La gaieté, Justine Lévy

Ed. Stock, janvier 2015, 216 pages, 18 euros.

Une tempête sous un crâne.


"Quel désastre le bonheur. Quelle tristesse, de vouloir être heureux. Être joyeux, c'est difficile aussi."

Louise lutte depuis toujours contre cette mélancolie envahissante qui a réussie parfois à la submerger au point de ne plus pouvoir se lever de son lit. Depuis, des signes intimes la préviennent et lui permettent d'appréhender la vague destructrice.
Car Louise, désormais, ne se donne plus le droit de se laisser aller à ce doux sentiment d'abandon de soi. Elle aime Pablo, "l'urgence incarnée", d'humeur toujours égale, père de ses deux enfants, Angèle et Paul. Elle, "si flemmarde, si peureuse, si pleureuse" doit juguler son penchant naturel pour être une épouse et une mère:
"Pablo a fait du bon boulot, on ne voit pas les coutures, mais je sais bien reconnaître, moi, les premiers signes de l'effondrement: cette sensation bizarre comme si je tombais, mais à l'intérieur de moi, quand je tombe, justement, par hasard sur le visage de l'autre; et cette colère assourdissante, presque rassurante, mais toujours là, gravée en moi."

Dès lors, Louise s'impose une gaieté de surface, une gaieté trompeuse au point qu'elle même se surprend parfois à y croire. N'est-ce pas la gaieté le pire ennemi de la mélancolie? Or, cette dernière, c'est comme les gommes Nicorette qu'on planque entre deux dents: elle coupe l'envie de fumer, mais pas la nicotine...
Depuis la naissance d'Angèle, la jeune femme a décidé de devenir "une guerrière", une maman forte que rien n'atteint, simplement préoccupée du bonheur des siens. La maternité et le lien affectif qui unit une mère à ses enfants sont nouveaux pour elle. Certes, elle aimait sa mère et celle-ci l'aimait, mais leur relation était quelque peu inversée:
"J'avais sept ans et je me sentais très âgée (...) même si je n'avais pas encore de traits sur le front, j'étais née plus vieille que maman."
Très tôt, Louise a été une mère pour sa maman, droguée, perdue, mélancolique à ses heures. Elle ne veut pas qu'Angèle ou Paul vivent ce qu'elle a vécu.

On ne naît pas maman, on le devient au quotidien. Ce nouveau statut plonge Louise dans les souvenirs de sa propre enfance, entre un père aimant mais souvent absent, collectionneur de belles-mères envoûtantes physiquement mais volontairement mauvaises avec elle:
"Le problème avec la méchanceté, la méchanceté pure, totale, c'est que ça n'a rien à voir ni avec la force, ni avec le courage, ni avec l'humour ou l'intelligence, c'est une maladie sans traitement, sans médicament, ça ne s'atténue pas avec l'âge ou avec les épreuves ou les joies de la vie, non, on ne peut rien y faire, c'est comme le désespoir ça finit par se retourner contre vous et par vous bouffer de l'intérieur."
S'ensuivent des pages de situations vécues, d'impressions latentes dont une rencontre fera ressurgir les images nettes et refoulées d'un voyage à Kuala-Lumpur avec sa mère. Chez Louise, la maternité ravive son enfance perdue, traumatisante, celle qu'elle avait décidée d'oublier.

De son histoire personnelle, Louise a décidé ne prendre que le meilleur pour devenir plus forte, pour faire face, ne serait-ce qu'au quotidien. Elle-même est sa pire ennemie, alors vainquons le mal par la racine! Tout comprendre lui permettra d'acquérir ce nouveau statut de "guerrière" qu'elle a décidé de revêtir. Et la gaieté fait partie des armes...

La gaieté est un roman juste, ponctué de fulgurances littéraires écrites parfois comme un cri qu'on lance sur la page: la phrase est longue, alambiquée et seule la virgule donne de la cohérence et de la profondeur à l'idée exprimée.
Justine Lévy dresse le portrait d'une femme fragile qui veut devenir forte pour ne plus être un fardeau pour son entourage et les autres. Peu importe si Louise est le moi autofictif de l'auteur, peu importe si l'auteur se sert de son propre vécu pour alimenter sa fiction, en tout cas, La gaieté se lit d'une traite, tant le lecteur se sent inspiré par les contenu et se voit parfois, en filigrane, quand Louise raconte les affres de la maternité et la mélancolie qui attend, planquée, le moment de vous envahir.

Une très belle découverte.