L'histoire de Foxy Moll, Carlo Gebler

Ed. Joëlle Losfeld, mars 2015, traduit de l'anglais (Irlande) par Bruno Boudard, 400 pages, 25 euros.

Faire taire le silence...


"L'Irlande était un pays aux innombrables secrets, des secrets si extraordinaires que ceux qu'ils concernaient étaient loin d'en soupçonner l'existence."

Comment survivre dignement quand on est une femme seule, élevant plusieurs enfants, maintes fois déçue par la gente masculine, et dont la mère lui a prodigué comme unique conseil de vie: "la seule chose qui compte, c'est ce qu'on obtient"?
Pour Foxy Moll, petite rousse au caractère égal et agréable, les hommes sont devenus un moyen pour aboutir à une fin, et non plus des compagnons de vie. Pourtant, jeune fille, elle tomba amoureuse, mais le jeune homme s'enrola dans l'armée et l'abandonna, enceinte. Depuis, elle a repris les habitudes que sa mère avaient autrefois: les hommes qui sollicitent son étreinte ne le font pas gratuitement.
Foxy n'est ni libertine, ni nymphomane. Simplement, elle a des enfants à nourrir, et son corps est sa seule monnaie d'échange. Simplement, dans l'Irlande de ce milieu du vingtième siècle, la liberté de mœurs de la jeune femme ne plaît pas. Certes, on ne lui dira jamais en face, mais la jeune femme comprend les messages: le prêtre refuse de baptiser ses petits, ses ex-amants lui demandent de se taire, quant à la population de New Inn, le silence en dit long.
De toute façon, Foxy s'en fiche. "Elle n'avait pas le pouvoir de modifier leur appréciation, par conséquent le mieux était de ne pas penser à eux, à leurs opinions ou à leurs racontars." Elle en sait des choses, mais ne dit jamais rien. Foxy a horreur des racontars, en connaissance de cause.

Un matin, Badger, son voisin, découvre son corps au visage fracassé, dans un champ à côté de chez elle. La parole se délie, les rumeurs vont bon train, et Badger, un des rares hommes à ne pas l'avoir touchée et à la respecter, se retrouve suspecter.
Mais, ce qui aurait pu tourner en simple enquête, devient une véritable histoire sociale. Car le lecteur sait qui a tué Foxy Moll. Il connaît aussi le mobile du crime ainsi que les preuves montées de toute pièce, mais l'auteur a voulu dénoncer l'hypocrisie ambiante du monde rural irlandais où personne n'ose se dresser contre les autorités corrompues pour raconter la vérité.

Carlo Gebler s'est inspiré d'un véritable fait divers pour monter un roman dont il précise en postface qu'il est véritablement une fiction. Il a inventé les circonstances, les faits, les personnages. Ne reste que Foxy Moll, véritable victime et un meurtrier innocent.
Les mœurs de la jeune femme ne sont qu'un prétexte pour dénoncer finalement un comportement plus grave et moins responsable tenu par la population. Le silence ravage tout, fait davantage de victimes qu'on ne croit. Celle qui répétait comme un mantra qu'"elle n'était pas comme sa mère. Elle serait toujours différente", a payé de sa vie, car deux de ses anciens amants considéraient qu'elle était devenue trop gênante au bon déroulement de leurs affaires.
L'histoire de Foxy Moll est le récit d'une réhabilitation voulue par un de ses petits fils, soucieux de rétablir la vérité, et de dénoncer les pratiques anciennes de la Guarda, la police irlandaise.

Certes, le sujet général n'est pas nouveau, mais le procédé adopté par l'auteur est fort intéressant, et l'histoire de Foxy Moll se lit vraiment de manière fort agréable. La traduction, rigoureuse, permet au lecteur une lecture fluide si bien que le livre en devient un véritable page turner.

A découvrir sans tarder.