Sortie de boîte, Jean-Christophe Millois

Ed. Jean-Claude Lattès, collection Plein Feu, février 2015, 70 pages, 4 euros.

Grandir



Jacques a dix-huit ans. Il ressemble à ces milliers de jeunes paumés sans l'être véritablement, qui se cherchent, végètent, se donnent le temps de, profitant "du gite et du couvert" offerts par des parents responsables, soucieux de l'avenir de leur enfant.
Ah quoi bon chercher du boulot quand on n'a pas de formation? Faire le pas pour s'inscrire dans une agence d’intérim est l’exploit du jour que Jacques ne manque pas de signifier à son père. De toute façon, il n'a pas trop le choix, depuis sa dernière virée du samedi soir avec ses copains et sa petite amie. Alors qu'ils rentraient en évitant les grands axes, ils ont été surpris par une voiture de gendarmerie. Alcool. Cannabis. Plus de permis. Voiture confisquée. Et une mère qui vous récupère, blasée, mais folle de rage.

Elle l'avait prévenu. Encore une connerie et il ira vivre chez son père, qui retape une maison dans un hameau isolé. Jacques n'a pas le choix. Déjà, son bled n'offrait pas grand chose, à part le corps de sa petite amie, et la procrastination entre amis. Maintenant, les promenades à vélo et le bricolage sont ses seules passe-temps en attendant un boulot hypothétique. Un peu rebelle quand même, Jacques aimerait emménager de suite dans sa nouvelle chambre, histoire de glander en toute tranquillité, sans subir les regards de travers:
"- Je sais pas. Mais je suis sûr que j'en ai plein le dos de dormir dans dix mètres carrés au milieu de tout ce bazar.
Jacques montra les cartons qui s'empilaient dans le couloir et contre les murs.
- Possible, mais moi je ne veux pas.
(...)
- C'est encore moi qui commande et il faudra t'y faire, reprit-il en baissant la voix. Tu es venu ici pour faire à ma manière. Même si tu t'es inscris en intérim, tu n'as pas encore de travail. Tu as le gite et le couvert, alors tu files doux."

"Filer doux" voilà bien une expression qui exaspère le jeune homme. Que fait-il de mal avec ses copains à traîner, lire des revues, fumer un joint et parfois boire un petit peu trop? Conseillé par sa nouvelle compagne, le père cède, Jacques ira vivre sur le chantier, dans sa nouvelle chambre.
Le compromis, c'est le début de la liberté. A l'heure où les gens travaillent, l'adolescent se rend au café du coin et fait la connaissance de jeunes gens aussi désœuvrés que lui. Il les suit, mais cette expérience va le faire réfléchir, enfin.

Sortie de boîte est criant de vérité. Le personnage de Jacques est symbolique, représentatif de cette jeunesse qui se cherche et qui, sans le vouloir vraiment, a le don de se mettre dans l'embarras. En lisant cette nouvelle, on se rend compte qu'on connaît tous un Jacques dans notre entourage.
Parfois, il faut un électrochoc, une menace qui se transforme en action pour que son enfant réalise que la vie n'est pas aussi lisse qu'on croit. Boire, dormir, faire la fête, glander ne sont pas à proprement parler des perspectives de vie. Jean-Christophe Millois a écrit sur ce basculement imperceptible, cette prise de conscience invisible pour les autres mais terriblement intime qui vous dit que, oui, il est temps de grandir et se prendre en charge.

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