REGARDS CROISES (14) Premier amour, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, collection Fugues, mars 2015 (réédition), traduit de l'anglais (USA) par Sabine Porte, 112 pages, 7.5 euros.


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

Délicieuses pourritures.


Un premier amour raconté par Joyce Carol Oates prend de suite un caractère particulier, surtout quand le sous titre est "un conte gothique". Forcément, avant même de l'avoir lu, le lecteur de Oates fera le rapprochement avec Maudits, roman du même auteur paru chez Philippe Rey en octobre dernier. Forcément aussi, associer "premier amour" et "gothique" amène à la réflexion. On sent que le contenu sera emprunt d'étrangeté, déjà suggérée par la couverture avec cette jeune fille de dos, cheveux en broussaille, contemplant à ce qui ressemble de loin à un lac ou un marais.
Dans un premier amour, on est forcément deux, me direz-vous. La jeune fille, Josie, a onze ans. Depuis peu, elle vit avec sa mère chez la grand-tante Esther, à Ransomville, une petite ville de campagne "où tout le monde va à l'église, mais où personne ne croit en Dieu". Justement chez Esther vit aussi son petit-fils de vingt-cinq ans, Jared Jr, promis à un avenir ecclésiastique.

La gamine et sa mère ont été accueillies par pure charité chrétienne et non pas par amour familial. Les occupants de la maison vivent chacun de leur côté, se croisent à de rares occasions, et savent très bien s'ignorer la plupart du temps. On raconte beaucoup de choses sur cette famille vivant dans la Maison du révérend, mais impossible de savoir vraiment où se situe la vérité:
"Il n'y a pas d'histoires vraies (...) Mais il arrive, par hasard presque qu'elles contiennent une part de vérité parfois."
Mère a tout quitté, une ville, une maison, un mari, pour venir se perdre dans la chaleur moite de Ransomville. Très vite, cette femme terriblement indépendante qui compte énormément sur son physique pour tirer son épingle du jeu, laisse sa fille de plus en plus souvent seule dans la grande maison. Pour combler l'ennui, Josie se promène autour de la propriété, dans le marais avoisinant "autour de la colline et sur la rivière à quelques cinq cents mètres de là". Elle y épie les faits et gestes de son cousin Jared jusqu'au jour où ce dernier lui dit d'approcher. Il lui parle, l'envoûte au point même de s'échanger une goutte de sang en lui disant "chacun portera l'autre en lui comme un secret", pour ensuite l'ignorer pendant des jours.
La gamine s'entiche de ce jeune homme maigre, à la chemise blanche immaculée, au sourire forcé, capable à la fois de la tourmenter et la rejeter. N'est-ce pas là sa façon à lui de s'occuper d'elle, de lui montrer un minimum d'intérêt? "Égarée dans un rêve éveillé", elle va entrer dans le jeu pervers de Jared dans lequel la douleur faite au corps féminin est synonyme de plaisir. Josie est persuadée que le jeune homme est l'incarnation de l'énorme serpent noir croisé sur le chemin lors de son arrivée à Ransomville. Elle l'aime, non pas parce qu'il lui fait du mal, mais parce qu'il s'occupe d'elle, croit-elle naïvement. Elle n'est plus transparente et, à sa façon, il lui fait prendre conscience de son corps:
"Si tu pénétrais dans le marais, tu livrais ton corps. Tu n'étais plus toi-même, tu avais pour non toi, elle, petite. Tu étais entourée d'imperceptibles bruits de succion. De grognements de crapauds. Pareils à des grognements d'homme - tu avais entendu des hommes grogner et ahaner, ahaner et grogner, il y avait longtemps de cela, alors que tu n'étais pas censée écouter. Tu savais que c'était, déjà en ce temps-là: la pulpe animale cherchant à s'extraire de force de son carcan. Suintant, bouillonnant, jaillissant enfin."
Dans un premier amour, il faut être deux certes, mais ces deux là s'aiment-ils? Josie aime Jared, mais Jared considère Josie comme une expérience, un cobaye supportant ses pulsions perverses. Et pour que cette expérience devienne amour, Josie est prête à beaucoup de choses, mais jusqu'à quelle limite?

Joyce Carol Oates raconte le premier amour d'une gamine de onze ans, seule. Sa mère n'est pas là, l'aime, mais de loin, en courant d'air, trop occupée à mettre de l'ordre dans sa propre vie. La gamine grandit dans un désert affectif...
A cela s'ajoute l'étrangeté des lieux suggérés: un marais, un bourg dont l'église a autrefois été brûlé, des livres de théologie, un cousin séminariste, un grand serpent noir, et un vautour qui plane au dessus des personnages, auxquels se mêle une histoire sentimentale. Oates se délecte à jouer avec les caractéristiques du genre, et en tire les ficelles pour proposer un conte (donc) délicieusement malsain.

Un très bon Joyce Carol Oates à découvrir!

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/03/regards-croises-14-premier-amour-de.html