Une éducation catholique, Catherine Cusset

Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2014, 144 pages, 15.9 euros

Chacun cherche son Dieu.


Marie a grandi dans un foyer à moitié athée. Alors que sa mère s’accommodait très bien de vivre sans croire en un seul Dieu, son père, lui, allait tous les dimanches à la messe, et a tenu à ce que ses deux enfants fassent leur communion solennelle. Pour Marie, l'embrassement de la foi a été aussi un choix stratégique pour s'attirer un peu plus l'amour paternel qu'elle trouvait un peu trop dirigé vers sa grande sœur Laurence, garçon manqué, forte en tout, et terriblement indépendante. La cadette passe pour une pleurnicheuse, une momolle dont un rien peut la perturber pendant des heures. Aller à l'église c'est aussi vouloir plaire:
"Il y a deux choses que, toute mon enfance, je fais avec papa: prendre l'air et aller à la messe. (...) Pour maman, ce sont deux occasions hebdomadaires de se débarrasser de nous."

A dix ans, Marie s'arrange avec la religion, désire l'utiliser pour se surpasser et contrer sa nature véritable de petite fille modèle égoïste. Devenir un être bon, c'est se rapprocher un peu plus de Dieu, et donc de papa:
"Ma religion n'est pas de l'ordre du fantasme, du magique, du surréel, mais du devoir intérieur. (...) Ma religion à moi est intérieure. Une religion d'appartement, lire la Bible, dessiner Jésus et Marie, inventer des prières, rendre visite à de vieilles dames. Le dépassement de soi, la victoire sur soi, je ne les imagine pas du côté du corps. Seule me paraît belle la lutte intérieure."

Croire en Dieu lui donne la force de ne plus haïr sa grande sœur, dont elle se sent diamétralement opposée. Seulement, ce petit arrangement va prendre un autre chemin quand Marie a l'âge d'aller au collège. Là, elle y rencontre Ximena qui sera pour elle la nouvelle incarnation de la divinité:
"Ximena entre dans ma vie. Dieu en sort. Ximena n'a aucune religion, aucune éducation religieuse, et tournerait en dérision ma foi comme un signe de naïveté et de stupidité."
Cette nouvelle amie l'éveille à la sexualité, à l'amitié exclusive et inconditionnelle aussi. Ximena "énonce la loi", et devient naturellement un modèle pour une Marie qui a besoin d'un Dieu. Ximena se défend avec "le verbe" et un humour assez caustique. Marie aime être en retrait, et se sentir aimée.
Longtemps, la jeune fille sera "un critère absolu", mais le lycée aura raison de cette amitié devenue étouffante et malsaine. C'est le décès soudain de son neveu Thomas qui sonnera le glas de ce duo improbable.

"La mort n'existe pas, Marie. Tu n'as pas le droit de pleurer. Tu es dans la vie."
L'auteur de ce s paroles, c'est un camarde de lycée, Samuel. Ce sera aussi son premier grand amour. Samuel n'est pas beau physiquement, mais il correspond tant à ce que Marie recherche psychiquement. Il incarne donc sa nouvelle image de Dieu à cause de sa foi en la vie. Pour elle, Samuel va souffrir, accepter inacceptable. Elle sera son chemin de croix:
"Pendant six ans, je n'ai pas réussi à le quitter, même si mon désir allait vers d'autres hommes. Je ne pouvais pas imaginer ma vie sans lui. J'avais besoin de lui pour me sentir entière: besoin de sa parole, de son regard intense. Besoin de mots. Peur du silence. Peur du néant. Peur de l'absence de Dieu."
C'est la rencontre "exotique" avec Al qui met fin non seulement à sa relation masochiste avec Samuel, mais aussi à sa quête d'incarnation divine.

Catherine Cusset adore mettre en scène Marie, son moi autofictif, pétrie de contradictions et terriblement lucide sur sa nature et son caractère. En cherchant son Dieu personnel, Marie tente de ne plus se détester. Toute sa jeunesse, elle a cru à un référent spirituel pour remplacer celui de son enfance dont elle a cru en l'existence bien plus longtemps que celle du Père Noël.
Or, Marie n'est pas une petite fille modèle. L'adolescence, la sexualité, la quête d'un pseudo idéal auront raison de ses certitudes. Lutter contre sa véritable nature est chose vaine car elle revient au galop, en force.
L'héroïne d'Une éducation catholique est souvent agaçante, et juste à la fois, timorée et rebelle, naïve et calculatrice. L'éducation religieuse a laissé des traces dans sa façon de percevoir l'autre, mais lui a permis aussi de rendre compte de toute son hypocrisie.
Lire Catherine Cusset c'est lire une écriture sans concession, pertinente, parfois provocatrice, mais qui nous touche.