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Big Daddy, Chahdorrt Djavann

Ed. Grasset, février 2015, 288 pages, 18 euros.

Tueur né.


Rody, gamin de onze ans, a grandi dans le ghetto de Redville. Abandonné à la naissance, il a été pris en charge par une vieille dame du quartier qui a pris sous son aile tous petits laissés pour compte. Jamais scolarisé, illettré, c'est au milieu de la violence et des trafics en tout genre qu'il s'est forgé une réputation de dur. Big Daddy, avant d'être un père adoptif pour lui, était un nom qu'on murmurait dans le ghetto, un modèle de réussite dans la délinquance, un dieu païen pour ces pauvres âmes perdues.
"Big Daddy descendait rarement dans le quartier, personne ne l'avait jamais vu, mais tout le monde le craignait; c'est comme Dieu. La ville était son territoire et tout lui appartenait."

Quand Big Daddy se rend chez la vieille et repère Rody, il sent tout de suite que ce gamin là est différent des autres: plus malin, plus intelligent, mais aussi plus ambitieux puisqu'il veut laisser son nom dans l'Histoire! Alors, le "Saint Homme" le prend sous son aile, l'éduque à sa manière afin qu'il devienne plus tard son successeur. Rody est fier d'être adopté par la légende locale, mais il ne soupçonne pas encore que le monde dans lequel il vient de mettre les pieds est au-delà de tout ce qu'il peut imaginer...

Trois ans plus tard, Rody est emprisonné à perpétuité pour le meurtre de trois personnes. Son histoire est devenue le "Rody's case" car il est le plus jeune délinquant en prison avec une peine si lourde. Son avocate, à défaut de lui trouver une porte de sortie, décide de lui apprendre à lire, et noue un lien amical presque maternel:
"Au contact d'une violence primitive, brutale et frustre, il avait acquis une sagesse inattendue. Il avait treize ans, avec quarante ans d'expérience de vie. Une maturité douloureuse et précoce l'avait assombri sans pour autant altérer son esprit."
Nikki pense aussi que c'est un gamin différent, qu'il est capable du pire comme du meilleur. Elle lui propose de raconter sa vie, sa relation avec Big Daddy, et ce qui l' a amené à devenir un meurtrier. Rody accepte et se confie.

Le lecteur plonge alors, par l'alternance des chapitres et la retranscription des confidences de l'adolescent, dans un monde où la violence et la loi du plus fort sont reines. Big Daddy gouverne son petit monde et transmet ses valeurs plus que douteuses à un gamin sans repères. Le racisme, la haine de l'autre ou des gros, le culte de l'argent facile sont autant de facettes de ce père adoptif "protéiforme" qui se veut aussi un esthète amateur d'art et consommateur de femmes.
"Ils traversaient la vie, enfin..., la vie les traversait comme la rivière coule sur les cailloux. Ils ne respectaient rien ni personnes et surtout pas eux-mêmes (...) Récidiver c'était leur vie."
Le temps passe. Rody, entouré des aides de camp de Big Daddy, Paul, Hector ou Terry, se rend bien compte que le déchainement de violence dont il est témoin est le plus souvent gratuit, sans limites. Un soir, l'adolescent met un terme à cette vie en tirant sur trois personnes:
"Le pire, c'est que je ne sais pas pourquoi j'ai tiré. Je n'étais pas en rage, j'étais vide... Un corps vide, sans pensée, sans sentiment, sans tristesse, sans dépit, sans colère, juste un corps vide sans rien à l'intérieur."

A force de ténacité, aidée aussi par le fait que le témoignage de Rody est devenu un best seller, Nikki réussit à faire libérer le jeune homme. Il a désormais vingt-sept ans, et doit réapprendre la liberté:
"Je savais qu'il ne me devait rien, il était libre et justement la liberté lui donnait le droit de mener sa vie à sa guise."
On pourrait croire leur histoire commune terminée. On pourrait croire qu'une page se tourne. On pourrait croire enfin que le roman se termine, mais c'est sans compter sur l'imagination de l'auteur. Comme la vie de Rody adaptée au cinéma, la fin de ce roman ressemble étrangement à un épilogue de polar au scénario bien pensé, "un reflet de la vérité, de la réalité, mais un reflet perfectionné, sublimé, retravaillé à l'infini, un reflet stylisé, esthétique",  qui laissera le lecteur abasourdi.

Big Daddy est un livre qui ne laisse pas son lecteur indemne. Il montre que le crime n'a pas d'âge, la violence non plus. En arrière plan, il laisse une porte de sortie à l'espoir, la possibilité d'entamer autre chose sans pour autant renier les actes terribles commis. Chahdorrt Djavan propose la communion de deux personnages que tout oppose, aux histoires et racines radicalement différentes, mais qui auront besoin l'un de l'autre pour rebondir et continuer à vivre.

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