Longue division, Derek Nikitas

Ed. 10/18,  novembre 2014, traduit de l'anglais (USA) par Liliane Messika, 402 pages, 8.4 euros

Au carrefour de vies...


Jodie et Cal, Sam et Jill, Wynn et Erika, autant de duos qui vont se trouver, se retrouver ou se séparer, tous dépassés par l'équation décimale infinie de leur vie, pour rejoindre, ensemble "le vide informe qui constituait l'essentiel du monde, mais qu'on ne pouvait concevoir".

Deux mois après Noël, un jour de tempête, ces personnages, d'abord mus par le désir d'enfin prendre en charge leur destinée, vont prendre de mauvaises décisions qui les conduiront vers "un abîme [qui] seul séparait désormais le passé du présent". Ainsi, il forme la Longue Division que chante le groupe Death Cab for Cutie:
"Et ils continuaient comme une longue division
Parce qu'il était clair, page après page,
Qu'ils s'éloignaient de plus en plus
D'une solution qui marcherait
Sans un reste, reste, reste, restant."

Quand Jodie trouve cinq mille dollars dans la maison où elle fait le ménage, elle se dit que cet argent tombe à pic. S'il traîne, c'est que ses propriétaires n'en n'ont pas véritablement besoin, alors qu'elle, oui. Cela lui permettrait non seulement de quitter un travail mal payé, mais aussi d'aller à la rencontre de son fils, abandonné il y a quinze ans à une famille de professeurs. Jodie décide ne plus réfléchir, de faire ce qui lui semble juste et bon pour elle. Elle prend l'argent, vole la voiture d'une de ses connaissances, et décide de se rendre en Caroline du Nord où vit Cal. Justement, le jeune homme a décidé lui aussi de prendre sa jeune vie en main. Il accepte enfin son homosexualité, et se sent prêt à affronter ses origines:
"Cal était venu pour être submergé. Il était dans les affres d'une lame de fond. La seule façon d'y sucoomber était d'y aller à plein régime, parce qu'il était à l'abri du doute maintenant. Le doute l'avait anesthésié pendant trop longtemps, pendant des années."
C'est pourquoi, il n'hésite pas à suivre sa mère naturelle lorsqu'elle vient le chercher pour retrouver avec lui son père Sam...

... Mais Sam a fort à faire. Entre son épouse Jill à l'article de la mort, minée par une tumeur au cerveau, et son travail de policier dans une bourgade bien calme qui d'un seul coup prend des accents d'une ville du Far West, il se sent perdu. Pourtant, croit-il, il méritait une vie meilleure depuis qu'il avait arrêté l'alcool et s'était converti à la religion après son aventure avec Jodie, sa belle soeur. La rédemption devait être au rendez-vous, pour lui et les siens. Pendant quinze ans, il s'est évertué à expier ses pêchés un par un et à devenir un bon croyant. Néanmoins, sa famille est en miettes, et sans le vouloir, il se retrouve témoin dans une affaire de meurtre:
"Ce n'était pas sa propre vie qui était en ruines. C'est eux qui l'avaient amené ici, qui l'avaient appâté avec son coeur, eux qui avaient perdu et qui ne pouvaient pas l'entraîner plus loin."
Sam se sent responsable de tout ce qui cloche, notamment du destin de Wynn, jeune étudiant embrigadé dans une sale affaire...

... Pour Wynn, la vie est une question de logique mathématiques. Lorsqu'il se sent dépassé par le quotidien, rien ne vaut ses livres de maths, ou ressasser dans la tête d'infinies équations. Accompagner son copain Dwight parti en croisade pour récupérer sa sœur droguée et larguée, n'était pour lui qu'une question d'honneur, puisqu'il était encore un peu amoureux de la jeune femme. Mais l'opération vire au cauchemar et Wynn se retrouve être au meurtrier; sa vie bascule:
"Il les avait tués tous les deux sans réfléchir. Leur zéro était trop désespérément simple, un deux moins deux terminé en l'espace d'une infinitésimale seconde."
Parce qu'il refuse ce nouveau statut qui ne le définit pas et qui redessinera les contours de son avenir, Wynn décide de tout régler à sa manière, espérant revenir en arrière et retrouver le confort de sa vie estudiantine...

Toutes ces vies vont se croiser et auront alors un avenir commun. Derek Nikitas a fait le choix d'une narration instantanée. Chaque paragraphe se termine par une phrase en suspens, pour reprendre sur une autre action. Ainsi, l'auteur souligne le côté inéluctable des choses. Le personnage n'est qu'une marionnette poussée par une force invisible qui décide de son existence, des ses choix, de ses actions, et rien ni personne ne peut changer cette chute en avant.
Ce style, tout en points de suspension, déroute, intrigue, puis s'intègre dans un ensemble habilement construit et pensé.
"On n'a foi en ce qu'on veut que parce qu'on le veut" se répète les protagonistes, tel un mantra. Sauf qu'il est difficile de réparer les erreurs du passé. Elles pèsent sur vous, vous coupe le souffle, et vous empêche d'envisager un avenir serein. Se regarder dans le miroir devient un problème insoluble, s'assumer aussi. On devient solitaire à soi-même:
"La solitude vous fait désirer des choses tellement horribles. Ça torture jusqu'à ce qu'on devienne violent pour s'en défaire."

Longue division est un roman âpre, parfois violent, mûrement réfléchi sur le sens de la vie.

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