Au lac des bois, Tim O'Brien

Ed. Gallmeister (réédition),collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Remy Lambrechts, mars 2015, 309 pages, 11 euros.

"Kath, douce Kath"


1986. John Wade et Kathy se sont réfugiés dans un vieux cottage au Lac des bois pour réapprendre à vivre normalement. John vient de subir une sévère défaite aux sénatoriales américaines alors que, pendant longtemps, il était donné gagnant. Mais une lourde révélation sur son passé de soldat pendant la guerre du Vietnam a eu raison de sa côte de popularité.
Pas facile donc de vivre à deux, de se donner des perspectives, et oublier les plans de carrière tant espérés. Il va falloir apprivoiser le bonheur, tenter de le saisir autrement que par la politique:
"Pour tous deux c'était une évasion dans le conditionnel. Ils se représentaient le bonheur comme un lieu sur terre, un pays secret peut-être, ou une capitale exotiques aux coutumes étranges et à la langue ardue."

Le grand lac argenté qui s'ouvre sur le Canada est propice aux bonnes résolutions. Kathy, sans l'avouer vraiment à son époux, est enchantée de cette défaite. Ils vont pouvoir vivre enfin une vraie vie de couple, faire des enfants,voyager, connaître enfin un quotidien routinier. Pourtant, il y a des moments de vide dans leurs échanges: Kath semble perdue dans ses pensées, tandis que John combat ses démons intérieurs. Lui, le Sorcier, comme l'appelait ses compagnons d'infanterie pendant la guerre du Vietnam, a réussi a rendre caduque certains pans de sa mémoire. Sa vie est un grand tour de magie. Passionné de prestidigitation depuis l'enfance, il a réussi à occulter tout ce qui aurait pu l'empêcher de faire une carrière politique pour ne garder que le meilleur, que le correct. Sauf que les dernières révélations sur sa participation au massacre de Thuan Yen a ouvert une brèche:
"C'étaient des infra-souvenirs. Des images d'un lieu souterrain, sous le monde éveillé, plus profond que le rêve, un lieu où la logique se dissolvait. Un lieu hors de portée de la mémoire, mais connu."

Un matin, après une nuit particulièrement difficile où John ne sait plus vraiment ce qu'il a fait pendant son insomnie, Kath disparaît. La journée passe, sans nouvelles. Finalement, Wade se résout à prévenir les autorités. Par son comportement, ses silences, son passé, il devient vite le suspect idéal, au point qu'il en vient à douter de son innocence. Lui, le roi de l'effacement des mauvais souvenirs, aurait-il pu escamoter le souvenir du crime de son épouse?

Dans les Carnets du sous-sol, Dostoïevsky écrit:
"Il y a dans les souvenirs de chacun des choses qu'il ne dévoile pas à tout le monde, mais uniquement à ses amis. Il y en a d'autres qu'il ne dévoilerait pas même à ses amis, mais uniquement à lui-même, et encore, sous le sceau du secret. Enfin il y en a d'autres qu'il craint de se dévoiler à lui-même, ces souvenirs là, tout homme de bien en a une solide provision (...) On est forcé de mentir sur soi-même."

Au lac des bois est le roman d'une disparition inexpliquée, mais surtout un roman sur la mémoire d'un homme. John Wade porte bien son nom (to wade = patauger), il patauge dans les méandres nébuleux de ses souvenirs. Il évolue à côté de lui-même.
John Wade est un Meursault en puissance. Par sa froideur et son indifférence apparente devant les événements, il devient un suspect potentiel. En filigrane, Tim O'Brien reconstitue le massacre d'un village vietnamien entier, et le long cheminement de la culpabilité du Sorcier Wade:
"Ce n'était pas de la folie, comprit Sorcier. C'était le pêché. Il sentait couler dans ses propres veines, quelque chose d'infect et de visqueux, comme de l'huile de vidange dans un carter."
Ainsi, la politique est devenue pour Wade une évidence. Les politiciens ne sont-ils pas des acteurs, et la scène politique la scène des apparences? La magie est devenue naturellement une action paisible, bien ordonnée dans laquelle Wade prenait possession des choses, "au point que cela lui donnait une parcelle d'autorité sur sa propre vie."
"Il avait voulu être aimé. Et pour être aimé, il avait pratiqué la tromperie. Il avait caché les mauvaises choses. Il avait truqué sa propre vie. Pour l'amour seulement. Seulement pour être aimé."

Rémy Lambrechts a eu fort à faire pour traduire aussi bien les hypothèses possibles pour expliquer la disparition de Kath, que les éléments de témoignage des protagonistes du massacre de Thuan Yen ou de l'entourage de John. Il a su saisir les silences et non-dits au détour d'une phrase, d'une pensée. Il a retranscrit la volonté de Tim O'Brien de raconter un homme complexe, perdu, étranger à lui-même et aux autres, capable, comme Meursault dans l'Etranger de Camus, de mettre en cause les éléments pour expliquer l'indicible:
"- Ouais, mais... Qu'est-ce qui s'est passé ici?
  - La lumière du soleil, dit Sorcier."

Au lac des bois est un roman fort, magnifique, d'une intelligence rare. Un grand moment de lecture.

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