Kentucky Song, Holly Goddard Jones

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, février 2015, 480 pages, 25 euros.

Mais où est passée Ronnie?


Lorsque Susanna Eastman a voulu signaler la disparition de sa sœur Ronnie au sergent Pendleton, elle a du faire face à l'incrédulité du représentant des forces de l'ordre:
"Ronnie? Vous êtes la sœur de Ronnie?" Il secoua la tête sans cesser de sourire. "Ronnie Eastman. Vous voulez dire que Ronnie Eastman a disparu?"
Il faut dire que Ronnie est une figure locale de la petite ville de Roma, dans le Kentucky, "une ville étrange, un étrange endroit" à plus d'un titre. Tout le monde la connaît, ou plutôt tous les piliers de bar, les hommes esseulés (ou non) sont capables de repérer ce petit bout de femme aux cheveux courts, à l'allure androgyne, qui circule à bord de sa Camaro, le bras gauche toujours au vent. Or, cela fait plus de deux semaines que Susanna n'a pas de nouvelles de sa soeur. Certes, elles sont loin d'être fusionnelles, mais parfois elles sont "sur la même longueur d'onde", et "Susanna la soupçonnait de comprendre plus que ce qu'elle donnait à voir."
Suzanna mène une vie bien rangée, professeur de littérature anglaise au collège local, mariée à un professeur de musique, Dale, et maman d'une petite fille. C'est le compromis qu'elle a trouvé pour fuir un père alcoolique et violent et une mère effacée. Cette vie, elle l'a voulue, même si Dale ne supporte pas Ronnie, personnalité toxique soi-disant pour son couple, et même si justement son couple est en pleine déliquescence:
"Elle était la directrice, la secrétaire et la femme à tout faire de la famille, Dale  était le PDG, et elle en avait marre, elle en avait vraiment marre."
Ronnie est une bouffée d'oxygène, un brin de folie dans la vie trop rangée de sa jeune sœur. Sa disparition n'a donc rien de bien cohérent, surtout que la visite de son domicile ne révèle aucune trace d'un départ volontaire et précipité...

A Roma, il s'en passe des choses au collège. Depuis que Christopher est arrivé, des clans se sont formés dans lequel le jeune homme en est le centre. Lanceur de mode, meneur, il se sent attiré pourtant par Emily, souffre douleur des autres, personnalité introvertie et perturbée qui met mal à l'aise les gens. Refusant cette attirance qu'il ne comprend pas, il se met à harceler sa camarade. Emily, de son côté, subit, tente de se faire oublier, d'être normale comme lui demande sa mère:
"La normalité ce n'est pas qui on est ni ce qu'on est à la naissance (...) c'est la façon dont on se comporte. C'est quelque chose qu'on fait délibérément."
Justement, la normalité serait de prévenir la police lorsqu'elle découvre un corps enseveli en bordure de forêt. Mais Emily préfère garder le secret et observer le lent processus de putréfaction, sans pour autant se soucier de l'identité de la victime.

Finalement, la disparition de Ronnie est prise au sérieux par Tony, l'inspecteur de police, ancien espoir de la ligue majeure de Base Ball, revenu à Roma après une grave blessure au dos. Son retour est aussi une forme de provocation, croit-il, car il revient dans une ville raciste, lui le flic noir:
"Pendant toute son enfance, Tony avait été un étranger, un Noir dans une ville de Blancs pratiquant un sport de Blancs. Et bien qu'il ait été populaire au lycée de Roma, cette population n'existait pas toujours hors de l'école ou du terrain."
Son enquête le conduit à s'intéresser à un certain Wyatt, un ouvrier célibataire, doux comme un agneau, souffrant de la solitude:
"Le désespoir de mener une existence qu'on ne comprenait pas, qu'on n'avait ni imaginée ni méritée, qu'on ne pouvait souhaiter qu'à son pire ennemi."
En effet, Wyatt et son groupe de pseudo amis, des collègues qui se moquent de lui, sont les derniers à avoir rencontré Ronnie avant sa disparition. Peut-être possède-t-il des informations qui pourraient faire avancer l'enquête...

Holly Goddard Jones par Morgan Marie (source Albin Michel.fr)
Holly Goddard Jones a braqué une loupe d'entomologiste sur une ville du Kentucky et ses habitants qui, sous des aspects affables, ont bien des secrets à cacher. La solitude, l'enfance, le harcèlement, le racisme, laissent des traces, et toutes les couches sociales de cette micro-société sont concernées. Roma n'est pas si tranquille qu'on le croit, et celui qui veut ouvrir les portes des maisons doit s'attendre à de belles surprises.
A travers plusieurs personnages récurrents, Holly Goddard Jones raconte plusieurs existences qui, de près ou de loin, ont croisées la route de Ronnie. Sans le vouloir, elle est le point de connexion entre tous, et surtout, tous deviennent des suspects potentiels.
Au fil des chapitres, le lecteur entre dans l'intimité d'une jeune femme qui a toujours refusé le compromis, voué un culte à sa liberté au détriment de sa réputation, intimement consciente de sa place au sein de sa famille:
"Elle préférait partir que revenir, conduire qu'arriver, elle vivait mieux dans l'entre-deux que dans l'immobilité. C'est la raison pour laquelle elle n'était pas à sa place sur une photo. Elle avait regardé dans l'objectif et vu, non pas sa famille, mais sa propre absence et, l'espoir d'un instant, il lui avait semblé qu'elle était un fantôme, qu'elle n'existait pas vraiment, et qu'elle ne manquerait à personne."

Kentucky Song est un roman intense, profond, et habilement construit. On pourrait croire à un simple polar, mais il est plus que cela. Hélène Fournier  a su recréer l'ambiance à la fois anxiogène et étrange de Roma. Elle a traduit la petite musique intérieure de chacun des personnages, permettant d'y déceler leurs secrets, leurs peurs, leurs non-dits, en proposant un récit très fluide pour le plus grand plaisir du lecteur.

Holly Goddart Jones frappe fort, n'oubliez pas ce nom, c'est un joyau de la littérature américaine à suivre!

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