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Lait de tigre, Stefanie de Velasco

Ed. Belfond, mars 2015, traduit de l'allemand par Mathilde Julia Sobottke, 336 pages, 20.5 euros.

Jeunesse désenchantée


Nini et Jameelah ont quatorze ans. Elles ont grandi ensemble dans le même quartier populaire de Berlin. Elles en connaissent les coins et les recoins, l'aire de jeux qui sert de repère, les habitants dont beaucoup sont issus de l'immigration.
Nini et Jameelah sont inséparables. L'école n'est qu'un lieu de rencontre comme un autre avec les camarades, puisqu'elles ont peu de perspectives d'avenir. Elles vivent dans l'instant. Nini se débrouille, cherche ses repères, à défaut d'en avoir chez elle. Un beau-père chauffeur de taxi, amateur de vidéos porno, une mère qui passe sa vie devant la télé, affalée dans le canapé:
"Le canapé de maman est une île dur laquelle elle vit. Et cette île a beau se trouver au milieu de notre salon, un épais brouillard l'enveloppe. On ne peut accoster l'île de maman."
Jameelah et sa famille sont dans l'urgence de papiers définitifs. Une naturalisation serait la bienvenue pour cette famille irakienne qui a du fuir loin de leur pays, sauf que l'administration allemande n'est pas aussi rapide qu'on le voudrait.
Ces deux adolescentes font les quatre cents coups. Le lait de tigre est leur spécialité. Un peu de lait, beaucoup de jus de fruit de la passion, une bonne dose de Mariacron, le tout versé et secoué dans un pot de Müllermich, vous donne un cocktail détonnant. L'absorber c'est refouler la peur, devenir complètement désinhibé au point de se prostituer gaiement pour avoir de l'argent de poche.
Seulement, parfois, le trip ne se passe pas comme prévu, et les gamines flirtent avec le danger, se retrouvent dans des situations sordides dont elles sortent par miracle.

Nini est la narratrice du récit. Son histoire aurait pu être une succession d'aventures, d'anecdotes vécues avec sa copine, mais leur amitié va basculer. Témoins sans le vouloir du meurtre de leur amie Jasna par son propre grand frère, elles n'ont pas la même interprétation des faits. Alors que l'une veut prévenir les autorités, l'autre préfère le silence. De toute façon, Jasna n'avait-elle pas décidé de quitter les siens, rejetant ses grands frères bosniaques qui l'empêchaient de vivre et d'aimer à sa guise?
N'empêche que toutes les deux ont une impression décalée par rapport au deuil:
"Je parie que ça rend plus fort quand on a vu la mort, nous, on est fortes, on est de vraies putes, on a vu un vrai meurtre, on brille."

Lait de tigre peut être considéré comme un roman d'apprentissage. On saute sans parachute dans un quotidien où les normes ne sont pas les mêmes, dans lequel les adultes ont oublié depuis longtemps leur rôle d'éducateur et de protecteur. Stefanie de Velasco n'hésite pas à mettre en scène quelques scènes sordides afin de mieux mettre en avant le fait que ses deux héroïnes sont plus ou moins des survivantes du milieu dans lequel elles ont grandi et vivent encore.
Les gosses matent des pornos, les jeunes font des passes pour passer le temps... Et pourtant, Nini pense que le bonheur est encore possible, qu'il peut encore exister quelque chose de bon dans ce "monde pourri" que Dieu a déserté:
"Il faut laisser quelque chose de bon que personne ne puisse toucher, une chose limpide et transparente, pour qu'il ne reste pas que de la graisse, du sang et de la merde."

Espoir? Perspectives? Rayon de soleil au milieu du chaos? Par petites touches, les héroïnes s'accrochent, croient même s'entraîner pour la vraie vie "afin que personne ne puisse nous faire du mal."
Parfois trash, de temps en temps poétique, on lit ce roman qui met en scène une jeunesse désenchantée avec un sentiment de malaise et d'empathie mêlés.

A découvrir.

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