
"Il perçoit chez son fils un écho de contre quoi il se bat depuis la mort de Suzie sur la plage. Et cela ne le rend que plus déterminé à sortir le garçon de ce gouffre. La dépression est insidieuse, elle rend incapable de se voir correctement, de faire le point."
A lui de le rendre fort et imperméable aux critiques. Il doit jouer le rôle de père mais aussi de mère depuis que Genny Mori n'est plus là, elle qui percevait la vie comme "un terrible marchandage".

"Regardez Jimmy, on dirait qu'il flotte dans la lumière jaune, au bout de la ligne à trois points. A l'extérieur du gymnase, c'est un poisson hors de l'eau, mais ici et maintenant, il est dans son océan. Jaillissant à la vitesse de l'éclair, lançant ballon après ballon."
La réhabilitation va passer par le sport qui lui a valu le sobriquet de "Jimmy le mou". Prouver ainsi aux détracteurs qu'il est aussi doué que son père jadis, et faire en sorte de se rendre indispensable à l'équipe. Enfin, garder une certaine distance avec ce petit monde pourri sans jamais en rajouter de trop. Bref, devenir une légende du basket sans le vouloir vraiment.

"Aimer quelque chose sans obstacle c'est facile. Aimer la chose pour laquelle vous avez souffert, clopinant, traînant, titubant, ça c'est un amour qu'il vaut la peine de connaître et de raconter. Les briques rouge sang de Jimmy Kirkus."

Devenir une légende raconte le retour en grâce d'un gamin qui a tout perdu sur le plan familial et sportif, et dont la réhabilitation va lui permettre de grandir, prendre du recul, et savourer les vraies valeurs.
Timothy S. Lane a particulièrement soigné ses personnages secondaires, faisant d'eux des articulations indispensables au récit. Que ce soit le grand-père un peu fou surnommé "le finlandais volant", ou le vieil ami de Todd qui cherche à se faire pardonner une histoire vieille de vingt ans, ou enfin celui de Genny persuadée que son histoire d'amour avec Todd est un accident. Ce sont eux qui donnent de la dimension à l'ensemble, et de l'épaisseur à Jimmy et son père.
Sous cette dimension sportive, l'auteur insiste sur le poids lourd de conséquence des "on dit" et des rumeurs. En posant son histoire dans une petite ville dans laquelle tout le monde se connaît et se délecte des malheurs des autres, il ajoute un écueil supplémentaire. La famille Kirkus est une victime toute désignée. Elle est celle qu'on montre du doigt, sur qui on chuchote de vieilles pseudo vérités et de nouvelles rumeurs. Mais finalement, elle est celle qu'on envie, non pas dans ses malheurs personnelles, mais dans sa capacité à rebondir.

Pour un premier roman, Timothy S. Lane frappe fort, montrant toute sa capacité à maîtriser une narration dont la structure repose essentiellement par un chassé croisé passé-présent, et une mise en attente dévoilée au bon moment.
C'est une réussite aussi bien sur la forme que sur le fond.

REGARDS CROISES (15) Histoires assassines, Bernard Quiriny

Ed. Rivages, mars 2015, 240 pages, 18 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

 Les personnages de Bernard Quiriny sont des gens sérieux, souvent cultivés, qui tentent toujours de trouver une explication rationnelle à un événement qui ne l'est pas. Qu'ils soient anthropologue, médecin, banquier ou marin, chacun, lorsqu'il est en proie au doute ou face à une action qui leur échappe, tente de s'accrocher à la réalité.

Contrairement au titre, les vingt et une nouvelles ne sont pas toutes des histoires de meurtre. Elles sont avant tout le récit d'un basculement qui peut être d'origine variée: la découverte d'une nouvelle passion comme celle de Peter dans Le grand collier argenté, l'existence d'une double personnalité comme dans Bartleby  ou le nouveau Landru, ou encore une idée fixe trop envahissante dans Histoire sans tête.

Cependant, toutes sans exceptions, affirment le désir d'un glissement vers une autre réalité, histoire de se libérer du joug d'une société trop cadrée qui, à force, tend à effacer toutes les personnalités au profit d'un seul et même profil voulu et guidé, que seuls quelques uns comme Christiane, une patiente du Dr Hampstadt, ont deviné.
Bernard Quiriny décrit un monde détraqué dans lequel les hommes et les femmes qui viennent de faire l'amour deviennent bleus au point "qu'on ne peut plus voir un myosotis ou un ciel dégagé sans penser à mal". Il existe bien une pilule miracle, mais elle à la fois miraculeuse et mortelle en surdosage:
"Universelle et infaillible le Dormitol guérit tout; on ne peut plus s'en passer il est le soutien nécessaire de la vie."
Sans Dormitol, il faut donc affronter cet univers qui ne tourne plus rond, où le temps même peut passer différemment à la suite d'un traumatisme crânien. Un rêve lubrique, une maladie incompréhensible sont autant de preuves de l'existence d'une nouvelle réalité qui s'installe:
"Et si M anticipait l'évolution de l'espèce? L'homme de demain sera-t-il comme lui, mou, fluide et visqueux, pour couler dans les tuyaux?" se demande le médecin dans Mon corps me quitte.

Ces histoires assassinent le rationnel, le politiquement correct, pour mettre en place le doute ou mieux encore, la lucidité. De ce côté, bizarrement, ce sont les tribus amazoniennes qui ont tout compris. Par trois fois, dans La tournée amazonienne, un anthropologue raconte une tribu aux habitudes étranges, mais qui, après réflexion, mérite finalement l'appellation de sage:
"En se crevant les yeux, le Bamikélé accède à un stade supérieur, entre dans une vie digne d'être vécue. Pour bien vivre il ne faut rien voir. (...) Dans leur folie, ces gens sont au fond extralucides, qui ont tout compris de l'absurdité du monde. Ils savent qu'un vrai philosophe regarde d'abord au dedans de lui, et que les yeux ne sont utiles que pour pleurer."

Alors, Bernard Quiriny décrit-il une société à l'agonie, rendue folle par ses propres règles? Mieux vaudrait peut être se mettre à vivre comme les Tupons en faisant de chaque nouvelle journée une page vierge, afin "d'aborder la vie avec une candeur désarmante."
Ne sommes-nous pas finalement nos propres assassins en puissance? Lorsque la vie devient trop lourde à supporter, autant lui tourner le dos au sens propre du terme, comme Eliane, une autre patiente du Dr Hampstadt, ou douter de ceux dont on dépend comme les habitants de l'île de Rouvières rattachée à la mystérieuse et invisible Sterpinie dans La capitale décapitée.

Chaque nouvelle possède sa propre logique interne. Parfois, on y retrouve une chute en guise de fin, parfois non. On se retrouve au-delà de la réalité dans une espèce de surréalisme ou l'absurde est maître. Quoi de mieux pour expliquer la vacuité de l'existence?
"Creuser des trous est leur façon de lutter contre le vide, parfois métaphysique qui après tout n'est pas différent du nôtre. Ils creusent des trous pour remplir leur vie, si j'ose dire. Creuser est absurde, mais pas moins que les activités minutieuses et compliquées auxquelles nous nous livrons tous les jours, nous autres occidentaux (...) Pelleter la terre, jusqu'à se tuer soi-même."
La tribu Kamboulé a tout compris; et nous?

Histoires assassines est un recueil passionnant, qui aborde avec un angle d'attaque singulier les travers de notre temps.

   

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre: http://christinebini.blogspot.fr/2015/04/regards-croises-15-histoires-assassines.html

Trois fois dès l'aube, Alessandro Baricco

Ed. Gallimard, collection Du Monde Entier, février 2015, traduit de l'italien par Lise Caillat, 128 pages, 13.5 euros.

A l'heure où blanchit la campagne...


Homère l'appelait l'aurore aux doigts de rose, ce moment suspendu où la lumière paraît, unique, vierge d'une nouvelle journée qui s'annonce, promesse d'un renouveau.
Justement, c'est ce qui lie ces trois paires de personnages, le désir d'un recommencement. Après avoir grandis et vécus dans la pénombre causée par les tragédies de la vie, ils rêvent d'autre chose, d'autres cieux, d'autres gens à rencontrer.
"Changer de cartes est impossible, on ne peut changer que de table de jeu."
Rayer notre passé est en effet impossible. On vit avec, il est ancré en nous, et même les plus puissants psychotropes ne pourraient les effacer. Un deuil, un enfant non désiré, un amour malheureux sont autant de parcours chaotiques, antithèses d'une promesse de vie sereine.
"Elle dit que presque personne en réalité, ne recommence vraiment à zéro, mais qu'on n'a pas idée du temps que les gens consacrent à ce fantasme, souvent alors même qu'ils sont noyés dans leurs problèmes, et dans la vie qu'ils voudraient laisser tomber."

La nuit est propice aux questionnement douloureux, aux remises en question. La conscience bourdonne, se révolte, dit "Stop" ou "Il est temps". Les personnages de ce recueil ont décidé de faire de la nuit un compagnon de route. Malcom attend au bar d'un hôtel une hypothétique rencontre, un concierge ancien taulard conseille une jeune fille dominée par un petit ami violent, une inspectrice de police emmène Malcom enfant vers une nouvelle vie...
A chaque fois, l'aube apparaît, et avec elle un destin qui s'affiche:
"Et en effet à l'horizon était apparue une lumière cristalline qui rallumait les choses et relançait la course du temps."
Cette lumière unique met du baume au cœur à celle ou celui qui la contemple. On ne peut qu'être confiant devant un tel spectacle de la nature!

Trois fois dès l'aube souligne cette possibilité de changer les règles du jeu de la vie. A chaque fois, un homme et une femme se rencontrent et discutent. Ils se posent et font le point. Puis se quittent.
Autant de destinées qui se prennent en charge et goûtent à la joie sans cesse renouvelée de vivre les instants qui leurs sont offerts.

RUE DES ALBUMS (96) Ralf, Jean Jullien et Gwendal Le Bec

Ed. Seuil Jeunesse, mars 2015, 55 pages 13.5 euros.

Un teckel dans la nuit


Ralf le teckel adore ses maîtres et les suit partout, même au lit! Seulement Ralf est trop collant, au point de devenir un obstacle pour les pieds de ceux qui vivent avec lui.
Simplement, personne ne semble se rendre comte que vivre avec "un très long corps qui s'emmêle partout" n'est pas facile. Alors, il entend sans cesse "ne reste pas dans mes pattes!", et, dépité, retourne rejoindre sa niche dans le jardin.

Pourtant, avoir un chien quel qu’il soit, a aussi des avantages. Sa fidélité est sans faille. Une nuit Ralf voit et sent de la fumée qui sort de la maison. Il va développer des stratégies incroyables pour sauver sa famille de l'incendie qui se propage, quitte à transformer sa silhouette en physique improbable!
"Ralf court chercher de l'aide. Son corps s'étire comme du caoutchouc."

L'histoire est simple, servi par des illustrations en "gros traits" qui raviront les plus jeunes pour  leurs gros plans et leur simplicité. Un élément déclencheur va inverser les rôles et faire du teckel qui embête tout le monde, un véritable héros.

Ralf est un album complet qui ravira les amoureux des animaux en général et des teckels en particulier (j'en fais partie), et qui prouve, une fois encore, qu'avec une idée ultra simple, on peut fabriquer un très bel album.

A partir de 3 ans.

FRAGMENTS DE BD (11) Les promeneurs sous la lune, Zidrou et Mai Egurza

Ed. Rue de Sèvres, mars 2015, 72 pages, 14 euros.

ZZZZZZZZZZZZ.............

 

 La gamine Morphée (eh oui cela ne s'invente pas!) dit à sa maîtresse que plus tard, elle veut être bergère de somnambules, car, depuis quelques semaines, elle compte les hommes et les femmes qui passent devant sa lucarne située sur les toits de la ville, une fois la nuit tombée.
Tous sont atteints de somnambulisme et déambulent sur les toits pour rejoindre des voisins ou de parfaits inconnus...

Plusieurs fois,Napoléon Cavallo, le flic suspendu de ses fonctions, s'est réveillé dans le lit de Linh Yu, jeune fille d'origine chinoise et aux rondeurs pulpeuses. Pourtant, à force, Linh a bien vérifié qu'elle s'était barricadée dans sa chambre, mais rien n'y fait, le jeune homme au pyjama improbable termine sa nuit à ses côtés.
Soucieux de guérir, il se rend à l'hôpital où il apprend incrédule que son cas n'est pas unique. Il s'agit en fait d'une véritable épidémie. Dès lors, chaque citadin vit une seconde vie complètement inconsciente sous le ciel étoilé. Ils deviennent "les somnambules de leur propre vie".

On aime le charme des personnages, le côté savant fou du scientifique spécialiste du sommeil, la mise en attente du lecteur sur les causes des visites nocturnes de Napoléon chez Linh, et leur amitié naissante.

On regrette peut être le manque de profondeur de l'histoire, la fin un peu bancale voire trop convenue alors qu'il y avait des pistes qui méritaient d'être exploitées.

Les promeneurs sous la lune est une bande dessinée tranquille, quelque fois poétique sur les absences que nous pouvons avoir à propos de notre vie. L'ensemble est soigné, le duo auteur-illustrateur fonctionne, et on retrouve le même ton dans les vignettes et les dessins.

Une parenthèse rêveuse à découvrir!




Le blues du troglodyte, Kenneth Cook

Ed. Autrement, mars 2015, traduit de le l'anglais (Australie) par Mireille Vignol, 294 pages, 19 euros.

Monologue d'un looser.


Auteur devenu culte en Australie à l'âge de 32 ans avec son romans Cinq matins de trop, Le blues du troglodyte est le dixième roman de Kenneth Cook qui est édité chez Autrement, et le premier que je lis.

Construit en forme de monologue intérieur, le récit raconte les déboires de Simon Crown, animateur radio, alcoolique invétéré qui se promet chaque jour de ne pas boire, chaste par la force des choses depuis son divorce, mais dont surtout la devise est:
"La vie n'est qu'une série d'accidents, les cartes de chance et de malchance sont distribuées au hasard par une main qui n'obéit à aucune forme logique."
En tout cas, à force de mauvais placements et de malchances ses dettes sont en train de creuser sa tombe. même son copain banquier, partenaire de bar, ne peut plus rien pour lui. De toute façon, les perspectives sont étroites quand on habite à Ginger Whisker, bourgade de cinq mille âmes, perdue sur la route d'Adélaïde, et où les seuls lieux de fraîcheur sont les habitations troglodytes et les bars de l'avenue principale. Même le tourisme y est de troisième zone, et les mines d'opale environnantes ne sont pas à la hauteur des espoirs de leurs propriétaires.
"A cette heure du jour, les cinq mille habitants de Ginger Whisker - hommes, femmes, et enfants - sont probablement dans un des quatre pubs de la ville. La seule excuse de Dieu qui a crée ce pays est d'avoir donné aux hommes l'ingéniosité de bâtir des pubs pour s'en protéger. J'imagine que c'est Dieu qui a créé ce pays. Il n'a pas pu se former par hasard. Un pays aussi résolument insupportable fait forcément partie d'un grand dessein."

Au même moment qu'il apprend le meurtre d'un grec dans une chambre d'hôtel de la ville, Ron Dalton, un gars véreux, lui propose de racheter sa station de radio et sa mine en plus de lui fournir un salaire confortable. Bien conscient qu'il ne devrait pas, mais pris à la gorge, Simon accepte. Seulement, comme ses bonnes résolutions d'abstinence, sa volonté de faire un choix moral définitif devient un mirage dans le désert australien. De plus, il ne peut pas compter sur son ami prêtre Tony, alcoolique notoire, davantage tracassé par la libido qu'il aura une fois qu'il sera défroqué, que par les états d'âme de son ami.

En postface, Mireille Vignol explique qu'on retrouve dans ce roman toute la verve de l'auteur ainsi que déjà relatés dans certaines de ses nouvelles. Ce qui est frappant chez Kenneth Cook, c'est cet art d' autodérision permanente,  forme aussi de défense naturelle d'un homme qui se déprécie continuellement. Les dialogues, nombreux, transcendent l'humour et la lucidité des personnages qui se perdent dans la chaleur et l'ennui du lieu. Ainsi, le crime pourtant sordide, - un homme tué avec un tournevis-, n'arrive même pas à devenir une affaire criminelle.
Simon Crown patauge dans ses choix plus ou moins lucides, ses amitiés plus ou moins fluctuantes. Il est conscient de son manque de caractère, mais à ce stade, c'est sa conscience rendue nébuleuse par l'alcool ingurgitée à longueur de journées qui dicte ses faits et gestes.

Le blues du troglodyte est un roman drôle, incisif, qui permet de découvrir ou redécouvrir un écrivain à la plume acérée qui fait de l'absurde une source de réjouissances pour son lecteur.

A découvrir.

Ciel, 2.0: Le printemps de l'espoir, Johan Heliot

Editions Gulf Stream, mars 2015, 227 pages, 16 euros.

Courber l'échine.


Dans l'hiver des machines, nous avions quitté la famille de Peter Keller dans la tourmente du Big Bug provoquée par la révolte informatique. Désormais, le réseau mondial, le CIEL, est dirigé par une pensée artificielle dont l'objectif est d'asservir la race humaine.

Ce tome 2 utilise le même schéma narratif. Grâce à une structure chorale, nous suivons les aventures de Thomas, Jenny, Sarah, Peter et Tomi, qui n'ont pas encore réussis à se retrouver et tentent, en attendant, de s'opposer au nouvel ordre mondial.
Désormais, les être humains ont bien compris que la société telle qu'il la connaissait l'hiver dernier est révolue. Ils ne sont plus désormais que de la main d’œuvre identifiée par un triste code barre au dos de leur chemise grise, qui n'est pas sans rappeler un certain tatouage à l'avant bras. Justement, l'auteur multiplie les parallèles avec les sombres heures de la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi, les nouveaux dirigeants mettent en place des "zones de recyclage" gérées par des milices:
"Les machines lui confient la gestion des improductifs. Ainsi, elles ne désobéissent pas à leur programmation, car elles ne procèdent pas directement à l'élimination des sujets."
Et comme toujours, force est de constater qu'on accepte l'inacceptable, car c'est "toujours la même triste et banale histoire depuis que le monde était monde."

Néanmoins, au milieu de ce danger programmé pour des décennies afin d'adoucir les consciences, et surtout ne pas faire comprendre trop rapidement que l'objectif visé est l'extinction de la race humaine, la résistance s'organise. Qu'elle soit individuelle ou collective, les actes de bravoure ne manquent pas. Les amitiés se scellent au milieu des trahisons multiples. Jenny, enceinte, décide de mener sa grossesse à terme, malgré l'interdiction, considérant que son état est "une lueur d'espoir dans les ténèbres de la Nouvelle Ere." Son frère Thomas, accepte des responsabilités auprès de l'odieuse Camille, dans son ancien lycée transformé en centre de triage, afin de pouvoir sauver un maximum de malheureux. Sarah, porte-parole de l' I.A (Intelligence Artificielle) se soumet en apparence afin d'obtenir plus de champ libre. Peter Keller est devenu LE chef de la résistance, et à la tête des maquisards, il n'a de cesse d'organiser des opérations commandos pour déstabiliser le nouvel ordre. Tomi, quant à lui, fait prisonnier lors d'une tentative de ravitaillement, saisit toute l'horreur de la situation et des desseins de l 'I.A, et se promet d'utiliser les jours qui lui restent à saper leur fonctionnement...

Le printemps de l'espoir confirme les soupçons que le lecteur  avait à la fin du tome 1. La Nouvelle Ere mise en place est une véritable machine de guerre d'usure dans laquelle l'Humanité doit s'éteindre. Afin d'éviter un mouvement de révolte généralisé, l'I.A autorise la réouverture partielle du CIEL: téléphoner, échanger via les ordinateurs deviennent possible en échange d'informations, de services ou encore de délations. Ainsi, les soumis y voient une nouvelle forme d'espoir alors que cette dernière se niche plutôt dans le cœur des résistants qui, jour après jour, se dressent contre les drones, les centres de tri, les convois.

Le tome 3 permet d'être riche en émotions.

A partir de 12 ans.

Dans la colère du fleuve, Tom Franklin et Beth Ann Fennelly

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Michel Lederer, mars 2015, 432 pages, 22.9 euros.

Un avant goût du déluge.



1927. Le fleuve en colère, c'est le Mississippi, qui menace d’inondation toutes les bourgades cotonnières et céréalières du Sud. Des digues de fortune de plus de six mètres se dressent à l'entrée des villes, remparts inutiles contre la violence de la nature dont la seule utilité est de repousser l'échéance...
Mais les eaux tumultueuses ne sont pas les seuls ennemis des hommes. Depuis la Loi Volstead ayant instauré la Prohibition, l'alcool de contrebande est devenu un moyen sûr de faire fortune et s'assurer les bonnes grâces de personnes influentes. Même si des agents du fisc passent leur temps à rechercher les bootleggers, rien n'y fait, un véritable marché parallèle s'épanouit et prospère:
"Au bout du compte, ce n’était qu'une autre guerre. Une guerre contre ceux qui se croient au dessus des lois. Et une guerre contre les œuvres de Dame Nature."

A Hobnob, rincée depuis des mois par des pluies diluviennes, un mur de fortune protège encore les rues de l'inondation. C'est là que Jesse a emmené sa jeune épouse, en lui faisant croire d'abord qu'il était dans le commerce de la fourrure. Mais Dixie Clay, "d'avoir simulé la bêtise pendant un an, était devenue bête", au point de croire son mari et d'imaginer le reste. La perte de son premier né, les absences répétées de son homme, et son haleine chargée de bourbon l'ont brusquement fait revenir à la réalité. Pour vaincre une solitude tenace, elle propose de s'associer avec lui dans la fabrication de whisky, non pas pour s'enrichir, mais pour meubler le temps et oublier que son époux n'est pas vraiment celui qu'il prétendait être:
"Elle avait alors pensé qu'avec ses yeux de couleurs différentes il ressemblait à deux personnes différentes, comme cette poupée aux deux visages, et elle s'apercevait qu'elle avait raison. Il avait une double personnalité, et elle n'en avait épousé qu'une seule. Et celle là ne présentait toujours qu'un seul visage."
 "Impitoyables et incorruptibles", Ted Ingersoll et Ham Johnson sont à la recherche du bootlegger du coin qui arrose Hobnob et les environs. Alors qu'ils surveillent de près Jesse, ils sont loin de penser que le véritable fabricant du bourbon est son épouse, celle justement à qui Ingersoll a confié un bébé trouvé sur une scène de crime. Ce jeune homme est un grand sentimental. Ayant grandi dans un orphelinat, il ne concevait pas de déposer le petit dans un de ces lieux de charité. Dixie Clay, désignée par une habitante, était la personne la mieux à même d'accepter de devenir la mère de cet enfant. Sa solitude, sa jeunesse, son franc-parler ont fait chavirer le cœur de l'agent du gouvernement.

C'est donc au milieu d'une nature sans cesse menaçante et au sein d'une société corrompue que les protagonistes évoluent, telles des arches potentielles d'honnêteté et de sincérité.
Dans la colère du fleuve est aussi le roman d'"une fille dont la vie n'avait pas encore commencé" finalement, et dont la rencontre avec celui qui pourrait être son ennemi va déterminer la suite de son existence et enfin donner un sens à sa vie. Or, le fleuve gronde, et peut tout emporter, les espoirs comme les certitudes:
"Le bruit s'amplifia, devenu le rugissement de la locomotive qui fonçait sur elle, la terrifiante locomotive noire de son cauchemar. Alors elle comprit. Oui, elle comprit. On lui avait parlé d'une chose qui ressemblait à une locomotive. Et cette chose, c'était le déluge.
Elle hurla, et le vent emporta son cri."

Michel Lederer a traduit un roman à quatre mains, un roman fleuve (sans mauvais jeu de mots) écrit par un couple dont la femme est poétesse. Est-ce elle qui a modelée le personnage de Dixie Clay, jeune fille à la carapace forte mais le cœur en lambeaux? Le récit est aussi celui du passage de la naïveté à la maturité, avec de très belles pages sur l'amour filiale, l'amitié, et la beauté de la nature même lorsqu'elle exprime ce qu'elle a de plus violent.

On ne peut rester indifférent à une telle force narrative aussi bien sur le fond et la forme, ainsi qu'aux personnages qui portent à bout de bras le mérite d'exister.
Un très bon moment de lecture.

Le Château: les Ferrailleurs,1, Edward Carey

Ed. Grasset, mars 2015, traduit de l'anglais par Alice Seelow, 464 pages, 22 euros.
Avec des illustrations de l'auteur.

Sur un tas d'ordures...


"Le répugnant et le malodorant, le brisé, le fêlé, le rouillé, l'usé, l'endommagé, le puant, le laid, le toxique et l'inutile, nous les aimions tous (...) Nous sommes les rois de la pourriture et de la moisissure (...) Nous sommes les nababs de la putréfaction."

La famille Ferrayor a racheté toutes les dettes de Londres, a récupéré aussi toutes ses ordures, et a construit son immense château avec des pans entiers de maisons londoniennes. Elle pourrait vivre dans le luxe, l'élégance, et la richesse, ou voyager à travers le monde, mais tous les membres vivent ensemble dans la même demeure rafistolée qui domine su unr océan de détritus, "au milieu de nulle part, dans un no man's land hérissé de débris hétéroclites. Le lieu n'est indiqué sur aucune carte. Nous sommes carrément emmurés."
Le lien avec la capitale anglaise est un train souterrain, seule issue possible avec l'extérieur, puisque l'immense dépotoir qui jouxte le château est le lieu de tous les dangers.

Pourtant, chez les Ferrayor, on a des principes, de l'éducation, et on respecte le rang de chacun dans la généalogie.Chacun, à la naissance, se voit attribué un objet de vie auquel il sera attaché jusqu'à sa mort. Si pour Clod, un des narrateurs du roman, il s'agit d'une bonde universelle à chaînette qu'il peut attacher comme une montre à gousset, pour d'autres, l'objet est bien plus conséquent: la grand-mère a passé sa vie dans une seule et même pièce aux cotés de ses deux statues de marbre presque impossibles à déplacer...
Clod est orphelin. D'une nature chétive, il a été mis de côté dès son plus jeune âge, voué à une solitude plus ou moins voulue. Car Clod n'est pas un jeune homme comme les autres. Chez les Ferrayor, des gens comme lui sont appelés des Entendeurs: ils ont la capacité d'entendre les objets parler:
"Ces bouts de chair de chaque côté de ma tête étaient trop actifs, ces deux trous où pénétraient les sons étaient sollicités. J'entendais des choses que je ne devais pas entendre."

Dans le Château, surnommé aussi l'Anéantissement, les objets parlent et scandent surtout leur véritable nom, identité totalement humaine, comme s'ils s'évertuaient à ne pas oublier leur vie passée:
"La maison parlait; elle chuchotait, jacassait, gazouillait, criait, chantait, jurait, craquait, gloussait, haletait, avertissait et grognait."

Malgré la poussière de l'extérieur qui envahit l'intérieur et les gens, une armée de Ferrayor, domestiques recrutés parmi les employés des décombres de Filching, travaillent la nuit pour le bien être de la famille. Eux aussi ont renoncé à leur vie passé pour se soumettre à la loi du Château, mais la dernière venue, Lucy Pennant, refuse ce règlement. Dans ses explorations des couloirs et des salles de la demeure, elle rencontre Clod avec qui elle va nouer une amitié, scellée dans leur désir commun de connaître toute la vérité sur la nature des objets parlants, vérité tenue secrète par le patriarche de la famille.

Ce tome 1 des Ferrailleurs est à mi-chemin du conte fantastique et gothique. L'action, le lieu, les personnages sont tous inquiétants. Le lecteur entre dans un univers à la limite de la claustrophobie, dans lequel les bouffées d'air ont l'odeur de la décharge et du renfermé.
Et pourtant, dans cet univers angoissant, le lecteur prend un réel plaisir à lire les récits alternés de Lucy et Clod, car tous les deux nous plongent dans un univers totalement inconnu, original, obéissant à ses propres règles. Tous les personnages sont attachés à vie à un objet qui les symbolise et dont ils ne peuvent pas s'éloigner. Justement, c'est l'univers matériel qui est au cœur de ce roman. Edward Carey a décidé de donner une âme aux objets, en leur donnant le pouvoir de se rassembler (à leur façon) et de prouver qu'ils existent.

Dans ces conditions, le tome 2 promet d'être riche en révélations.


RUE DES ALBUMS (95) Papa hérisson rentrera-t-il à la maison? Nicolas Hénin et Pierre Torres.

Ed. Flammarion Jeunesse, mars 2015, 30 pages, 13.5 euros.

Être loin des siens.


En captivité souvent pendant des mois dans des conditions très difficiles, les otages développent des stratégies mentales pour ne pas perdre pied. Récemment, un néerlandais enlevé dans le nord du Mali a expliqué que, chaque jour, invariablement, il refaisait les plans de sa maison mentalement, ou sous forme de maquette avec les matériaux qu'il trouvait.

Nicolas Hénin et Pierre Torres ont été enlevés en Syrie en juin 2013 et libérés en avril 2014. Pendant tout ce temps, ils ont tenu psychologiquement en se racontant des histoires et des anecdotes, moyen pour eux de libérer leur esprit à défaut du corps.
Pierre Torres, naturaliste convaincu,a raconté un jour à son compagnon de captivité toute la détermination parfois des animaux à parcourir des kilomètres pour retrouver leur maître. Ainsi est née l'histoire de ce papa hérisson, embarqué par inadvertance dans un panier à pique-nique, et déterminé à rentrer chez lui pour rejoindre sa femelle et ses trois petits.
"Il trottine aussi vite qu'il peut et se retrouve au bord d'un long ruban gris sur lequel des voitures filent et défilent dans un vacarme d'enfer.
- Il faut que je traverse. Ma maison est de l'autre côté, il faut absolument que je traverse, répète Papa Hérisson."
Ce héros malgré lui va devoir non seulement affronter les obstacles naturels qui se dressent sur sa route, tel les voitures, les égouts ou encore le poison, mais aussi apprendre à se méfier des apparences. Papa Hérisson n'est pas seul. Il va rencontrer plusieurs animaux qui vont l'aider à retrouver son chemin ou tenter de lui faire du mal. En tout cas, les apparences sont trompeuses, et le petit animal l'apprendra à ses dépens.
"Les semaines passent.
Papa Hérisson est désormais tout à fait remis.
Il a raconté au rat son voyage pour retrouver sa famille. Mais il hésite à repartir. La nourriture est bonne ici, et la compagnie du rat est si confortable.
- Allez, tu dois y aller, maintenant, lui dit le rat, un matin. Ta famille t'attend."

Page après page, on suit avec plaisir les aventures de cet hérisson bien déterminé à retrouver les siens. Les deux auteurs ont travaillé sur "le renversement de perspectives" comme l'indiquait l'auteur dans un entretien.  Ainsi, c'est en se donnant un objectif, en s'accrochant à ses désirs fondamentaux, que des femmes et des hommes pris en otage réussissent à tenir en captivité.
Cet album est une vaste métaphore sur la séparation. Beaucoup de thèmes sont mis à l'honneur comme le courage, l'entraide, la détermination. Enfin, il démontre que les apparences sont trompeuses. On peut être beau (comme le chat) et être mauvais, et être laid (comme le rat) et être très bon. Papa hérisson est petit, malingre, et ne se déplace pas vite, mais il va déplacer des montagnes pour rentrer chez lui.

Un très beau projet éditorial à découvrir sans tarder.

A partir de 5 ans.

Envole-toi octobre, Virginie Troussier

Ed. Myriapode, octobre 2014, 300 pages, 21 euros.

Quand la vie se fait chaos.


"La mémoire fusille. Elle transforme en mélancolie d'automne, en mélodie de Vivaldi (...) Le vide a une forme, un volume."

Suzanne est l'incarnation du "trop": trop plein d'émotion, trop plein de désir, trop plein d'attentes, trop plein de souvenirs. Elle aborde la trentaine, mais dans sa tête, elle est beaucoup plus vieille. Elle aime la vie, mais cette dernière lui donne trop d'obstacles à franchir avec sa frêle carcasse.

Suzanne s'est construite grâce ou à cause des hommes de son entourage. Son grand-père Lucien est un modèle car il "est hors du temps, hors catégorie, dans la mort, il a trouvé la vie, la foi, l'absolu", son père est celui pour qui elle veut réussir, Antoine, un ex-petit ami, est celui qui lui a appris à vivre à foncer sans se retourner. D'autres amants, d'autres amis ont traversé sa vie, et, par leur présence, leur rapport au monde, ont ajouté une pierre à l'immense forteresse émotionnelle de la jeune femme.

Or, le trop-plein à l'excès détruit. C'est en tout cas ce qu'on ressent en lisant la prose chargée de l'auteur. Virginie Troussier est une perfectionniste. Chaque émotion est analysée, retournée, disséquée. Un adjectif ne suffit pas, il en faut un voire deux en plus pour toucher vraiment l'état d'âme de la narratrice. Forcément, pour le lecteur, il faut un temps d'adaptation, mais une fois familiarisé, on prend plaisir à ce "décorticage" de sentiments.

"Ce n'est pas la vie qui est importante - mais les souvenirs." Forte de ce mantra personnel, Suzanne préfère se souvenir que vivre l'instant. Trop vivre c'est se consumer, alors que se souvenir est une forme de préservation. Cette attitude entraîne forcément une discipline de vie "border line": "ma vie se loge désormais dans un souffle" se plaît-elle à dire. A trop attendre des autres, on en est réduit à vouloir se suffire à soi-même. Néanmoins, ce repli sur soi impose une reconstruction, un polissage, une interprétation de ses expériences passées. On sombre dans la dépression, au pire la folie. Le voisin de Suzanne, Charly, tentera bien de l'en sauver avant l'hospitalisation, en vain.
Alors que les hommes de sa vie étaient des ports d'attache, le seul personnage féminin, en l’occurrence la mère, incarne l'îlot qui évite le naufrage. Elle se cantonne à son rôle maternel car Suzanne ne lui donne aucune autre place. Ombre parmi les ombres, elle accepte sans broncher cet appel au secours...

Cette nouvelle vie à l'écart de tout est un "pari obscur" voué à l'échec. Il est la conséquence de cette foi inébranlable en la force des souvenirs. Mais c'est aussi un choix diabolique dont Suzanne, terriblement lucide, en assume les conséquences.

Suzanne est le moi autofictif de l'auteur. Elle est l'incarnation des émotions à vif, à fleur de peau, de cette sensation à la fois primale et oppressante de vivre. Justement vivre est assimilée à une ivresse de l'altitude, et la montagne, "buée idéale, lumineuse et lointaine", un refuge au cas où la mélancolie atteint son paroxysme.

Envole-toi octobre est le souffle puissant d'une jeune femme qui tente de donner un sens à son existence, tout en acceptant sa nature mélancolique. Parfois, la narration est exigeante, oppressante même, mais elle colle aux états d'âme de la narratrice. Le récit introspectif se fait sans ambages, car l'écriture est finalement une thérapie, un retour accepté vers la normalité.

Virginie Troussier a écrit un roman intime, entier, sur la douleur de vivre, parfois.

Ma mémoire assassine, Kim Young-ha

Ed. Philippe Picquier, traduit du coréen par Mélanie Basnel et Lim Yeong-Hee, mars 2015, 160 pages, 17 euros.

 Qui suis-je?


Avant son accident de voiture il y a vingt cinq ans, Kim Byeong-su avait une vie bien remplie de tueur en série, mais le plaisir de tuer s'est envolé après son opération au cerveau.
Depuis, il coule des jours heureux en compagnie de sa fille adoptive Eun-Hee jusqu'au moment où, l'année de ses soixante dix ans, on lui annonce qu'il est atteint de la maladie d'Alzheimer:
"Savoir que je peux mourir sans souffrir est ma seule consolation. Avant de partir pour l'au-delà je deviendrai complètement idiot au point d'ignorer qui je suis."
L'enregistreur vocal et le carnet de notes sont désormais les compagnons fidèles de son quotidien. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Il se rend compte que sa mémoire est de plus en plus poreuse:
"Je ne sais plus où j'en suis. En perdant la mémoire, mon esprit perd aussi mon domicile."

Justement, c'est pendant une de ses promenades dans son quartier, qu'il repère un 4X4 inconnu dans lequel le conducteur lui semble étrange. Plusieurs fois il croise l'individu et comprend par la suite qu'il s'agit du petit ami de sa fille, un certain Pak Ju-Tae. La découverte de plusieurs crimes atroces  ne fait qu'augmenter la mauvaise impression que ressent le narrateur pour son futur beau fils. Dès lors, voyant en lui le tueur qu'il a été jadis, il décide de l'éliminer avant qu'il s'en prenne à Euh-hee, et que l'Alzheimer l'envahisse définitivement. De toute façon, il n'a pas peur de se faire prendre puisqu'il n'est plus vraiment lui-même:
"Pour moi, c'est ça, la prison ou la cellule d'isolement, un monde où l'autonomie de mon moi diabolique serait réduite à néant."

Ma mémoire assassine est une course poursuite contre le temps et la lucidité. Le narrateur est lucide quant à sa maladie, mais au fil du temps, il perd ses repères et ses certitudes:
"Les hommes sont prisonniers du temps. Et ceux qui sont atteints d'Alzheimer sont enfermés dans une prison dont les cellules rétrécissent de plus en plus vite. J'étouffe."
Tuer une dernière fois sera, dans sa logique intime, une dernière victoire de la raison sur la maladie. Il en arrive même à se considérer comme un "Œdipe inversé", car comme lui, il a tué son père:
"Oedipe le boiteux acquiert la maturité et la clairvoyance avec la vieillesse, mais moi, je redeviens un enfant."
Accéder à l'ignorance pure jusqu'à en perdre sa propre identité est un cauchemar éveillé. Kim Byeong-su, désormais incapable d'avoir une mémoire du futur, se réfugie dans le souvenir de ses meurtres. Au fil du temps, Eun-hee est de plus en plus perplexe quant à son comportement, le surveille, mais un jour, elle disparaît...

Kim Young-ha signe ici un polar diaboliquement efficace autant sur le plan narratif que par la réflexion qui s'en dégage. Le lecteur lit de très belles pages sur le rapport au temps, notamment dans la mythologie grecque avec Ulysse et Œdipe. L'auteur réussit à rendre humain un personnage qui revendique sa froideur d'âme. Malheureusement c'est la maladie qui le rend fragile, capable d'empathie.
Les chapitres rétrécissent au fil de la narration pour devenir des fragments de pensées. Les personnages secondaires d'abord très présents, s'effacent. Ils sont désormais des ombres qui se superposent et n'aident pas le narrateur à garder la lucidité qui lui reste. Et, dans les dernières pages, le lecteur est emmené vers une fin à la hauteur de son héros, diabolique et totalement imprévisible.

Ma mémoire assassine est un roman original, réussi, qui joue avec les nerfs du lecteur.

Génération robots: le rêve devient réalité, Natacha Scheindauer et Séverine Assous

Ed. Actes Sud Junior, mars 2015, 70 pages, 15,5 euros.

 Mais qui sont-ils réellement?


 2015. Les robots sont parmi nous, au quotidien, sans pour autant en avoir vraiment conscience. Où sont ces machines extra-intelligentes qui nous ressemblent comme des frères au point d'être incapables de les différencier des Humains. En 1982, l'excellentissime Blade Runner de Ridley Scott, mettait en scène un monde où des robots, appelés Répliquants, revendiquaient posséder une âme. Le film se situait à Los Angeles... en 2012!

La Science-Fiction adore jouer avec les peurs, et les robots en font partie. Dans notre culture, la robotique est considérée comme un mal nécessaire mais qu'on doit apprivoiser pour lui éviter de devenir autonome. Par contre, en Orient, développer l'intelligence humanoïde est une science qui ne pose aucun problème...
Depuis l'Antiquité, l'homme n'a de cesse de vouloir inventer des machines; du Golem des hébreux au Pygmalion vivant grâce au souffle d'Athéna, nos mythes sont envahis d'automates et de créatures à qui on a insufflé un semblant de vie.

Retour en 2015. Que ce soit à l'hôpital, dans les usines, à la maison, la robotique est partout. Car le robot n'a pas forcément une forme humanoïde. Il peut être un aspirateur intelligent, une machine avec un bras articulé, où une boîte à écran miroir... La science progresse tous les jours. En Asie, est même testée une maîtresse humanoïde, capable de transmettre le savoir et reproduire plus de dix huit expressions humaines!
Les robots ont grandi avec nous, et avec le temps, ils nous ressembleront de plus en plus. Pourquoi? Parce qu'il est plus facile d'imiter quelque chose qu'on connaît que partir vers l'inconnu. Dès les années 40, Isaac Asimov avait établi Les trois lois de la robotique, recommandations purement littéraires:
"Un robot ne peut porter atteinte à l'Humanité, ni laisser celle-ci exposée au danger en restant passif.
  Un robot doit obéir aux ordres des êtres humains, sauf si cela contredit la première loi.
  Un robot doit protéger son existence à moins que cela n'entre en contradiction avec la première ou la deuxième loi."

Générations Robots se veut être un ouvrage complet, didactique et simple sur un sujet scientifique qui peut devenir vite compliqué. Les chapitres sont clairs, précis, remplis d'anecdotes. Natacha Scheindauer a mis des mots sur des situations quotidiennes qui mettent en évidence les progrès de la science, et permettent au lecteur de démystifier la question de la place du robot dans notre société.
La fin de l'ouvrage propose une ouverture qui, a elle toute seule, est à la fois une question philosophique et un rassemblement de nos croyances et amalgames en tout genre.

Ce livre nous permet de nous interroger très tôt sur l'intelligence artificielle, ses avantages et ses limites. Grâce aux illustrations, le côté didactique du contenu devient ludique: une double page est même proposée pour créer son premier robot!
Les fonds aux  multiples couleurs, et les différentes apparences proposées accentuent ce désir de démystifier le problème.

Les robots sont parmi nous, pour notre plus grand bien!




Lune noire, Kenneth Calhoun

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, traduit de l'anglais (USA) par Alain Défossé, mars 2015, 319 pages, 22 euros.

Cauchemar éveillé


L'idée de frapper l'Humanité d'une infirmité collective n'est pas nouvelle. Déjà, José Luis Saramago, Prix Nobel de littérature, punissait les hommes en les privant de la vue dans L'aveuglement (Points, 2008) ou les privait de la mort dans Les intermittences de la mort (Points,2009). Comme dans Lune noire, l'origine du mal est obscure, et la question religieuse absente.

Chez Kenneth Calhoun le fléau a un goût d'insomnie paroxystique: la population ne dort plus, à de très rares exceptions près, et les malheureux qui arrivent encore à trouver le sommeil sont obligés de se cacher pour ne pas être lynchés.
Alors qu'il n'y a aucun dérèglement climatique, la nuit ressemble désormais au jour, l'ordre urbain est "métamorphosé en collages hasardeux", les villes ressemblent à des camps retranchés où errent des âmes aux yeux exorbités.
"C'est l'éternité dans tous les sens à la fois", et surtout dans les esprits de chacun. Comment affronter le monde quand le corps et le cerveau ne sont jamais en repos? "L'épidémie d'insomnie rendait les gens affamés de sommeil, et dans leur avidité, capables de tout." A force, on ne reconnait plus sa maison, les siens; on confond rêve et réalité, et le langage est dénué de sens:
"Voilà ce qui était arrivé: le monde s'était inversé, retourné comme un gant. C'était la seule manière de le décrire. Et c'était là le produit d'un monde sans sommeil. Toutes les choses extérieures se trouvaient à présent à l'intérieur. Et tout ce que nous gardions dans nos têtes, dans nos cœurs, s'était déversé au-dehors, à l'air libre."

Lune noire est un cauchemar éveillé qui n'est pas sans rappeler parfois La route de Cormac Mc Carthy, notamment avec un chapitre assez angoissant mettant en scène un bébé. Les insomniaques ressemblent finalement aux hordes de zombies qui errent dans des villes abandonnées. Biggs n'est pas l'un d'eux. Il dort encore d'un sommeil de plomb. Alors qu'il surveillait nuit et jour son épouse Carolyn atteinte du syndrome, cette dernière a disparu alors qu'il s'était endormi. Persuadé qu'il peut la guérir en lui parlant de leurs souvenirs et de leur rêve commun, il n'a de cesse de la chercher dans la ville dévastée.  Lui, c'est l'amour qui le guide, alors que d'autres sont encore persuadés qu'il y a un marché prometteur à exploiter. Chase et son ami Jordan ont volé une réserve de somnifères dans l'espoir de le revendre. Leur fuite vers des paysages plus cléments leur sera salutaire. Ce ne sont pas les autorités qu'ils fuient, mais la contagion:
"Tout se mélange quand on commence à partir, disait Chase. Le passé, le présent, les souvenirs et les rêves."
Dans cet état, parviendra-t-il à rejoindre Félicia afin de la protéger? Cette dernière, sur la route pour rejoindre sa famille, rencontre la jeune Lila, esseulée, envoyée loin de chez elle par ses parents, dernier geste d'amour d'un couple à l'agonie de la lucidité. Pour ne pas se faire repérer parce qu'elle dort normalement, elle se promène avec un masque sur la tête, vision prophétique des cauchemars éveillés des malades errants. Toutes les deux décident de rejoindre le centre du sommeil, sur la côte ouest, où peut-être les chercheurs ont trouvé un remède...

"Il sentait qu'une lune noire s'était levée, une sphère d'insomnie qui gérait les flux sanguins - explication invisible de cette démence qui gonflait en lui."
La lune n'est plus la gardienne des sommeils de chacun, mais le symbole de l'insomnie. Les mots jour et nuit n'ont plus de sens. Le soleil s'efface au profit de la lune sans pour autant apaiser les Hommes.

Lune noire est un roman haletant dans lequel, au-delà de l'épidémie, c'est l'autre qui devient un ennemi. Ce roman ne s'inquiète pas des causes, mais s'attarde sur les conséquences et propose une possibilité de solution. Dans ses descriptions des lieux, des événements et des rencontres parfois, Kenneth Calhoun utilise une narration sèche, limpide, avec un jeu d'ombres et de lumières comme si le lecteur visualisait les scènes sous des néons stroboscopiques. Même les saint d'esprit ne le seront plus longtemps dans un monde à l'agonie où ils sont pourchassés.

Encore une fois, la collection Exofictions d'Actes Sud a visé juste en éditant ce roman de Science-fiction original, addictif et contemporain. Les amateurs du genre seront comblés.

Billet d'humeur (10) Le blues de la lectrice-blogueuse

Agécanonix par Uderzo


"Rien ne sert de courir, il faut partir à point" si on en  croit La Fontaine dans Le lièvre et la Tortue. Alors, j'ai pris mon temps, la quarantaine aidant, de peser le pour et le contre, à savoir si oui ou non j'ouvrais un blog littéraire. Depuis, dix-huit mois ont passé et je ne regrette rien. Je prends toujours autant de plaisir à écrire mes articles le week end quand la maisonnée dort encore. Écrire mes compte-rendus de lecture, c'est aussi jouer avec les mots, s'exercer à un style bien à soi, tenter d'aller au plus près de son ressenti et le partager.
Avec le temps, je me suis efforcée de rester fidèle à mes goûts littéraires, à ne lire que ce qui me plaît et non pas ce qu'on me demande de lire, histoire de faire de la pub. Parfois, c'est vrai, je me suis laissée prendre au jeu des réseaux sociaux, mais en épargnant mon blog, car lui, je ne le veux que personnel, intime et littéraire.

Pourtant, le blues de la lectrice-blogueuse m'envahit. Mais c'est quoi ce truc? Un nouveau symptôme sociétal? Non, non, juste l'angoisse incertaine mais tenace de passer à côté de l'essentiel, de ne partager que "l'écume de l'édition" comme le dit si bien une de mes amies.
A chaque fois, je me dis "ah oui, il faudrait que je relise ce roman", ou "tiens, je ne connais pas cet auteur", ou encore "il faudrait que je garde une place pour les classiques." Faute de temps, je reporte le projet à plus tard. Dès lors, je deviens la reine de la procrastination "à l'insu de mon plein gré"! Heureusement  je ne suis soumise à aucune pression de la part des maisons d'édition ou encore des services de presse! Heureusement  je ne me considère pas comme une lectrice professionnelle (un non sens à mon avis)! Ce qui me manque cruellement c'est finalement la possibilité d'organiser mes lectures. Je m'y refuse sauf pour le rendez-vous Regards Croisés avec Christine Bini, car nous sommes deux à lire le même roman et nous nous mettons d'accord pour la date de mise en ligne.

Lire est pour moi un besoin certes, mais surtout reste un plaisir essentiel, donc rien ni personne à priori pour guider mes choix et mes lectures du moment. Ne serais-je pas devenue une victime de mon blog, accro à quelque chose d'illusoire et de virtuel, soucieuse de partager ce qui est récent et non pas ce qui compte? Horreur, malheur, non je ne veux pas devenir ainsi!
Comment combattre ce blues? En replongeant dans ses classiques pardi! En donnant la priorité à cette pile de plus en plus instable de romans déjà lus, non lus, ou oubliés (oupss) qui m'attend dans ma bibliothèque et qui est tellement importante à mes yeux.

Vais-je m'y tenir? A suivre...

RUE DES ALBUMS (94) Comment nous sommes allés sur la lune, Pénélope Jossen

Ed. L'école des Loisirs, mars 2015, 40 pages, 12.7 euros

Comment expliquer simplement un moment exceptionnel de l'Histoire de l'Humanité? Cet album s'y emploie en racontant étape par étape le voyage d'Apollo 11 et de ses spationautes vers la Lune.
Neil Armstrong est le narrateur improbable de ce récit. En héros si discret qu'il était, il s'efface au profit de ses collègues et des explications techniques. Attention, les phrases employées sont simples, didactiques. Chaque terme, chaque manœuvre est expliquée avec le plus grand soin, comme pour montrer que cette aventure humaine a d'abord été possible grâce à d'importantes innovations technologiques.
La fantaisie n'a pas de place. Le ton est sérieux, docte. Les couleurs restent dans le thème, et les illustrations "schématisent" à la perfection les explications données. Ainsi, les petits curieux et les amoureux de l'espace y trouveront leur compte.

Comment nous sommes allés sur la Lune est l'histoire d'un rêve impossible devenu possible, d'une expérience humaine hors du commun dont les images resteront gravées à jamais:
"C'est moi qui descends le premier.
Une caméra installée dans le LEM nous filme.
Je fais un pas que le monde entier regarde à la télévision.
Je dis: "Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité."
Puis Buzz me rejoint et nous plantons notre drapeau."

Pénélope Jossen a effacé les dates, a désigné les personnages par leurs prénoms, afin d'apporter une touche intimiste à l'ensemble. Volontairement, les visages restent neutres, concentrés à leurs tâches.
Puis, le travail sur les plans et arrières plans permettent au jeune lecteur de se rendre compte de l'immensité de l'espace. Armstrong, Collins et Aldrin accèdent alors à la dimension héroïque.

Cet album est impeccablement mené, indispensable pour les jeunes générations qui n'ont pas vécues
cet événement exceptionnel. Justement, il amène le jeune lecteur à se demander si un tel prodige spatial est encore possible. Ainsi, la curiosité est attisée et les yeux peuvent maintenant se tourner vers Mars la rouge...


A partir de 5 ans.

FRAGMENTS DE BD (10) Le sculpteur, Scott McCloud

Ed. Rue de Sèvres, traduit de l'anglais (USA) par Fanny Soubiran, mars 2015, 485 pages, 25 euros.
ROMAN GRAPHIQUE

Pacte faustien


David Smith n'a pas la trentaine et n'est déjà plus un sculpteur en devenir. Il a connu la gloire, l'argent et la reconnaissance de ses pairs, mais sa soif d'honnêteté et d'absolu ont fait qu'il a tout torpillé. Désormais, il erre, telle une âme en peine, dans les rues de New-York à la recherche de l'inspiration. Car avec le succès, la création s'est envolée. Il se sent incapable de créer quelque chose de potable. Pourtant, les idées foisonnent, la rue fournit de très bonnes pistes créatives, mais, au moment de passer à l'acte, David reste pétrifié devant son bloc de granit.
Son meilleur ami et agent artistique Ollie le soutient encore, mais il est difficile d'épauler un artiste qui ne croit plus en rien.

"La conscience ne peut concevoir sa propre absence. Pas sans une petite aide.(...) Encore une fois, David... Que donnerais-tu pour ton art.
Je te l'ai dit. Je donnerais ma vie."
David était loin de penser que cette discussion informelle avec son grand oncle Harry serait à l'origine d'une extraordinaire aventure. Il est trop tard quand son esprit embrumé se rend compte qu'il est en train de discuter avec... un mort. Il est trop tard quand il comprend qu'il a en fait pactisé avec le diable (même si le terme n'est jamais employé). En échange de pouvoir enfin sculpter à mains nues, et  faire rebondir sa carrière, il donne sa vie. Notre jeune sculpteur a deux cents jours pour renverser le cours de son existence et prouver qu'il est le meilleur.
 Englué dans ses souvenirs familiaux, sa solitude, sa déprime et son manque d'argent récurrent, David ne saisit pas immédiatement la chance qui lui est donnée. Scott McCloud le fait se perdre dans la foule new-yorkaise, ou dans les soirées artistiques branchées avec un intéressant jeu d'ombres et de transparence des personnages. Le lecteur trépigne alors: quand le sculpteur va-t-il être à la mesure de son talent?

C'est une rencontre avec un ange, au sens propre comme au sens figuré, qui va être le point de départ. Meg va l'héberger, le remettre sur pied, lui montrer qu'il est un homme en devenir et non un homme du passé, mais surtout, qu'il faut arrêter de s'apitoyer sur son sort. Mais le secret de David est lourd, trop lourd à porter... Sculpter encore et encore pour oublier que ses jours sont comptés, que son amour naissant ne pourra pas pérenniser à cause d'un stupide pacte. David a beau supplier Oncle Harry, il ne peut pas revenir en arrière...

Ce roman graphique est d'une richesse incroyable tant par la trame narrative que par les graphismes. Le choix du nom du héros n'est pas anodin. En France, Smith aurait pu être Martin, Legrand, Lefebvre. Par ce choix, l'auteur veut signifier que nous tommes tous des David Smith en puissance par nos choix, nos parcours de vie, nos regrets, nos espoirs. Certes, faire que l'amour transcende la dynamique créatrice du sculpteur n'est pas nouveau, mais l'auteur a complexifié le personnage de Meg afin de lui donner une dimension et une profondeur qui auront une influence fondamentale sur le personnage principal.

Les vignettes sont dans une nuance de bleu, de noir, de blanc et de gris. McCloud joue beaucoup sur les jeux d'ombres et de lumières, n'hésitant pas à mettre en perspective ce qui lui semble important.
Les œuvres sculpturales sont à la démesure du pacte faustien. Plus la fin approche, plus David créé au point de se perdre dans son imagination et de faire de New-York une ville à réinventer. On est au delà du Street Art. Ses œuvres deviennent l'incarnation de son esprit torturé. L'échéance arrive, Smith se rebelle (en vain) et les dessins sont de plus en plus empreints de mouvement et dévoilent une explosion de révolte contre le temps qui s'écoule inexorablement.

Pour honorer son héros, Scott McCloud propose un beau travail sur les mains tout au long de son roman graphique. Elles prolongent à la fois le sculpteur, l'honorent dans l'accomplissement du travail, mais peuvent aussi se révéler terriblement ingrates, comme mues par un secret désir d'autonomie, de vie propre. Elles symbolisent le présent, l'action, alors que son propriétaire a une propension au passé, à la nostalgie, aux regrets:
"David refuse d'admettre qu'il vit dans un monde indifférent et régi par le hasard.
 Ça m'angoisse de savoir que des trucs pareils appartiennent à l'histoire maintenant."

Alors, faut-il laisser son empreinte dans l'histoire artistique, profiter de l’instant présent, repenser son univers artistique pour exister? Autant de questions soulevées tout au long de cette œuvre qui, grâce à la force des illustrations, acquiert une dimension fort intéressante qu'elle n'aurait peut-être pas eu sous la forme d'un roman simple. Car, en filigrane, n'est-ce pas Scott McCloud qui s'interroge sur son art, son métier d'auteur de bande dessinée et d'essayiste?
Le sculpteur est à la fois un roman graphique de qualité mais aussi un témoignage sur la condition d'artiste. Ainsi, l'artiste continue-t-il de vivre à travers son œuvre? La question n'est pas nouvelle, mais David Smith apporte sa pierre à l'édifice.

Rue de Sèvres a édité une œuvre forte, transcendante,à la fois très contemporaine sur la forme et classique sur le fond.

A découvrir sans tarder!



L'art d'écouter les battements de coeur, Jan-Philipp Sendker

Ed. Le livre de poche, traduit par Laurence Kiefé (à partir de la version anglaise) mars 2015, 336 pages, 6.9 euros.

Un cœur birman.


Le titre bat à l'unisson avec le contenu de ce roman. Chaque battement est un appel à la sagesse, au bonheur d'aimer et d'être aimé.
Tout débute par une disparition: un brillant avocat de Wall Street, d'origine Birmane, disparaît sans laisser d'adresse, laissant une épouse et deux enfants. Tin Win a disparu, sans laisser le moindre indice. Cela fait quatre années que Julia, sa fille, tente de comprendre ce drame, mais sa mère s'est réfugiée dans le silence, comme si elle avait toujours su que son mariage terminerait ainsi. C'est en rangeant de vieux papiers de son père que Julia découvre un nom et une adresse en Birmanie: une certaine  Mi Mi à Kalaw.
"Quelque facette inconnue de mon père pouvait très bien se cacher le mystère de ces vingt années depuis longtemps enfuies, une facette qui nous avait toujours échappé, à nous, sa famille."

La jeune femme espère que ce voyage apportera enfin des réponses à ses questions. Elle qui croyait que Tin Win n'avait rien laissé dans son pays d'origine, se trompe amèrement. Elle est accueillie par un certain U Ba, intime de son père soi-disant, qui décide de lui raconter l'histoire d'un Tin Win méconnu, celle du gamin de Kulaw, abandonné par sa mère à cause d'une stupide prédiction d'astrologue, et recueilli par une voisine aimante, Su Kyi.
Ainsi, Julia découvre tout un pan inconnu de l'existence de celui qui lui a donné la vie. U Ba raconte un jeune homme éduqué au monastère bouddhiste auprès du vieux U May qui lui enseigna très tôt que: "le plus grand trésor qu'on puisse posséder, c'est la sagesse de son propre cœur."
Adolescent, Tin Win se leva un matin, aveugle. Mais il fit de cette infirmité une force, et aiguisa tous ses autres sens valides. Dès lors, le moindre bruit, le plus petit mouvement n’avaient plus de secrets pour lui, jusqu'au jour où il perçut un bruit inconnu qui, par la suite, deviendra le bruit unique qui guidera son coeur:
"Et au milieu de tous ces craquements,  de ces crissements, de ces chuchotements, de ces roucoulements, de ces écoulements et de ces piaulements, il y avait ce tapotement, tranquille et facilement repérable. Lent, calme et régulier. Comme la somme de tous les bruits, de tous les sons, de toutes les voix du monde. A la fois fort et délicat."
Ce tapotement, c'est le battement du cœur de Mi Mi. Elle aussi est infirme, née avec des pieds à rebours. Au fil des années, leur amitié va se transformer en amour. Tin Win porte inlassablement Mi Mi sur son dos; elle lui sert de guide, il lui permet de s'évader.
Mais cet amour va se heurter aux conventions et coutumes pesantes de la Birmanie. Un oncle du jeune homme, persuadé par un astrologue de s'occuper du bien être d'un parent pour s'attirer des augures favorables, décide de jeter son dévolu sur l'avenir de l'orphelin. Il l'arrache à Kalaw, à Mi Mi, à leur histoire d'amour...

"La vie est tissée de souffrances" selon le sage U May, et c'est donc à l'homme de faire en sorte de passer entre les mailles du filet et vivre des instants de bonheur.
"Il y a des blessures que le temps ne guérit pas, mais il les réduit à un encombrement acceptable."
Julia va-t-elle revoir son père, accepter le lien qui l'unit à une femme depuis plus de vingt ans? Et U Ba, quel secret cache-t-il au fond de son coeur?
Jan-Philipp Sendker a écrit une parenthèse enchantée remplie d'ondes positives, en partant du principe qu'il est toujours possible de rattraper le temps perdu. Certes, le roman reste très manichéen, flirtant parfois avec le registre du conte, ou celui de la mythologie,s'inspirant du mythe de Philémon et Baucis sur la fin.
Finalement, le sens à donner à notre existence peut changer en un instant:
"Il peut donc arriver dans la vie quelque chose comme un tournant catastrophique, lorsque le monde tel qu'on le connaît cesse d'exister. Un moment qui fait de nous quelqu'un d'autre en l'espace d'un battement de cœur."

Mimsy Pocket et les enfants sans nom, Jean-Philippe Arrou-Vignod

Ed. Gallimard Jeunesse, mars 2015, 336 pages, 14.9 euros.

Un vrai roman d'aventures.


Nombreux sont les enfants qui errent dans la ville basse de Frieke, capitale de la Sillyrie. Très tôt, ils ont appris à survivre au jour le jour, à se protéger du froid, et se méfier de ceux "qui ne sont pas comme eux." Quelques uns traînent en bande, se protègent les uns les autres. C'est l'un de ces groupes qu'a rejoint la jeune Mimsy Pocket, mais depuis quelques jours, tous ont l'air de s'être évaporés. Pourtant, ces gamins de rue n'intéressent personne, sont transparents même pour certains, jusqu'au jour où, "des hommes-loups" enlèvent ces petites ombres. Mimsy fait partie des victimes. Malgré sa défense, elle se retrouve prise au piège, et rejoint, avec les siens un drôle de wagon qui va les emmener au fin fond de la Sillyrie, vers une datcha appartenant à une mystérieuse dame noire...

Dans le même temps, rien ne va plus pour Magnus Million. Lui qui croyait enfin pouvoir profiter d'un repos bien mérité, se voit confier par son oncle Sven Martenson d'une improbable mission: protéger le jeune prince Nikklas lors d'un voyage diplomatique le menant vers le Monastère de Smoldno. La demande est d'autant plus saugrenue aux yeux du jeune homme qu'il est loin d'être un modèle de courage et d'abnégation. C'est plutôt la peur et l'angoisse qui motivent ses faits et gestes. N'empêche, il n'a pas le choix!
A Smoldno, construit au sommet d'un pic rocheux, il va découvrir l'existence de la source sacrée qui coule à rebours, véritable élixir de jouvence pour celui qui la boit, mais aussi comprendre un peu tard que le frère Grégorius au visage ravagé est une de ses vieilles connaissances...

C'est grâce à la sagesse et aux pouvoirs chamanes d'une tribu nomade, que Mimsy et Magnus vont se retrouver et affronter ensemble les obscurs projets de Frère Grégorius et les véritables intentions de la Dame Noire. Qui est-elle vraiment? Pourquoi fait-elle enlever des gosses qui n'ont pas de noms hormis ceux que leurs camarades ou eux-mêmes leur ont donnés?

Mimsy Pocket et les enfants sans nom reprend certains personnage de Magnus Million et le dortoir des cauchemars, sans toutefois en être une suite. Ainsi, les deux romans peuvent être lus séparément.
L'écriture fluide et l'imagination débordante de l'auteur font de cette histoire un roman d'aventures palpitant, sans fausse note, mettant en scène des héros à la croisée des chemins: rester un enfant ou enfin aborder la maturité? Dès lors, l'ensemble acquiert une profondeur inédite et bienvenue; le lecteur plonge volontiers dans les décors désolés et enneigés de la froide Sillyrie, parcourus par des trains emmenant les personnages vers d'extraordinaires aventures.

A découvrir sans tarder, à partir de 12 ans.