Mémoires d'un bon à rien, Gary Shteyngart

Ed. L'Olivier, mars 2015, traduit de l'anglais (USA) par Stéphane Roques, 397 pages, 23.5 euros

Attention, ce livre n'est pas un roman, mais une biographie!


Comment Igor, petit russe de Léningrad, est devenu Gary "Gnou" Shteyngart, professeur d'écriture créative , immigré avec ses parents aux Etats-Unis?
L'idée d'écrire sa vie vient d'une photo trouvée dans un livre de la librairie Strand à New-York: l'auteur re-découvre l'église de Tchesmé, en Russie. Cette église va devenir sa madeleine de Proust personnelle. Des souvenirs affluent, des images reviennent, au point que l'écriture de cette biographie devient une évidence qui inquiète quand même les parents de l'écrivain.
Car l'histoire de Gary Shteyngart contient aussi sa part de secrets qu'il vaut mieux garder en famille, et puis, écrire sa vie, c'est aussi étaler la vie privée et familiale en public, au risque de s'attirer les foudres de ses proches!

Chaque chapitre met une photo de l'auteur à l'honneur. Shteyngart déroule sa vie, son arrivée avec ses parents en Amérique, ce "pays ennemi" de la Russie:
"1979. Venir aux États-Unis après avoir passé son enfance en Union Soviétique, c'est un peu comme tomber d'une falaise monochrome dans une piscine de pur Technicolor."
Forcément, le fossé est immense, mais le petit garçon intègre très vite les principes de ce pays libre, si bien qu'il comprend rapidement que son pays d'origine ment beaucoup à ses concitoyens, et qu'il est bon d'être un républicain (croit-il) pour mieux s'intégrer.
Son adolescence est l'évident constat d'une lutte entre sa nouvelle vie d'américain à l'extérieur, et son existence de fils unique, juif, d'origine russe, avec une famille étouffante. Même si à quatorze ans, il perd son accent russe, Gary reste toujours le médiateur de ses parents, un couple qui a adopté le silence lors de ses conflits, après avoir utilisé pendant longtemps les cris et les insultes en tout genre. Et puis, il a fallu subir l'école hébraïque du Queens, dans laquelle le seul moyen qu'il a trouvé pour se faire respecter est d'écrire des histoires.

La puissance des mots et de l'imagination ont toujours fasciné l'auteur. Tout petit déjà, sa grand-mère Galia, journaliste, lui disait sérieusement: "Et toi, si tu écrivais un roman?"
Écrire est devenu une thérapie personnelle, un moyen d'épancher sa rage, sa haine de soi. Elle est une nécessité:
"J'écris parce que rien ne me met plus en joie que l'écriture, même quand l'écriture est retorse et pleine de haine, cette haine de soi qui rend l'écriture non seulement possible mais nécessaire."
Simplement, même avec l'écriture qui permet de faire table rase de tout et d’expulser la rage, Gary se rend compte que l'enfance est vraiment un monde à part que même les souvenirs ont tendance à enjoliver:
"Les pires mensonges qu'on nous débite au cours de notre enfance sont ceux qui nous protègent le mieux."
(...)
"Le monde de la mémoire se décompose en chacun de ses éléments, chacun me conduisant en des lieux qui rapetissent à mesure que je grandis."

Alors, la meilleure façon de faire table rase du passé et de l'accepter enfin, n'est-il pas de retourner sur ses terres d'origine avec ses parents?

En presque quatre cents pages, Gary Shteyngart se raconte avec beaucoup d'humour, de dérision et de recul. Au delà de l'aspect formel de la biographie, l'auteur explique son rapport intime avec l'écriture, les études, la culture. Il est l'homme du compromis: celui de deux mondes différents, de deux cultures différentes, qui a réussi à prendre et garder la meilleure part des deux pour forger celui qu'il est aujourd'hui:
"Je comprends comment ça marche. Comment les mots expliquent le monde qui m'entoure et le monde que je renferme."

Ce retour aux sources était essentiel pour lui.

Un roman de Gary Shteyngart: Super triste histoire d'amour

L'histoire de Foxy Moll, Carlo Gebler

Ed. Joëlle Losfeld, mars 2015, traduit de l'anglais (Irlande) par Bruno Boudard, 400 pages, 25 euros.

Faire taire le silence...


"L'Irlande était un pays aux innombrables secrets, des secrets si extraordinaires que ceux qu'ils concernaient étaient loin d'en soupçonner l'existence."

Comment survivre dignement quand on est une femme seule, élevant plusieurs enfants, maintes fois déçue par la gente masculine, et dont la mère lui a prodigué comme unique conseil de vie: "la seule chose qui compte, c'est ce qu'on obtient"?
Pour Foxy Moll, petite rousse au caractère égal et agréable, les hommes sont devenus un moyen pour aboutir à une fin, et non plus des compagnons de vie. Pourtant, jeune fille, elle tomba amoureuse, mais le jeune homme s'enrola dans l'armée et l'abandonna, enceinte. Depuis, elle a repris les habitudes que sa mère avaient autrefois: les hommes qui sollicitent son étreinte ne le font pas gratuitement.
Foxy n'est ni libertine, ni nymphomane. Simplement, elle a des enfants à nourrir, et son corps est sa seule monnaie d'échange. Simplement, dans l'Irlande de ce milieu du vingtième siècle, la liberté de mœurs de la jeune femme ne plaît pas. Certes, on ne lui dira jamais en face, mais la jeune femme comprend les messages: le prêtre refuse de baptiser ses petits, ses ex-amants lui demandent de se taire, quant à la population de New Inn, le silence en dit long.
De toute façon, Foxy s'en fiche. "Elle n'avait pas le pouvoir de modifier leur appréciation, par conséquent le mieux était de ne pas penser à eux, à leurs opinions ou à leurs racontars." Elle en sait des choses, mais ne dit jamais rien. Foxy a horreur des racontars, en connaissance de cause.

Un matin, Badger, son voisin, découvre son corps au visage fracassé, dans un champ à côté de chez elle. La parole se délie, les rumeurs vont bon train, et Badger, un des rares hommes à ne pas l'avoir touchée et à la respecter, se retrouve suspecter.
Mais, ce qui aurait pu tourner en simple enquête, devient une véritable histoire sociale. Car le lecteur sait qui a tué Foxy Moll. Il connaît aussi le mobile du crime ainsi que les preuves montées de toute pièce, mais l'auteur a voulu dénoncer l'hypocrisie ambiante du monde rural irlandais où personne n'ose se dresser contre les autorités corrompues pour raconter la vérité.

Carlo Gebler s'est inspiré d'un véritable fait divers pour monter un roman dont il précise en postface qu'il est véritablement une fiction. Il a inventé les circonstances, les faits, les personnages. Ne reste que Foxy Moll, véritable victime et un meurtrier innocent.
Les mœurs de la jeune femme ne sont qu'un prétexte pour dénoncer finalement un comportement plus grave et moins responsable tenu par la population. Le silence ravage tout, fait davantage de victimes qu'on ne croit. Celle qui répétait comme un mantra qu'"elle n'était pas comme sa mère. Elle serait toujours différente", a payé de sa vie, car deux de ses anciens amants considéraient qu'elle était devenue trop gênante au bon déroulement de leurs affaires.
L'histoire de Foxy Moll est le récit d'une réhabilitation voulue par un de ses petits fils, soucieux de rétablir la vérité, et de dénoncer les pratiques anciennes de la Guarda, la police irlandaise.

Certes, le sujet général n'est pas nouveau, mais le procédé adopté par l'auteur est fort intéressant, et l'histoire de Foxy Moll se lit vraiment de manière fort agréable. La traduction, rigoureuse, permet au lecteur une lecture fluide si bien que le livre en devient un véritable page turner.

A découvrir sans tarder.

RUE DES ALBUMS (93) Un goûter en forêt, Akiko Miyakoshi

Ed. Syros, collection les Mini Albums, février 2015, traduit du japonais par Nadia Porcar, 36 pages, 5.5 euros.

Un matin blanc, Kikko décide de rejoindre son père parti chez grand-mère déblayer la neige, oubliant le gâteau qui lui était destinée. Le temps est doux, la vue est bonne, mais pour rejoindre la maison de l'aïeule, il faut traverser la forêt.
Kikko ne pense pas que le chemin soit dangereux. Certes le silence l'enveloppe, mais il suffit de marcher sur les traces de pas laissées dans la neige. Très vite, au loin, une silhouette en point de mire lui permet d'accélérer le pas. Mais, dans son élan, Kikko tombe et écrase son paquet.

Flûte, le gâteau est tout abîmé! Tant pis, il ne s'agit pas de perdre de vue son papa qui, bientôt, entre dans une maison inconnue:
"Intriguée, Kikko s'approche d'une fenêtre pour regarder à l'intérieur. Et que voit-elle? Sous le chapeau qu'il vient d'ôter, au lieu de Papa, c'est un ours! Celui que Kikko a suivi, ce n'était donc pas son père."

Dès lors, le lecteur attentif va faire le rapprochement avec Le Petit Chaperon Rouge. Mais, Akiko Miyakoshi a veillé à ce que son histoire prenne un autre chemin...
Abasourdie, donc, Kikko reste plantée devant la maison. Très vite, d'autres animaux invités et endimanchés pour l'occasion arrivent et l'invitent à venir avec eux à l'intérieur. Ils la mettent à l'aise, lui demandent son nom et la petite fille raconte sa mésaventure. D'un regard entendu, le groupe prend une décision:
"Et d'un même élan, chacun lui offre son goûter. On serre les petites parts contre les grosses parts. Ce sera un gâteau unique, aux mille saveurs des fruits de la forêt."

Ces animaux sont si gentils, sont si serviables qu'on peut se demander si elle ne vit pas un rêve éveillé.

Un goûter en forêt est un album onirique, envoûtant, qui laisse le lecteur libre de son interprétation. Rêve ou véritable aventure? Les animaux sauvages ne sont plus des ennemis potentiels, mais des personnages anthropomorphiques capables d'amitié et de partage.
Les illustrations au fusain sont magnifiques, peut-être un peu impressionnantes pour un très jeune lecteur, mais elles ajoutent un côté mystérieux à l'ensemble, avec ça et là des détails en couleur (jaune ou rouge)
Dès lors, cet album devient un petit bijou de réussite, à conserver précieusement.

A partir de 4 ans.



RUE DES ALBUMS (92) Rosie & Rosette en croisière s'amusent, Eléonore Thuillier

Ed. De La Martinière Jeunesse, collection Petit Loup, 28 pages, 7.9 euros

100% pur porc avec un zeste de poulpe.


Concentré de bonne humeur!


Troisème volet des aventures des deux copines porcines. Cette fois-ci, c'est un concours gagné au supermarché qui leur permet d'embarquer pour une croisière dont le bateau et l'équipage ne sont pas sans rappeler une certaine série à succès qui se déroulait sur le Pacific Princess...
Pour les deux truies qui n'ont jamais quittées leur forêt, c'est une grande aventure qui mérite un minimum d'organisation, notamment lors des escales.

"Après l'effort, rien de tel qu'un petit repos. Rosette se dore la couenne au soleil tandis que Rosie a soudain une envie pressante. Malheureusement, notre petite truie s'est endormie... lorsqu'elle est brutalement réveillée par les cris affolés de Rosie."
Patatras! Rosie, papier toilette à la main, se rend compte que la bateau est parti sans eux! L'île où elles ont débarquée n'a rien à voir avec leur forêt. C'est plutôt du genre Koh Lanta! Ouf, elles rencontrent "un drôle d'individu", genre reptile avec des lunettes de soleil qui, après les avoir écoutées, déclare:
"Oh, ne vous inquiétez pas, je connais un endroit parfait pour vous. Un vrai paradis pour les cochons!"
Pas le choix, Rosie et Rosette, décident de lui faire confiance, et le suivent...

Cet album est un concentré d'humour aussi bien sur le plan narratif que dans les illustrations. Le ton est enjoué, drôle, très second degré pour un lecteur attentif, et les dessins cachent des détails très drôles. Page après page, on se surprend à rire, et on ne se lasse pas de ce duo naïf et décalé parti rejoindre l'île aux cochons!

A partir de 5 ans pour lecteurs enjoués.

Une autre aventure de Rosie et Rosette ici: http://virginieneufville.blogspot.fr/2014/05/rue-des-albums-48-rosie-rosette.html

Les dix amours de Nishino, Kawakami Hiromi

Ed. Philippe Picquier, collection poche, traduit du japonais par Elizabeth Suetsugu, mars 2015, 192 pages, 7.5 euros.

Dom Juan?


Yukihiko Nishino est un homme qui aime les femmes, toutes les femmes, car toutes les personnalités, toutes les morphologies sont à son goût. A en croire ses conquêtes, c'est un contemplatif de l'amour. Il butine, cherche les caresses, adore bavarder, mais se refuse finalement à entrer dans une relation sérieuse. Aimer lui ferait-il peur?
"Yukihiko redoutait ces choses, les femmes lui faisaient peur, elles qui sont liées à cette douceur, et il n'en devenait amoureux. Nul besoin de prendre sur lui pour éviter de les aimer, c'était dans sa nature de ne pas éprouver de sentiments amoureux. Tout simplement, il ne pouvait pas."
Nishino marque toujours l'esprit de celles qu'il a rencontrées puis quittées. Pourtant, jamais elles ne gardent un sentiment de colère, de dépit ou de vengeance. Leurs témoignages, réparties en dix chapitres qu'on pourrait qualifier de nouvelles, sont autant de récits d'un moment de leur vie qu'elles qualifient de moment privilégié, de bulle d'oxygène dans un quotidien anxiogène ou routinier. Nishino incarne celui qui leur a permis de porter un regard neuf sur leurs existences, et les a guidées vers une dynamique existentielle complètement nouvelle.
"Douceur, netteté, méticulosité composait ce charme qui n'appartenait qu'à lui."

Nishino donne l'impression d'une présence évanescente. Son arrivée se précède d'un vol de papillons ou de cigales. Sa présence auprès de son élue du moment se fait par des gestes tendres dont la caresse des cheveux dont il est friand. Faire l'amour avec lui, c'est oublier de donner à cette étreinte un jugement de valeur comme on pourrait le faire avec d'autres hommes.
Cependant, le lecteur ne se fait une idée du personnage que par le prisme de celles qui ont croisées son chemin. Le mystère Nishino reste entier. On sent un homme capable d'aimer sur l'instant, mais le lecteur reste incapable de saisir entièrement la personnalité complexe de cet homme, aussi bien capable de demander à une femme de mourir avec lui, que de s'en éloigner.

"Mais peut-on aimer si on ne se fait pas d'illusions sur l'autre? C'est seulement à condition d'être indulgent, de ne pas être sur ses gardes, de se méprendre un peu, qu'on peut s'aimer l'un l'autre."
Kawakami Hiromi dresse le portrait d'un homme insaisissable. Les témoignages sont doux, ciselés, ne laissant aucune place aux disputes, aux affrontements. Même les ruptures semblent aller de soi, se font naturellement, alors que certaines d'entre elles avouent l'avoir aimé "d'un amour dément."

L'auteure, à travers sa littérature, continue à faire une analyse détaillée et originale de la relation amoureuse déjà entreprise dans Les années douces et Manzuru. On retrouve le même ton posé, mélancolique, parfois drôle, qui fait tout le charme de son style.

A découvrir.

Lait de tigre, Stefanie de Velasco

Ed. Belfond, mars 2015, traduit de l'allemand par Mathilde Julia Sobottke, 336 pages, 20.5 euros.

Jeunesse désenchantée


Nini et Jameelah ont quatorze ans. Elles ont grandi ensemble dans le même quartier populaire de Berlin. Elles en connaissent les coins et les recoins, l'aire de jeux qui sert de repère, les habitants dont beaucoup sont issus de l'immigration.
Nini et Jameelah sont inséparables. L'école n'est qu'un lieu de rencontre comme un autre avec les camarades, puisqu'elles ont peu de perspectives d'avenir. Elles vivent dans l'instant. Nini se débrouille, cherche ses repères, à défaut d'en avoir chez elle. Un beau-père chauffeur de taxi, amateur de vidéos porno, une mère qui passe sa vie devant la télé, affalée dans le canapé:
"Le canapé de maman est une île dur laquelle elle vit. Et cette île a beau se trouver au milieu de notre salon, un épais brouillard l'enveloppe. On ne peut accoster l'île de maman."
Jameelah et sa famille sont dans l'urgence de papiers définitifs. Une naturalisation serait la bienvenue pour cette famille irakienne qui a du fuir loin de leur pays, sauf que l'administration allemande n'est pas aussi rapide qu'on le voudrait.
Ces deux adolescentes font les quatre cents coups. Le lait de tigre est leur spécialité. Un peu de lait, beaucoup de jus de fruit de la passion, une bonne dose de Mariacron, le tout versé et secoué dans un pot de Müllermich, vous donne un cocktail détonnant. L'absorber c'est refouler la peur, devenir complètement désinhibé au point de se prostituer gaiement pour avoir de l'argent de poche.
Seulement, parfois, le trip ne se passe pas comme prévu, et les gamines flirtent avec le danger, se retrouvent dans des situations sordides dont elles sortent par miracle.

Nini est la narratrice du récit. Son histoire aurait pu être une succession d'aventures, d'anecdotes vécues avec sa copine, mais leur amitié va basculer. Témoins sans le vouloir du meurtre de leur amie Jasna par son propre grand frère, elles n'ont pas la même interprétation des faits. Alors que l'une veut prévenir les autorités, l'autre préfère le silence. De toute façon, Jasna n'avait-elle pas décidé de quitter les siens, rejetant ses grands frères bosniaques qui l'empêchaient de vivre et d'aimer à sa guise?
N'empêche que toutes les deux ont une impression décalée par rapport au deuil:
"Je parie que ça rend plus fort quand on a vu la mort, nous, on est fortes, on est de vraies putes, on a vu un vrai meurtre, on brille."

Lait de tigre peut être considéré comme un roman d'apprentissage. On saute sans parachute dans un quotidien où les normes ne sont pas les mêmes, dans lequel les adultes ont oublié depuis longtemps leur rôle d'éducateur et de protecteur. Stefanie de Velasco n'hésite pas à mettre en scène quelques scènes sordides afin de mieux mettre en avant le fait que ses deux héroïnes sont plus ou moins des survivantes du milieu dans lequel elles ont grandi et vivent encore.
Les gosses matent des pornos, les jeunes font des passes pour passer le temps... Et pourtant, Nini pense que le bonheur est encore possible, qu'il peut encore exister quelque chose de bon dans ce "monde pourri" que Dieu a déserté:
"Il faut laisser quelque chose de bon que personne ne puisse toucher, une chose limpide et transparente, pour qu'il ne reste pas que de la graisse, du sang et de la merde."

Espoir? Perspectives? Rayon de soleil au milieu du chaos? Par petites touches, les héroïnes s'accrochent, croient même s'entraîner pour la vraie vie "afin que personne ne puisse nous faire du mal."
Parfois trash, de temps en temps poétique, on lit ce roman qui met en scène une jeunesse désenchantée avec un sentiment de malaise et d'empathie mêlés.

A découvrir.

Ulysse 15, Christine Avel et Jean-Luc Englebert

Ed. L'Ecole des Loisirs, mars 2015, 96 pages, 9 euros.
Illustrations de Jean-Luc Englebert.

A la recherche de son chat.


Ulysse a perdu Farine, son chat. Pourtant c'est un matou casanier qui adore passer son temps à se reposer à l'intérieur de la maison.
Farine, c'est un peu "son jumeau cosmique", car chez lui, papa et maman sont plutôt du genre baroudeur toujours en mouvement. Ils ne conçoivent pas de rester une journée à la maison sans rien faire, ou simplement prendre le temps de faire les choses. L'aventure est dans leur sang, comme jadis Ulysse la connut dans l'épopée racontée par Homère. C'est pour cela qu'ils ont appelé leurs fils Ulysse, persuadés que deux aventuriers allaient faire un roi de l'aventure. Hélas, leur petit garçon est l'antithèse même du héros grec. Il a besoin de calme, est heureux lorsqu'il est chez lui, et surtout, il a horreur de l'imprévu.
"Chaque jour d'école, il faut que je fasse les choses dans l'ordre, sinon je m'y perds."

Si Farine reste introuvable, c'est que forcément il s'est aventuré à l'extérieur. Ulysse prend alors son courage à deux mains et décide d'arpenter son quartier pour retrouver son chat. Frapper aux portes, croiser des gens, demander de l'aide, sont autant de nouveautés pour le petit garçon. Il vit alors une aventure unique, complètement nouvelle. Bref, c'est son Odyssée personnelle.
Ainsi, Ulysse va faire la connaissance d' Hugo l'amoureux des os, ou du couple Zepetra toujours entre deux avions. Il va devoir affronter la "maison piégée" de Monsieur Mercier et rendre service aux frères Mizzi, les chefs du clan des démolisseurs... A chaque étape, Ulysse apprend, prend confiance, même si personne ne sait où se trouve Farine finalement. Et puis, rencontrer les autres n'est pas une expérience si terrible...

Christine Avel dépeint un petit personnage qui, peu à peu, forcé par les circonstances, va s'ouvrir au monde extérieur , faire des choix, et même comme Ulysse le rusé de la mythologie, devra faire preuve d'ingéniosité. Lui, dont le mot aventure lui donne mal à la tête, devient un aventurier qui aura bien des choses à raconter dans sa rédaction sur le thème.
Les illustrations de Jean-Luc Englebert sont de petites bulles d'oxygène et de fraîcheur qui s'ajoutent à un récit enlevé, drôle et pétillant.
Ulysse 15 est donc notre nouveau petit héros de 2015, qui n'a rien à envier de son illustre prédécesseur.

A partir de 9 ans.

Au lac des bois, Tim O'Brien

Ed. Gallmeister (réédition),collection Totem, traduit de l'anglais (USA) par Remy Lambrechts, mars 2015, 309 pages, 11 euros.

"Kath, douce Kath"


1986. John Wade et Kathy se sont réfugiés dans un vieux cottage au Lac des bois pour réapprendre à vivre normalement. John vient de subir une sévère défaite aux sénatoriales américaines alors que, pendant longtemps, il était donné gagnant. Mais une lourde révélation sur son passé de soldat pendant la guerre du Vietnam a eu raison de sa côte de popularité.
Pas facile donc de vivre à deux, de se donner des perspectives, et oublier les plans de carrière tant espérés. Il va falloir apprivoiser le bonheur, tenter de le saisir autrement que par la politique:
"Pour tous deux c'était une évasion dans le conditionnel. Ils se représentaient le bonheur comme un lieu sur terre, un pays secret peut-être, ou une capitale exotiques aux coutumes étranges et à la langue ardue."

Le grand lac argenté qui s'ouvre sur le Canada est propice aux bonnes résolutions. Kathy, sans l'avouer vraiment à son époux, est enchantée de cette défaite. Ils vont pouvoir vivre enfin une vraie vie de couple, faire des enfants,voyager, connaître enfin un quotidien routinier. Pourtant, il y a des moments de vide dans leurs échanges: Kath semble perdue dans ses pensées, tandis que John combat ses démons intérieurs. Lui, le Sorcier, comme l'appelait ses compagnons d'infanterie pendant la guerre du Vietnam, a réussi a rendre caduque certains pans de sa mémoire. Sa vie est un grand tour de magie. Passionné de prestidigitation depuis l'enfance, il a réussi à occulter tout ce qui aurait pu l'empêcher de faire une carrière politique pour ne garder que le meilleur, que le correct. Sauf que les dernières révélations sur sa participation au massacre de Thuan Yen a ouvert une brèche:
"C'étaient des infra-souvenirs. Des images d'un lieu souterrain, sous le monde éveillé, plus profond que le rêve, un lieu où la logique se dissolvait. Un lieu hors de portée de la mémoire, mais connu."

Un matin, après une nuit particulièrement difficile où John ne sait plus vraiment ce qu'il a fait pendant son insomnie, Kath disparaît. La journée passe, sans nouvelles. Finalement, Wade se résout à prévenir les autorités. Par son comportement, ses silences, son passé, il devient vite le suspect idéal, au point qu'il en vient à douter de son innocence. Lui, le roi de l'effacement des mauvais souvenirs, aurait-il pu escamoter le souvenir du crime de son épouse?

Dans les Carnets du sous-sol, Dostoïevsky écrit:
"Il y a dans les souvenirs de chacun des choses qu'il ne dévoile pas à tout le monde, mais uniquement à ses amis. Il y en a d'autres qu'il ne dévoilerait pas même à ses amis, mais uniquement à lui-même, et encore, sous le sceau du secret. Enfin il y en a d'autres qu'il craint de se dévoiler à lui-même, ces souvenirs là, tout homme de bien en a une solide provision (...) On est forcé de mentir sur soi-même."

Au lac des bois est le roman d'une disparition inexpliquée, mais surtout un roman sur la mémoire d'un homme. John Wade porte bien son nom (to wade = patauger), il patauge dans les méandres nébuleux de ses souvenirs. Il évolue à côté de lui-même.
John Wade est un Meursault en puissance. Par sa froideur et son indifférence apparente devant les événements, il devient un suspect potentiel. En filigrane, Tim O'Brien reconstitue le massacre d'un village vietnamien entier, et le long cheminement de la culpabilité du Sorcier Wade:
"Ce n'était pas de la folie, comprit Sorcier. C'était le pêché. Il sentait couler dans ses propres veines, quelque chose d'infect et de visqueux, comme de l'huile de vidange dans un carter."
Ainsi, la politique est devenue pour Wade une évidence. Les politiciens ne sont-ils pas des acteurs, et la scène politique la scène des apparences? La magie est devenue naturellement une action paisible, bien ordonnée dans laquelle Wade prenait possession des choses, "au point que cela lui donnait une parcelle d'autorité sur sa propre vie."
"Il avait voulu être aimé. Et pour être aimé, il avait pratiqué la tromperie. Il avait caché les mauvaises choses. Il avait truqué sa propre vie. Pour l'amour seulement. Seulement pour être aimé."

Rémy Lambrechts a eu fort à faire pour traduire aussi bien les hypothèses possibles pour expliquer la disparition de Kath, que les éléments de témoignage des protagonistes du massacre de Thuan Yen ou de l'entourage de John. Il a su saisir les silences et non-dits au détour d'une phrase, d'une pensée. Il a retranscrit la volonté de Tim O'Brien de raconter un homme complexe, perdu, étranger à lui-même et aux autres, capable, comme Meursault dans l'Etranger de Camus, de mettre en cause les éléments pour expliquer l'indicible:
"- Ouais, mais... Qu'est-ce qui s'est passé ici?
  - La lumière du soleil, dit Sorcier."

Au lac des bois est un roman fort, magnifique, d'une intelligence rare. Un grand moment de lecture.

Sortie de boîte, Jean-Christophe Millois

Ed. Jean-Claude Lattès, collection Plein Feu, février 2015, 70 pages, 4 euros.

Grandir



Jacques a dix-huit ans. Il ressemble à ces milliers de jeunes paumés sans l'être véritablement, qui se cherchent, végètent, se donnent le temps de, profitant "du gite et du couvert" offerts par des parents responsables, soucieux de l'avenir de leur enfant.
Ah quoi bon chercher du boulot quand on n'a pas de formation? Faire le pas pour s'inscrire dans une agence d’intérim est l’exploit du jour que Jacques ne manque pas de signifier à son père. De toute façon, il n'a pas trop le choix, depuis sa dernière virée du samedi soir avec ses copains et sa petite amie. Alors qu'ils rentraient en évitant les grands axes, ils ont été surpris par une voiture de gendarmerie. Alcool. Cannabis. Plus de permis. Voiture confisquée. Et une mère qui vous récupère, blasée, mais folle de rage.

Elle l'avait prévenu. Encore une connerie et il ira vivre chez son père, qui retape une maison dans un hameau isolé. Jacques n'a pas le choix. Déjà, son bled n'offrait pas grand chose, à part le corps de sa petite amie, et la procrastination entre amis. Maintenant, les promenades à vélo et le bricolage sont ses seules passe-temps en attendant un boulot hypothétique. Un peu rebelle quand même, Jacques aimerait emménager de suite dans sa nouvelle chambre, histoire de glander en toute tranquillité, sans subir les regards de travers:
"- Je sais pas. Mais je suis sûr que j'en ai plein le dos de dormir dans dix mètres carrés au milieu de tout ce bazar.
Jacques montra les cartons qui s'empilaient dans le couloir et contre les murs.
- Possible, mais moi je ne veux pas.
(...)
- C'est encore moi qui commande et il faudra t'y faire, reprit-il en baissant la voix. Tu es venu ici pour faire à ma manière. Même si tu t'es inscris en intérim, tu n'as pas encore de travail. Tu as le gite et le couvert, alors tu files doux."

"Filer doux" voilà bien une expression qui exaspère le jeune homme. Que fait-il de mal avec ses copains à traîner, lire des revues, fumer un joint et parfois boire un petit peu trop? Conseillé par sa nouvelle compagne, le père cède, Jacques ira vivre sur le chantier, dans sa nouvelle chambre.
Le compromis, c'est le début de la liberté. A l'heure où les gens travaillent, l'adolescent se rend au café du coin et fait la connaissance de jeunes gens aussi désœuvrés que lui. Il les suit, mais cette expérience va le faire réfléchir, enfin.

Sortie de boîte est criant de vérité. Le personnage de Jacques est symbolique, représentatif de cette jeunesse qui se cherche et qui, sans le vouloir vraiment, a le don de se mettre dans l'embarras. En lisant cette nouvelle, on se rend compte qu'on connaît tous un Jacques dans notre entourage.
Parfois, il faut un électrochoc, une menace qui se transforme en action pour que son enfant réalise que la vie n'est pas aussi lisse qu'on croit. Boire, dormir, faire la fête, glander ne sont pas à proprement parler des perspectives de vie. Jean-Christophe Millois a écrit sur ce basculement imperceptible, cette prise de conscience invisible pour les autres mais terriblement intime qui vous dit que, oui, il est temps de grandir et se prendre en charge.

RUE DES ALBUMS (91) Comment cacher un lion à Mamie, Helen Stephens

Ed. Casterman, mars 2015, Traduit de l'anglais par Rémi Stephani, 30 pages, 13.95 euros.

Mais qui se cache dans la malle?


Après le très drôle Comment cacher un lion dans lequel une gamine tente de cacher son lion à ses parents, Helen Stephens récidive avec cet album, dans la même lignée que le précédent.
Cette fois-ci, le gros bon lion jaune vit en harmonie dans sa famille d'adoption. Mais, la petite Iris va devoir affronter un nouveau problème:
"Un jour, les parents d'Iris décidèrent de partir en week-end et de confier Iris à sa grand-mère. Mais Mamie serait sûrement terrifiée si elle découvrait un lion dans la maison."
 Forcément, aucune cachette n'est assez grande pour planquer un lion. A lui donc de se faire très discret!
Mamie arrive avec une énorme valise qui pourrait - au passage- bien cacher l'animal. Mamie, qui est myope comme une taupe, ne remarque même pas le gentil lion qu'elle prend  pour un porte manteau original ou un canapé dernier cri.
Ouf!! Iris se croit sauvée, mais Mamie a un comportement bizarre: pour qui est cette montagne de sandwiches faits maison? D'où proviennent les bruits étranges en pleine nuit? Etrange, d'autant plus que la grand-mère  affirme que son coffre de voyage ne renferme qu'écharpes et bonnets; c'est bien trop grand! Alors, Iris et son lion décide de jouer les détectives:
"Iris grimpa pour jeter un coup d’œil à l'intérieur. Le lion semblait inquiet et il poussa un gémissement.(...) Elle souleva un peu plus l'énorme couvercle et se pencha. Il y avait de la fourrure la dedans. Et ça grognait!"

La mise en attente vaut son pesant d'or! Iris va faire une énorme découverte, au sens propre comme au sens figuré, et Mamie va bien devoir s'adapter...
Helen Stephens utilise les ficelles du premier album en les inversant. Désormais c'est Iris qui est dans la découverte.
Les dessins d'Helen Stephens donnent une impression de mouvement et de vie. Nous ne sommes pas dans l'illustration statique, posée. Iris, le lion et sa Mamie sont des personnages toujours en mouvement, et les détails renforcent le côté joyeux et bonne humeur de l'ensemble.

Comment cacher un lion à Mamie et un album drôle et bien construit; une réussite.

A partir de 3 ans.

RUE DES ALBUMS (90) Chut, mon frère dort..., Ruth Ohi

Ed. Mijade, mars 2015, traduit de l'anglais par Agnès de Ryckel, 28 pages, 11 euros


Quoi de pire d'être un grand frère et de devoir jouer calmement sous prétexte que le petit frère s'est enfin endormi?
Tant pis, le petit narrateur a décidé de s'occuper coûte que coûte, en essayant cahin-caha de respecter le sommeil du bébé.
"Chut, ton frère dort!" n'arrête pas de répéter maman. Alors, il faut apprendre à bouger en silence, à jouer en silence.... ou bien passer le temps en lisant ou en peignant, mais sans embêter le petit frère. Les activités passent mais rien n'est mieux que construire une tour avec les blocs de construction! Sauf que la tour est haute, penche de plus en plus et.... PATATRAS à côté du bambin endormi dans la poussette....

Ruth Ohi joue avec une phrase répétitive pour faire évoluer son petit personnage. Il fait du mieux qu'il peut pour respecter la demande de maman et s'occuper seul. La traductrice joue avec le champ lexical du calme et du silence. Page après page, le personnage évolue sagement, à côté du petit frère endormi. Certes, la fin est plus bruyante, mais la situation est inversée!

Chut, mon frère dort... est un concentré de couleurs douces et pastels, aux illustrations bien définies permettant au très jeune lecteur de comprendre ce qui se passe à chaque page. Le titre et le contenu font partie du quotidien; on reste dans l'univers familial.

A lire et à relire aux tout-petits, à partir de 2 ans.


Longue division, Derek Nikitas

Ed. 10/18,  novembre 2014, traduit de l'anglais (USA) par Liliane Messika, 402 pages, 8.4 euros

Au carrefour de vies...


Jodie et Cal, Sam et Jill, Wynn et Erika, autant de duos qui vont se trouver, se retrouver ou se séparer, tous dépassés par l'équation décimale infinie de leur vie, pour rejoindre, ensemble "le vide informe qui constituait l'essentiel du monde, mais qu'on ne pouvait concevoir".

Deux mois après Noël, un jour de tempête, ces personnages, d'abord mus par le désir d'enfin prendre en charge leur destinée, vont prendre de mauvaises décisions qui les conduiront vers "un abîme [qui] seul séparait désormais le passé du présent". Ainsi, il forme la Longue Division que chante le groupe Death Cab for Cutie:
"Et ils continuaient comme une longue division
Parce qu'il était clair, page après page,
Qu'ils s'éloignaient de plus en plus
D'une solution qui marcherait
Sans un reste, reste, reste, restant."

Quand Jodie trouve cinq mille dollars dans la maison où elle fait le ménage, elle se dit que cet argent tombe à pic. S'il traîne, c'est que ses propriétaires n'en n'ont pas véritablement besoin, alors qu'elle, oui. Cela lui permettrait non seulement de quitter un travail mal payé, mais aussi d'aller à la rencontre de son fils, abandonné il y a quinze ans à une famille de professeurs. Jodie décide ne plus réfléchir, de faire ce qui lui semble juste et bon pour elle. Elle prend l'argent, vole la voiture d'une de ses connaissances, et décide de se rendre en Caroline du Nord où vit Cal. Justement, le jeune homme a décidé lui aussi de prendre sa jeune vie en main. Il accepte enfin son homosexualité, et se sent prêt à affronter ses origines:
"Cal était venu pour être submergé. Il était dans les affres d'une lame de fond. La seule façon d'y sucoomber était d'y aller à plein régime, parce qu'il était à l'abri du doute maintenant. Le doute l'avait anesthésié pendant trop longtemps, pendant des années."
C'est pourquoi, il n'hésite pas à suivre sa mère naturelle lorsqu'elle vient le chercher pour retrouver avec lui son père Sam...

... Mais Sam a fort à faire. Entre son épouse Jill à l'article de la mort, minée par une tumeur au cerveau, et son travail de policier dans une bourgade bien calme qui d'un seul coup prend des accents d'une ville du Far West, il se sent perdu. Pourtant, croit-il, il méritait une vie meilleure depuis qu'il avait arrêté l'alcool et s'était converti à la religion après son aventure avec Jodie, sa belle soeur. La rédemption devait être au rendez-vous, pour lui et les siens. Pendant quinze ans, il s'est évertué à expier ses pêchés un par un et à devenir un bon croyant. Néanmoins, sa famille est en miettes, et sans le vouloir, il se retrouve témoin dans une affaire de meurtre:
"Ce n'était pas sa propre vie qui était en ruines. C'est eux qui l'avaient amené ici, qui l'avaient appâté avec son coeur, eux qui avaient perdu et qui ne pouvaient pas l'entraîner plus loin."
Sam se sent responsable de tout ce qui cloche, notamment du destin de Wynn, jeune étudiant embrigadé dans une sale affaire...

... Pour Wynn, la vie est une question de logique mathématiques. Lorsqu'il se sent dépassé par le quotidien, rien ne vaut ses livres de maths, ou ressasser dans la tête d'infinies équations. Accompagner son copain Dwight parti en croisade pour récupérer sa sœur droguée et larguée, n'était pour lui qu'une question d'honneur, puisqu'il était encore un peu amoureux de la jeune femme. Mais l'opération vire au cauchemar et Wynn se retrouve être au meurtrier; sa vie bascule:
"Il les avait tués tous les deux sans réfléchir. Leur zéro était trop désespérément simple, un deux moins deux terminé en l'espace d'une infinitésimale seconde."
Parce qu'il refuse ce nouveau statut qui ne le définit pas et qui redessinera les contours de son avenir, Wynn décide de tout régler à sa manière, espérant revenir en arrière et retrouver le confort de sa vie estudiantine...

Toutes ces vies vont se croiser et auront alors un avenir commun. Derek Nikitas a fait le choix d'une narration instantanée. Chaque paragraphe se termine par une phrase en suspens, pour reprendre sur une autre action. Ainsi, l'auteur souligne le côté inéluctable des choses. Le personnage n'est qu'une marionnette poussée par une force invisible qui décide de son existence, des ses choix, de ses actions, et rien ni personne ne peut changer cette chute en avant.
Ce style, tout en points de suspension, déroute, intrigue, puis s'intègre dans un ensemble habilement construit et pensé.
"On n'a foi en ce qu'on veut que parce qu'on le veut" se répète les protagonistes, tel un mantra. Sauf qu'il est difficile de réparer les erreurs du passé. Elles pèsent sur vous, vous coupe le souffle, et vous empêche d'envisager un avenir serein. Se regarder dans le miroir devient un problème insoluble, s'assumer aussi. On devient solitaire à soi-même:
"La solitude vous fait désirer des choses tellement horribles. Ça torture jusqu'à ce qu'on devienne violent pour s'en défaire."

Longue division est un roman âpre, parfois violent, mûrement réfléchi sur le sens de la vie.

A ne pas manquer!


Les prophètes du fjord de l'Eternité, Kim Leine

Ed. Gallimard, février 2015, traduit du danois par Alain Gnaedig, 560 pages, 29 euros.

La liberté à tout prix.


Fin du dix-huitième siècle, le Royaume de Danemark a fort à faire avec sa colonie de Groenland. Ayant établi des colonies commerciales le long de ses côtes et entrepris des expéditions missionnaires courantes afin de juguler le paganisme des autochtones, il n'en reste pas moins que les Inuits restent un peuple fort mal connu et terriblement indépendant.
Pour Morten Flack, le narrateur du roman, ce gros morceau de glace du cercle polaire arctique est synonyme de liberté et de découverte. Abreuvé de la lecture de Rousseau, marqué par la phrase: "l'homme est né libre et partout il est dans les fers", il veut être maître de ses choix de vie. Pourtant, cela commence mal. Désireux d'entreprendre des études de médecine, son père s'y oppose, voulant faire de lui un théologien et un pasteur. C'est donc à Copenhague qu'il poursuit ses études qui l'amèneront fatalement à devenir pasteur d'une paroisse danoise. Ce destin l'attire peu. Amateur de femmes, voyeur de scènes interlopes à ses heures perdues, il se voit mal enfermé dans une église provinciale à tenter de transmettre la parole du Christ. Apprenant qu'une nouvelle expédition missionnaire au Groenland se prépare, c'est tout naturellement qu'il décide de faire partie du voyage, persuadé que cette décision va marquer un tournant, "un signal fort qui lui ouvre les portes de la vie, comme les portes d'une ville frappée par la peste qui s'ouvrent et vous laisse sortir en pleine nature et à l'air frais."

"Une vie brève est un prix raisonnable pour une œuvre riche" croit Falk. Il se sent pousser des ailes. Il désire ardemment rencontrer la population locale; "il va éclairer la colonie par la raison et les Lumières" afin d'y chasser les Ténèbres et le paganisme rampant. Tant pis si le territoire souffre de conditions climatiques extrêmes! tant pis si le Groenland est avant tout une histoire de survie!
Pourtant, quelques années après son arrivée, il écrit dans son journal:
"Le Groenland est la nuit qui sépare le soir où je me suis endormi, jeune et enjoué, du matin où je me suis levé tel un vieillard mal en point."
Le constat sur place n'est pas à la hauteur des espérances, notamment sa rencontre avec les autochtones:
"Il les trouve obtus, impassibles, faux sales et puants. Il leur reconnaît un don: celui de fixer leur interlocuteur d'un regard parfaitement inexpressif. C'est comme lancer une pierre dans un lac sans qu'il ne se forme le moindre rond dans l'eau. En apparence, il ne se passe rien à l'intérieur, pas de pensée, pas de colère ni de joie, il n'y a pas de froid émotionnel, la pierre continue de descendre dans le vide et l'obscurité et la surface se referme sur elle, sans un bruit."
Quant aux Danois vivant dans la colonie, la religion ne sert qu'à expier les pêchés de leur vie dépravée. Falk se rend compte que ses années à Copenhague constituent "une enfance prolongée", et son arrivée dans la Compagnie, la véritable vie adulte. Au début, il lutte, tente de prêcher la bonne parole, d'être un modèle pour tous. Mais très vite, ses certitudes disparaissent et il se laisse porter par les gens et les événements:
Image Courrier International.com

"Mais le fond n'est jamais le fond. Il y a toujours un nouveau fond, plus bas encore. Il traverse les neuf cercles de la déchéance et arrive au stade ultime de l'anéantissement. C'est une expérience satisfaisante et instructive."

Le salut du pasteur pourrait venir d'une communauté établie plus au nord dans un endroit baptisé Fjord de l'Eternité. Là, depuis quelques temps, un couple de groenlandais baptisés, Maria Magdelène et  Hababuk accueille ceux qui ne veulent plus vivre au sein de la colonie. Ces prophètes, car la jeune femme est persuadée que le Christ vient lui rendre visite en rêve, prônent une vie en paix, tolérante, basée sur le partage, le respect d'autrui, et la parole de Dieu. Le fjord de l’Éternité accueille d'autant plus de monde qu'un pasteur de la colonie, Oxbol, est passé maître en l'art d'enfanter toutes les jeunes femmes de sa paroisse, même ses propres filles...
Falck s'y rend afin de donner un sens à son voyage, à sa vie et à ses croyances. Seulement, ses compatriotes considèrent cette communauté d'un mauvais œil...

Kim Leine a écrit un roman dense, riche, intelligent, qu'il faut lire à petite dose afin de pouvoir saisir toute la teneur de l'ensemble. Son personnage principal est l'archétype même de l'homme partagé entre ses valeurs spirituelles et sa condition d'humain soumis à des besoins impérieux. Falk a cru que le Groenland lui permettrait d'accomplir de grandes choses, et pourquoi pas, de laisser son nom dans l'Histoire du territoire. A défaut d'éclairer son entourage, il y trouvera un nouveau chemin de vie, une nouvelle "patrie" à aimer, un nouveau peuple à apprivoiser.
Le Groenland, terre éloignée, hostile et glacée est finalement le personnage central de ce roman fleuve et très bien documenté.

Les prophètes du fjord de l'Eternité est un roman pour les amateurs de dépaysement, d'histoire coloniale, et sensibilise le lecteur sur un épisode méconnu de cette terre glacée, surtout si ce dernier n'a pas lu un excellent roman sur le sujet, Court Serpent de Bernard du Boucheron (Gallimard, 2004), Grand Prix du Roman de l'Académie Française.

Elyssa de Carthage, Eric Senabre

Ed. Didier Jeunesse, février 2015, 256 pages, 14.2 euros

Si Carthage m'était contée...


Elyssa de Carthage a le principal mérite de plonger le jeune lecteur dans une Antiquité colorée, vraisemblable, truffée de détails et d'informations variées. A ce titre, l'intrigue policière assez convenue au départ, prend une tournure originale et pittoresque, si bien que l'uchronie sciemment voulue par l'auteur, à savoir la présence de la poudre (inventée par les chinois) comme élément déterminant de l'action devient d'un seul coup tolérable.

Elyssa, le personnage principal du récit, est une jeune femme de seize ans, Carthaginoise vendue comme esclave, puis affranchie par son maître, un riche romain,  Marcellus, qui l'a épousée par la suite. Chose rare pour l'époque, l'union s'avère être un mariage d'amour:
 "Quand il se maria à Elyssa, Marcellus avait le double de son âge.(...) Bientôt on ne pouvait plus douter qu'Elyssa, elle aussi, était très éprise de Marcellus. Un bonheur aussi manifeste faisait plaisir à voir., quelles qu'aient pu être mes réticences initiales."
 Lorsque son époux est tué, après un voyage secret en terre carthaginoise,  Elyssa accepte la mission que lui confie Caton, un sénateur proche du défunt: découvrir l'information importante que détenait Marcellus qui, semble-t-il, mettrait en danger la paix romaine.

Pour mener à bien son entreprise, Elyssa peut compter sur son ami de toujours Ganymède, qui la suit comme une ombre et la protège. Car Eric Senabre ne permet aucune pose au lecteur: bataille navale, explosions, espionnage, lutte à mort, sans pour autant oublier la touche sentimentale avec une histoire d'amour impossible (?) avec un certain Syphax, homme clé détenteur du secret de Marcellus...

Ganymède est le narrateur de ce roman inspiré d'aventures. Il incarne la voix de la sagesse et calme la fougue de l'intrépide Elyssa prête à tout pour découvrir la vérité sur le meurtre de son mari.
"Ah, le temps... C'est donc le remède à tout, mon bon Ganymède?
- Non. C'est l'oubli qui est le remède à tout. Le temps, lui, ne fait qu'y contribuer. Comme il peut.
(...)
Ce que j'envie ta sagesse.
- J'échangerais ma sagesse contre ta jeunesse."

L'auteur réussit à donner vie à l'antique cité florissante de Carthage en lui donnant l'aspect d'une "cité exquise" à l'intérieur de laquelle il y a toujours quelque chose à observer: "une cour animée, une échoppe curieuse", bref possédant "quelque chose de moins contraint", "de moins majestueux et colossal aussi, sans doute" que Rome. Pour cette raison, il est d'autant plus difficile d'admettre qu'elle cache en son sein de terribles complotistes.
Elyssa de Carthage passionnera les jeunes amateurs de romans historiques et d'aventure.
Le résultat est plutôt réussi.

A partir de 12 ans.

REGARDS CROISES (14) Premier amour, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, collection Fugues, mars 2015 (réédition), traduit de l'anglais (USA) par Sabine Porte, 112 pages, 7.5 euros.


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

Délicieuses pourritures.


Un premier amour raconté par Joyce Carol Oates prend de suite un caractère particulier, surtout quand le sous titre est "un conte gothique". Forcément, avant même de l'avoir lu, le lecteur de Oates fera le rapprochement avec Maudits, roman du même auteur paru chez Philippe Rey en octobre dernier. Forcément aussi, associer "premier amour" et "gothique" amène à la réflexion. On sent que le contenu sera emprunt d'étrangeté, déjà suggérée par la couverture avec cette jeune fille de dos, cheveux en broussaille, contemplant à ce qui ressemble de loin à un lac ou un marais.
Dans un premier amour, on est forcément deux, me direz-vous. La jeune fille, Josie, a onze ans. Depuis peu, elle vit avec sa mère chez la grand-tante Esther, à Ransomville, une petite ville de campagne "où tout le monde va à l'église, mais où personne ne croit en Dieu". Justement chez Esther vit aussi son petit-fils de vingt-cinq ans, Jared Jr, promis à un avenir ecclésiastique.

La gamine et sa mère ont été accueillies par pure charité chrétienne et non pas par amour familial. Les occupants de la maison vivent chacun de leur côté, se croisent à de rares occasions, et savent très bien s'ignorer la plupart du temps. On raconte beaucoup de choses sur cette famille vivant dans la Maison du révérend, mais impossible de savoir vraiment où se situe la vérité:
"Il n'y a pas d'histoires vraies (...) Mais il arrive, par hasard presque qu'elles contiennent une part de vérité parfois."
Mère a tout quitté, une ville, une maison, un mari, pour venir se perdre dans la chaleur moite de Ransomville. Très vite, cette femme terriblement indépendante qui compte énormément sur son physique pour tirer son épingle du jeu, laisse sa fille de plus en plus souvent seule dans la grande maison. Pour combler l'ennui, Josie se promène autour de la propriété, dans le marais avoisinant "autour de la colline et sur la rivière à quelques cinq cents mètres de là". Elle y épie les faits et gestes de son cousin Jared jusqu'au jour où ce dernier lui dit d'approcher. Il lui parle, l'envoûte au point même de s'échanger une goutte de sang en lui disant "chacun portera l'autre en lui comme un secret", pour ensuite l'ignorer pendant des jours.
La gamine s'entiche de ce jeune homme maigre, à la chemise blanche immaculée, au sourire forcé, capable à la fois de la tourmenter et la rejeter. N'est-ce pas là sa façon à lui de s'occuper d'elle, de lui montrer un minimum d'intérêt? "Égarée dans un rêve éveillé", elle va entrer dans le jeu pervers de Jared dans lequel la douleur faite au corps féminin est synonyme de plaisir. Josie est persuadée que le jeune homme est l'incarnation de l'énorme serpent noir croisé sur le chemin lors de son arrivée à Ransomville. Elle l'aime, non pas parce qu'il lui fait du mal, mais parce qu'il s'occupe d'elle, croit-elle naïvement. Elle n'est plus transparente et, à sa façon, il lui fait prendre conscience de son corps:
"Si tu pénétrais dans le marais, tu livrais ton corps. Tu n'étais plus toi-même, tu avais pour non toi, elle, petite. Tu étais entourée d'imperceptibles bruits de succion. De grognements de crapauds. Pareils à des grognements d'homme - tu avais entendu des hommes grogner et ahaner, ahaner et grogner, il y avait longtemps de cela, alors que tu n'étais pas censée écouter. Tu savais que c'était, déjà en ce temps-là: la pulpe animale cherchant à s'extraire de force de son carcan. Suintant, bouillonnant, jaillissant enfin."
Dans un premier amour, il faut être deux certes, mais ces deux là s'aiment-ils? Josie aime Jared, mais Jared considère Josie comme une expérience, un cobaye supportant ses pulsions perverses. Et pour que cette expérience devienne amour, Josie est prête à beaucoup de choses, mais jusqu'à quelle limite?

Joyce Carol Oates raconte le premier amour d'une gamine de onze ans, seule. Sa mère n'est pas là, l'aime, mais de loin, en courant d'air, trop occupée à mettre de l'ordre dans sa propre vie. La gamine grandit dans un désert affectif...
A cela s'ajoute l'étrangeté des lieux suggérés: un marais, un bourg dont l'église a autrefois été brûlé, des livres de théologie, un cousin séminariste, un grand serpent noir, et un vautour qui plane au dessus des personnages, auxquels se mêle une histoire sentimentale. Oates se délecte à jouer avec les caractéristiques du genre, et en tire les ficelles pour proposer un conte (donc) délicieusement malsain.

Un très bon Joyce Carol Oates à découvrir!

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/03/regards-croises-14-premier-amour-de.html

La gaieté, Justine Lévy

Ed. Stock, janvier 2015, 216 pages, 18 euros.

Une tempête sous un crâne.


"Quel désastre le bonheur. Quelle tristesse, de vouloir être heureux. Être joyeux, c'est difficile aussi."

Louise lutte depuis toujours contre cette mélancolie envahissante qui a réussie parfois à la submerger au point de ne plus pouvoir se lever de son lit. Depuis, des signes intimes la préviennent et lui permettent d'appréhender la vague destructrice.
Car Louise, désormais, ne se donne plus le droit de se laisser aller à ce doux sentiment d'abandon de soi. Elle aime Pablo, "l'urgence incarnée", d'humeur toujours égale, père de ses deux enfants, Angèle et Paul. Elle, "si flemmarde, si peureuse, si pleureuse" doit juguler son penchant naturel pour être une épouse et une mère:
"Pablo a fait du bon boulot, on ne voit pas les coutures, mais je sais bien reconnaître, moi, les premiers signes de l'effondrement: cette sensation bizarre comme si je tombais, mais à l'intérieur de moi, quand je tombe, justement, par hasard sur le visage de l'autre; et cette colère assourdissante, presque rassurante, mais toujours là, gravée en moi."

Dès lors, Louise s'impose une gaieté de surface, une gaieté trompeuse au point qu'elle même se surprend parfois à y croire. N'est-ce pas la gaieté le pire ennemi de la mélancolie? Or, cette dernière, c'est comme les gommes Nicorette qu'on planque entre deux dents: elle coupe l'envie de fumer, mais pas la nicotine...
Depuis la naissance d'Angèle, la jeune femme a décidé de devenir "une guerrière", une maman forte que rien n'atteint, simplement préoccupée du bonheur des siens. La maternité et le lien affectif qui unit une mère à ses enfants sont nouveaux pour elle. Certes, elle aimait sa mère et celle-ci l'aimait, mais leur relation était quelque peu inversée:
"J'avais sept ans et je me sentais très âgée (...) même si je n'avais pas encore de traits sur le front, j'étais née plus vieille que maman."
Très tôt, Louise a été une mère pour sa maman, droguée, perdue, mélancolique à ses heures. Elle ne veut pas qu'Angèle ou Paul vivent ce qu'elle a vécu.

On ne naît pas maman, on le devient au quotidien. Ce nouveau statut plonge Louise dans les souvenirs de sa propre enfance, entre un père aimant mais souvent absent, collectionneur de belles-mères envoûtantes physiquement mais volontairement mauvaises avec elle:
"Le problème avec la méchanceté, la méchanceté pure, totale, c'est que ça n'a rien à voir ni avec la force, ni avec le courage, ni avec l'humour ou l'intelligence, c'est une maladie sans traitement, sans médicament, ça ne s'atténue pas avec l'âge ou avec les épreuves ou les joies de la vie, non, on ne peut rien y faire, c'est comme le désespoir ça finit par se retourner contre vous et par vous bouffer de l'intérieur."
S'ensuivent des pages de situations vécues, d'impressions latentes dont une rencontre fera ressurgir les images nettes et refoulées d'un voyage à Kuala-Lumpur avec sa mère. Chez Louise, la maternité ravive son enfance perdue, traumatisante, celle qu'elle avait décidée d'oublier.

De son histoire personnelle, Louise a décidé ne prendre que le meilleur pour devenir plus forte, pour faire face, ne serait-ce qu'au quotidien. Elle-même est sa pire ennemie, alors vainquons le mal par la racine! Tout comprendre lui permettra d'acquérir ce nouveau statut de "guerrière" qu'elle a décidé de revêtir. Et la gaieté fait partie des armes...

La gaieté est un roman juste, ponctué de fulgurances littéraires écrites parfois comme un cri qu'on lance sur la page: la phrase est longue, alambiquée et seule la virgule donne de la cohérence et de la profondeur à l'idée exprimée.
Justine Lévy dresse le portrait d'une femme fragile qui veut devenir forte pour ne plus être un fardeau pour son entourage et les autres. Peu importe si Louise est le moi autofictif de l'auteur, peu importe si l'auteur se sert de son propre vécu pour alimenter sa fiction, en tout cas, La gaieté se lit d'une traite, tant le lecteur se sent inspiré par les contenu et se voit parfois, en filigrane, quand Louise raconte les affres de la maternité et la mélancolie qui attend, planquée, le moment de vous envahir.

Une très belle découverte.


RUE DES ALBUMS (89) Avec moi c'est comme ça, Nadine Brun-Cosme et Magali Le Huche

Ed.  Père Castor Flammarion, février 2015, 30 pages, 5.5 euros.

Ce soir, c'est papa qui s'occupe de moi!


Cet album est vraiment fait pour être lu à voix haute. Nadine Brun Cosme a pensé son texte: assonances, allitérations en fonction des scènes décrites, jeux de rimes, phrases répétitives et courtes. Ainsi le récit épouse au mieux ce qu'il exprime...

Pour Clara la soirée qui s'annonce prend des allures de nouveauté: maman s'est absentée, et c'est donc papa qui va s'occuper d'elle:
"Ce soir, Maman n'est pas là. Elle est au cinéma.
  Alors ce soir, pour le bain, pour le repas, pour le coucher, il y a papa."

La petite a ses habitudes avec maman. Chaque étape est un rituel immuable. Mais, là tout est différent. Clara a beau expliquer comment cela se passe d'habitude, papa claironne: "Avec moi, c'est comme ça!"; et finalement, la soirée avance, et la petite se rend compte que papa s'en sort pas si mal tout compte fait!

Magali Le Huche a illustré le texte de Nadine Brun Cosme en privilégiant les deux personnages au premier plan. Papa et Clara sont heureux de passer une soirée ensemble. Les décors sont esquissés, comme pour bien souligner le fait que l'intérêt de l'album n'est pas dans l'environnement mais dans le relationnel, le sentiment.

Avec moi c'est comme ça est un tendre moment de complicité entre un père et sa fille. Il remet le père au centre du cercle familial, pour le plus grand bonheur de l'enfant.

A partir de 3 ans.

RUE DES ALBUMS (88) Je veux voler, Antonin Louchard

Ed. Seuil Jeunesse, février 2015, 34 pages, 8.9 euros.

Ouhou, je suis là!


En haut de l'arbre, au bout de la branche un oisillon tout noir observe au loin son père en train de voler. Lui aussi aimerait fendre l'air, déployer ses ailes, et partir à l'aventure! Seulement, il est trop chétif, et ses ailes n'arriveraient pas encore à le porter.
Pourtant, le petit oiseau ne lâche pas l'affaire, il désire concrétiser son rêve: voler avec son papa:
"Dis , papa, tu m'apprends à voler?"
Mais, son père a beau s'approcher de lui, il ne répond pas et ne semble pas vouloir lui apprendre quoi que ce soit. Dès lors, dans la tête de l'oisillon, les questions fusent: est-ce parce qu'il est trop petit, pas assez poli, ou parce que son père a trop de travail? A force, le petit s'énerve, et sa colère s'exprime si fort qu'il en perd l'équilibre...

Antonin Louchard met habilement en scène les préoccupations de l'adulte qui font que ce dernier ne peut pas toujours être à l'écoute de son petit. L'oisillon apparaît toujours sur la page de droite observant au loin la silhouette de son père en plein vol. Petit par la taille mais grand par le caractère, pourrait-on dire de ce petit personnage tout noir qui ne se lasse jamais de tenter d'attirer l'attention. Il symbolise la ténacité enfantine.
L'auteur a privilégié les illustrations minimalistes, préférant dessiner une partie pour exprimer un ensemble (une branche = un arbre; une ombre noir au ciel = papa qui vole). Seul l'oisillon est exprimé dans son ensemble; il attire l’œil et s'avère fort sympathique.

Je veux voler est un album très drôle pour les tout petits qui désamorce les questions de l'enfance et transmet la notion de patience.

Belle découverte à partir de 3 ans.

Big Daddy, Chahdorrt Djavann

Ed. Grasset, février 2015, 288 pages, 18 euros.

Tueur né.


Rody, gamin de onze ans, a grandi dans le ghetto de Redville. Abandonné à la naissance, il a été pris en charge par une vieille dame du quartier qui a pris sous son aile tous petits laissés pour compte. Jamais scolarisé, illettré, c'est au milieu de la violence et des trafics en tout genre qu'il s'est forgé une réputation de dur. Big Daddy, avant d'être un père adoptif pour lui, était un nom qu'on murmurait dans le ghetto, un modèle de réussite dans la délinquance, un dieu païen pour ces pauvres âmes perdues.
"Big Daddy descendait rarement dans le quartier, personne ne l'avait jamais vu, mais tout le monde le craignait; c'est comme Dieu. La ville était son territoire et tout lui appartenait."

Quand Big Daddy se rend chez la vieille et repère Rody, il sent tout de suite que ce gamin là est différent des autres: plus malin, plus intelligent, mais aussi plus ambitieux puisqu'il veut laisser son nom dans l'Histoire! Alors, le "Saint Homme" le prend sous son aile, l'éduque à sa manière afin qu'il devienne plus tard son successeur. Rody est fier d'être adopté par la légende locale, mais il ne soupçonne pas encore que le monde dans lequel il vient de mettre les pieds est au-delà de tout ce qu'il peut imaginer...

Trois ans plus tard, Rody est emprisonné à perpétuité pour le meurtre de trois personnes. Son histoire est devenue le "Rody's case" car il est le plus jeune délinquant en prison avec une peine si lourde. Son avocate, à défaut de lui trouver une porte de sortie, décide de lui apprendre à lire, et noue un lien amical presque maternel:
"Au contact d'une violence primitive, brutale et frustre, il avait acquis une sagesse inattendue. Il avait treize ans, avec quarante ans d'expérience de vie. Une maturité douloureuse et précoce l'avait assombri sans pour autant altérer son esprit."
Nikki pense aussi que c'est un gamin différent, qu'il est capable du pire comme du meilleur. Elle lui propose de raconter sa vie, sa relation avec Big Daddy, et ce qui l' a amené à devenir un meurtrier. Rody accepte et se confie.

Le lecteur plonge alors, par l'alternance des chapitres et la retranscription des confidences de l'adolescent, dans un monde où la violence et la loi du plus fort sont reines. Big Daddy gouverne son petit monde et transmet ses valeurs plus que douteuses à un gamin sans repères. Le racisme, la haine de l'autre ou des gros, le culte de l'argent facile sont autant de facettes de ce père adoptif "protéiforme" qui se veut aussi un esthète amateur d'art et consommateur de femmes.
"Ils traversaient la vie, enfin..., la vie les traversait comme la rivière coule sur les cailloux. Ils ne respectaient rien ni personnes et surtout pas eux-mêmes (...) Récidiver c'était leur vie."
Le temps passe. Rody, entouré des aides de camp de Big Daddy, Paul, Hector ou Terry, se rend bien compte que le déchainement de violence dont il est témoin est le plus souvent gratuit, sans limites. Un soir, l'adolescent met un terme à cette vie en tirant sur trois personnes:
"Le pire, c'est que je ne sais pas pourquoi j'ai tiré. Je n'étais pas en rage, j'étais vide... Un corps vide, sans pensée, sans sentiment, sans tristesse, sans dépit, sans colère, juste un corps vide sans rien à l'intérieur."

A force de ténacité, aidée aussi par le fait que le témoignage de Rody est devenu un best seller, Nikki réussit à faire libérer le jeune homme. Il a désormais vingt-sept ans, et doit réapprendre la liberté:
"Je savais qu'il ne me devait rien, il était libre et justement la liberté lui donnait le droit de mener sa vie à sa guise."
On pourrait croire leur histoire commune terminée. On pourrait croire qu'une page se tourne. On pourrait croire enfin que le roman se termine, mais c'est sans compter sur l'imagination de l'auteur. Comme la vie de Rody adaptée au cinéma, la fin de ce roman ressemble étrangement à un épilogue de polar au scénario bien pensé, "un reflet de la vérité, de la réalité, mais un reflet perfectionné, sublimé, retravaillé à l'infini, un reflet stylisé, esthétique",  qui laissera le lecteur abasourdi.

Big Daddy est un livre qui ne laisse pas son lecteur indemne. Il montre que le crime n'a pas d'âge, la violence non plus. En arrière plan, il laisse une porte de sortie à l'espoir, la possibilité d'entamer autre chose sans pour autant renier les actes terribles commis. Chahdorrt Djavan propose la communion de deux personnages que tout oppose, aux histoires et racines radicalement différentes, mais qui auront besoin l'un de l'autre pour rebondir et continuer à vivre.

Le baiser du mammouth, Antoine Dole

Ed. Actes Sud Junior, mars 2015, 78 pages, 6.9 euros.

Arthur est amoureux!


"Tant pis si mes armées de Playmobil se livrent une guerre intersidérale au pied de mon lit et qu'il n'y a personne pour piloter le grand vaisseau.
J'ai plus important à faire.
C'est pareil tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, chaque fin d'après-midi.
Je rentre de l'école, j'avale mon goûter en deux minutes, je me dépêche de faire mes devoirs, et je me poste là derrière la fenêtre de ma chambre.
Je ne bouge plus. Je ne dis plus rien. J'attends."

Chaque jour, Arthur attend que sa sœur et son amie Fiona rentrent de l'école et empruntent le chemin en face de sa fenêtre de chambre. Chaque jour, il espère entrevoir ne serait-ce que quelques secondes Fiona. Il se consume d'amour pour la jeune fille, sauf qu'elle est en seconde, elle a quinze ans, et lui neuf. Or, à cette âge, que connaît-on de l'amour et des sentiments? Ses parents et sa sœur ne le prennent pas au sérieux, se moquent gentiment. De toute façon, il est trop jeune, et elle trop vieille. Pourtant, six ans d'écart ce n'est pas la fin du monde, il suffirait juste de trouver un moyen de réduire cette différence!
Arthur aime Fiona car ils sont faits pour vivre ensemble. C'est bien connu les pôles opposés s'attirent:
"Les parents de Fiona ont glissé des éclats de soleil dans ses cheveux alors que les miens sont pleins de restes de nuit. Les gestes de Fiona ont un parfum de vanille alors que moi je sens la mort sous les bras."
Penser à Fiona c'est quitter le sol, c'est rêver de bisous et de serments éternels. "Jamais", "impossible" ne font pas partie du vocabulaire du petit garçon. Alors, après avoir vu une émission sur la récupération d'un mammouth congelé, Arthur pense que mettre Fiona en hibernation dans la glace serait une bonne solution pour réduire leur différence d'âge. Ainsi, il la réveillerait lorsqu'il aurait quinze ans, et son âge ne serait plus un obstacle à son amour.

Forcément, c'est impossible, forcément Arthur rêve un peu trop, forcément Fiona ne l'aime pas d'amour, et en plus sa soeur Louise vend la mèche. Comment va-t-il se sortir de cette situation délicate?

"C'est bête un cœur, ça s'ouvre pour rien, et ça bat la chamade, ça s'épluche même, comme un artichaut. Mais un cœur, c'est aussi tout un pan de magie à l'intérieur de soi. Un cœur, on n'en a peut-être qu'un mais il sait faire un truc dingue: on peut le briser une fois, dix fois, mille fois, il reste là, prêt à aimer."

Antoine Dole nous offre un roman rafraichissant, plein de bon sentiments, sur l'amour quand on a neuf ans. L'imagination du gamin se révèle sans limites quand il s'agit de pouvoir déclarer sa flamme et détruire les obstacles aux sentiments. On sourit aussi quand on sait que six années de différence sont un fossé lorsqu'on est enfant, alors qu'elles ne signifient plus rien à l'âge adulte.
Le baiser du mammouth met en avant un petit personnage fort sympathique, sûr de son amour, en proie à un entourage moqueur et aimant à la fois. Le récit est drôle, enlevé, et la solution finale plutôt sympathique.

Pour les cœurs d’artichaut à partir de 9 ans!

Kentucky Song, Holly Goddard Jones

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, février 2015, 480 pages, 25 euros.

Mais où est passée Ronnie?


Lorsque Susanna Eastman a voulu signaler la disparition de sa sœur Ronnie au sergent Pendleton, elle a du faire face à l'incrédulité du représentant des forces de l'ordre:
"Ronnie? Vous êtes la sœur de Ronnie?" Il secoua la tête sans cesser de sourire. "Ronnie Eastman. Vous voulez dire que Ronnie Eastman a disparu?"
Il faut dire que Ronnie est une figure locale de la petite ville de Roma, dans le Kentucky, "une ville étrange, un étrange endroit" à plus d'un titre. Tout le monde la connaît, ou plutôt tous les piliers de bar, les hommes esseulés (ou non) sont capables de repérer ce petit bout de femme aux cheveux courts, à l'allure androgyne, qui circule à bord de sa Camaro, le bras gauche toujours au vent. Or, cela fait plus de deux semaines que Susanna n'a pas de nouvelles de sa soeur. Certes, elles sont loin d'être fusionnelles, mais parfois elles sont "sur la même longueur d'onde", et "Susanna la soupçonnait de comprendre plus que ce qu'elle donnait à voir."
Suzanna mène une vie bien rangée, professeur de littérature anglaise au collège local, mariée à un professeur de musique, Dale, et maman d'une petite fille. C'est le compromis qu'elle a trouvé pour fuir un père alcoolique et violent et une mère effacée. Cette vie, elle l'a voulue, même si Dale ne supporte pas Ronnie, personnalité toxique soi-disant pour son couple, et même si justement son couple est en pleine déliquescence:
"Elle était la directrice, la secrétaire et la femme à tout faire de la famille, Dale  était le PDG, et elle en avait marre, elle en avait vraiment marre."
Ronnie est une bouffée d'oxygène, un brin de folie dans la vie trop rangée de sa jeune sœur. Sa disparition n'a donc rien de bien cohérent, surtout que la visite de son domicile ne révèle aucune trace d'un départ volontaire et précipité...

A Roma, il s'en passe des choses au collège. Depuis que Christopher est arrivé, des clans se sont formés dans lequel le jeune homme en est le centre. Lanceur de mode, meneur, il se sent attiré pourtant par Emily, souffre douleur des autres, personnalité introvertie et perturbée qui met mal à l'aise les gens. Refusant cette attirance qu'il ne comprend pas, il se met à harceler sa camarade. Emily, de son côté, subit, tente de se faire oublier, d'être normale comme lui demande sa mère:
"La normalité ce n'est pas qui on est ni ce qu'on est à la naissance (...) c'est la façon dont on se comporte. C'est quelque chose qu'on fait délibérément."
Justement, la normalité serait de prévenir la police lorsqu'elle découvre un corps enseveli en bordure de forêt. Mais Emily préfère garder le secret et observer le lent processus de putréfaction, sans pour autant se soucier de l'identité de la victime.

Finalement, la disparition de Ronnie est prise au sérieux par Tony, l'inspecteur de police, ancien espoir de la ligue majeure de Base Ball, revenu à Roma après une grave blessure au dos. Son retour est aussi une forme de provocation, croit-il, car il revient dans une ville raciste, lui le flic noir:
"Pendant toute son enfance, Tony avait été un étranger, un Noir dans une ville de Blancs pratiquant un sport de Blancs. Et bien qu'il ait été populaire au lycée de Roma, cette population n'existait pas toujours hors de l'école ou du terrain."
Son enquête le conduit à s'intéresser à un certain Wyatt, un ouvrier célibataire, doux comme un agneau, souffrant de la solitude:
"Le désespoir de mener une existence qu'on ne comprenait pas, qu'on n'avait ni imaginée ni méritée, qu'on ne pouvait souhaiter qu'à son pire ennemi."
En effet, Wyatt et son groupe de pseudo amis, des collègues qui se moquent de lui, sont les derniers à avoir rencontré Ronnie avant sa disparition. Peut-être possède-t-il des informations qui pourraient faire avancer l'enquête...

Holly Goddard Jones par Morgan Marie (source Albin Michel.fr)
Holly Goddard Jones a braqué une loupe d'entomologiste sur une ville du Kentucky et ses habitants qui, sous des aspects affables, ont bien des secrets à cacher. La solitude, l'enfance, le harcèlement, le racisme, laissent des traces, et toutes les couches sociales de cette micro-société sont concernées. Roma n'est pas si tranquille qu'on le croit, et celui qui veut ouvrir les portes des maisons doit s'attendre à de belles surprises.
A travers plusieurs personnages récurrents, Holly Goddard Jones raconte plusieurs existences qui, de près ou de loin, ont croisées la route de Ronnie. Sans le vouloir, elle est le point de connexion entre tous, et surtout, tous deviennent des suspects potentiels.
Au fil des chapitres, le lecteur entre dans l'intimité d'une jeune femme qui a toujours refusé le compromis, voué un culte à sa liberté au détriment de sa réputation, intimement consciente de sa place au sein de sa famille:
"Elle préférait partir que revenir, conduire qu'arriver, elle vivait mieux dans l'entre-deux que dans l'immobilité. C'est la raison pour laquelle elle n'était pas à sa place sur une photo. Elle avait regardé dans l'objectif et vu, non pas sa famille, mais sa propre absence et, l'espoir d'un instant, il lui avait semblé qu'elle était un fantôme, qu'elle n'existait pas vraiment, et qu'elle ne manquerait à personne."

Kentucky Song est un roman intense, profond, et habilement construit. On pourrait croire à un simple polar, mais il est plus que cela. Hélène Fournier  a su recréer l'ambiance à la fois anxiogène et étrange de Roma. Elle a traduit la petite musique intérieure de chacun des personnages, permettant d'y déceler leurs secrets, leurs peurs, leurs non-dits, en proposant un récit très fluide pour le plus grand plaisir du lecteur.

Holly Goddart Jones frappe fort, n'oubliez pas ce nom, c'est un joyau de la littérature américaine à suivre!

En attendant demain, Nathacha Appanah

Ed. Gallimard, collection Blanche,  janvier 2015,208 pages, 17.5 euros.

"Je ne suis pas à ma place ici" telle est la réflexion commune faite par Adam et Anita, le jour de leur rencontre, à une soirée de nouvel an. Depuis, ils ne se quittent plus. Lui, termine ses études d’architecture, elle, a quitté son île Maurice natale afin de pouvoir enfin libérer son écriture.
Les années passent, et le couple s'est installé dans la région d'Adam où ils élèvent leur fille unique Laura. Alors qu'Adam prospère comme architecte, Anita n'écrit plus, se concentrant à sa tâche de mère au foyer qui, au fil du temps, lui pèse de plus en plus:
"Il y a au fond d'elle comme une petite poche vide et, quand elle se lève le matin, cette poche siffle comme le font les cavités creusées dans les roches. Alors, elle passe son temps à vouloir combler ce vide."
Pour ne pas sombrer, Anita accepte d'être correspondante au journal local. Mais, à chaque fois, elle se force à ne pas oublier l'image qu'elle renvoie aux autres afin de ne pas se vexer, ni interpréter. Elle est  Mauricienne, sa peau est brune, et à la campagne, les habitants ont toujours un temps d'arrêt difficile à expliquer lorsqu'ils la rencontrent pour la première fois...
De son côté, Adam n'a pas laissé de côté sa peinture. A défaut de comprendre son épouse, il s'enferme de plus en plus dans son atelier:
"Il ne connaît pas le morcellement cruel du temps, le réel ne l'affecte pas. Il est ici et maintenant. Il dessine. Il peint. Il construit. Il imagine. Il conçoit. Il ponce et polit."
Où est donc passé ce temps où le couple avait plein d'espoir sur leurs lendemains? Adam et Anita sont désormais esclaves de leur routine et n'arrivent pas à faire de leur passion leur moyen de subsistance. Pourtant, Anita sent que ce changement de vie est à portée de main:
"Il suffirait d'un rien, théorisait-elle, pour les faire basculer dans l’extraordinaire, dans ce qu'elle appelait un destin.
Ce "rien" fut Adèle."

Dès les premières pages, le lecteur sait qu'Adèle va être à l'origine d'un drame. Le roman est le récit de ce bouleversement. Nathacha Appanah prend le temps d'expliquer ce qui s'est passé, et en quoi Adèle est devenue sans le vouloir vraiment celle qui aura raison du destin du couple.
La jeune femme est aussi Mauricienne, mais elle n'a pas de papiers. Elle est arrivée en Europe avec l'espoir d'en finir avec la vie, car sur ce continent, croyait-elle, "la mort lui paraissait plus accessible, plus silencieuse." Or, elle est toujours là, vivotant de petits boulots payés en liquide, s'attachant à rester transparente aux yeux du monde:
"Elle n'est jamais dérangée, jamais embêtée, on pourrait dire qu'elle est invisible, et c'est exactement ce qu'elle souhaite être et c'est exactement comme ça qu'elle survit."
Sa rencontre avec Anita sur les lieux d'un reportage va lui donner de l'épaisseur, va lui permettre de reconsidérer son destin:
"Adèle entrevoit une autre façon de vivre, une autre manière d'aimer, d'offrir, de pleurer, de rire, de travailler, de recommencer."
Naturellement, Adèle s'inscrit dans le quotidien d'Adam et Anita. Naturellement aussi Adèle raconte à sa nouvelle amie son passé et les causes de son départ de Maurice. Vivre avec eux est devenue une thérapie naturelle; elle retrouve le sourire.

Sans qu'Adèle ne s'en aperçoive, Anita et Adam "se sont mués en voleurs, en imposteurs, en traîtres, en menteurs." Adèle est devenue leur muse, leur source d'inspiration. La peinture d'Adam a pris "un nouveau chemin passionnant"; "il ne cherche plus à peindre un paysage ou un visage mais à évoquer un sentiment, un toucher , un goût", au point que ses toiles attirent un galeriste connu.
Grâce à son amie, Anita s'est remise à écrire, dans "l'urgence d'incarner, désincarner, réincarner cette histoire" qu'Adèle lui raconte jour après jour.
"Anita possède enfin ce quelque chose de mystérieux - qui est au delà de la force, du courage, de l'inspiration, de la ténacité, qui ne se brouille pas avec les tâches ménagères, la maternité, le maternage, l'amour, le corps, la libido, les rêves, les espoirs - , cette chose qui la fait aligner un mot après l'autre, une phrase et puis une autre, et une page et une autre sans se décourager, sans se dénigrer. Adèle a libéré l'écriture d'Anita."
Seulement, il faut crever l'abcès, tout raconter à la jeune femme pour ne plus avoir l'impression de lui voler son âme. Mais elle, comment réagira-t-elle? Alors, ils reportent toujours au lendemain leur prochaine confession...

En attendant demain est l'histoire d'un couple qui, au carrefour de leur vie, font une rencontre qui leur permettra de donner du sens à leur peinture et leur écriture, mais transformera à jamais leur destin.
Nathacha Appanah joue avec les mots, privilégie les nuances. Son écriture est un travail d'orfèvre car on sent la volonté de décrire au mieux un sentiment, une impression. Son récit est délicat, marqué, même si la fin apparaît légèrement surprenante et précipitée.
Adam, Anita et Adèle sont des personnages qui ne vous lâchent pas, ni ne vous laissent indifférents. Trois destins inextricablement liés jusqu'à la folie.

A découvrir.