Mémoires d'un bon à rien, Gary Shteyngart

Ed. L'Olivier, mars 2015, traduit de l'anglais (USA) par Stéphane Roques, 397 pages, 23.5 euros

Attention, ce livre n'est pas un roman, mais une biographie!


Comment Igor, petit russe de Léningrad, est devenu Gary "Gnou" Shteyngart, professeur d'écriture créative , immigré avec ses parents aux Etats-Unis?
L'idée d'écrire sa vie vient d'une photo trouvée dans un livre de la librairie Strand à New-York: l'auteur re-découvre l'église de Tchesmé, en Russie. Cette église va devenir sa madeleine de Proust personnelle. Des souvenirs affluent, des images reviennent, au point que l'écriture de cette biographie devient une évidence qui inquiète quand même les parents de l'écrivain.
Car l'histoire de Gary Shteyngart contient aussi sa part de secrets qu'il vaut mieux garder en famille, et puis, écrire sa vie, c'est aussi étaler la vie privée et familiale en public, au risque de s'attirer les foudres de ses proches!

Chaque chapitre met une photo de l'auteur à l'honneur. Shteyngart déroule sa vie, son arrivée avec ses parents en Amérique, ce "pays ennemi" de la Russie:
"1979. Venir aux États-Unis après avoir passé son enfance en Union Soviétique, c'est un peu comme tomber d'une falaise monochrome dans une piscine de pur Technicolor."
Forcément, le fossé est immense, mais le petit garçon intègre très vite les principes de ce pays libre, si bien qu'il comprend rapidement que son pays d'origine ment beaucoup à ses concitoyens, et qu'il est bon d'être un républicain (croit-il) pour mieux s'intégrer.
Son adolescence est l'évident constat d'une lutte entre sa nouvelle vie d'américain à l'extérieur, et son existence de fils unique, juif, d'origine russe, avec une famille étouffante. Même si à quatorze ans, il perd son accent russe, Gary reste toujours le médiateur de ses parents, un couple qui a adopté le silence lors de ses conflits, après avoir utilisé pendant longtemps les cris et les insultes en tout genre. Et puis, il a fallu subir l'école hébraïque du Queens, dans laquelle le seul moyen qu'il a trouvé pour se faire respecter est d'écrire des histoires.

La puissance des mots et de l'imagination ont toujours fasciné l'auteur. Tout petit déjà, sa grand-mère Galia, journaliste, lui disait sérieusement: "Et toi, si tu écrivais un roman?"
Écrire est devenu une thérapie personnelle, un moyen d'épancher sa rage, sa haine de soi. Elle est une nécessité:
"J'écris parce que rien ne me met plus en joie que l'écriture, même quand l'écriture est retorse et pleine de haine, cette haine de soi qui rend l'écriture non seulement possible mais nécessaire."
Simplement, même avec l'écriture qui permet de faire table rase de tout et d’expulser la rage, Gary se rend compte que l'enfance est vraiment un monde à part que même les souvenirs ont tendance à enjoliver:
"Les pires mensonges qu'on nous débite au cours de notre enfance sont ceux qui nous protègent le mieux."
(...)
"Le monde de la mémoire se décompose en chacun de ses éléments, chacun me conduisant en des lieux qui rapetissent à mesure que je grandis."

Alors, la meilleure façon de faire table rase du passé et de l'accepter enfin, n'est-il pas de retourner sur ses terres d'origine avec ses parents?

En presque quatre cents pages, Gary Shteyngart se raconte avec beaucoup d'humour, de dérision et de recul. Au delà de l'aspect formel de la biographie, l'auteur explique son rapport intime avec l'écriture, les études, la culture. Il est l'homme du compromis: celui de deux mondes différents, de deux cultures différentes, qui a réussi à prendre et garder la meilleure part des deux pour forger celui qu'il est aujourd'hui:
"Je comprends comment ça marche. Comment les mots expliquent le monde qui m'entoure et le monde que je renferme."

Ce retour aux sources était essentiel pour lui.

Un roman de Gary Shteyngart: Super triste histoire d'amour