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Un nageur dans la ville, Joaquin Perez Azaustre

Ed. Seuil, collection Cadre Vert,  traduit de l'espagnol par Delphine Valentin, janvier 2015, 202 pages, 18.5 euros.

Effacement.


Jonas est un nageur anonyme dans l'immense ville où il vit. Depuis sa rupture avec Ada, il a déménagé au sud de la cité, mais continue à cotoyer le bassin situé au nord, lui permettant ainsi de profiter du métro, ou de se promener dans les rues à la recherche de la photo qui sortira de l'ordinaire.
Car, Jonas est aussi un photographe. Reporter de presse dont la vente de ses tirages assure sa subsistance, il se tourne désormais vers la photographie d'art. Il a même un projet en tête, que son ami Sebastian serait susceptible d'exposer en galerie: refléter la fin de lieux, la fin de toute chose à travers l'image:
"Des immeubles sur le point d'être détruits, des rues fermées à la circulation, des chantiers qu'on a laissés à moitié finis, des intérieurs de palais que plus personne ne visite, des magasins qui ont baissés le rideaux et ne le remonteront plus."
Cette idée est d'autant plus prégnante que sa mère a disparu sans laisser de trace depuis deux mois. Elle vivait seul depuis son divorce dans un petit appartement, où, à l'intérieur, rien n'indique un départ précipité, comme si elle venait de partir pour une course...

La vie bien routinière de notre protagoniste au sein de la ville est faite de repères, de rencontres régulières, notamment avec son ami Sergio avec qui il nage, ou le concierge de son immeuble, Mario, dont le frère jumeau Sylla aimerait le rencontrer. A la piscine, ce sont toujours les mêmes personnes qui partagent le bassin à ses côtés. Tout cela le rassure, le conforte. Jonas n'est pas un homme qui aime la surprise, l'imprévu.
Et pourtant, force est de constater que des événements étranges se déroulent. Après sa mère, c'est la fille et la petite-fille d'une de ses connaissances qui disparaissent, puis un ami photographe, Oliver, enfin, petit à petit, le téléphone sonne dans le vide. Au fil du temps, les rues deviennent désertes aux heures de pointe, les magasins gardent les rideaux baissés. Jonas sent bien que sa routine se délite, mais il s'accroche, il continue d'aller nager, comme si cette habitude le retenait à la réalité, l'empêchait de s'effacer lui aussi dans l'immensité de la ville:
" [Ce] n'est pas une ville mais un théâtre dont les acteurs ont disparus ou se sont volatilisés alors que les différentes scènes demeurent, on dirait que les personnes pourraient être de retour à n'importe quel moment mais ne reviendront pas, que ce vide est un entracte trop long jusqu'à une autre dimension du sommeil de Jonas, de sa respiration endormie sous la nuit aquatique."

La défragmentation des événements, la disparition de son entourage oppressent notre personnage. La nuit devient propice aux insomnies et crises d'asthme. Que faire, puisque même la police ne semble pas s'inquiéter de la recrudescence des disparitions signalées? Cette histoire n'aurait-elle pas un lien avec l'étrange Sylla, le jumeau de Mario, dont la rencontre lui a laissée un sentiment inexplicable de malaise? Enfin, il partage le sentiment de Sergio:
"Je suis conscient de la chance que j'ai. C'est juste que parfois, quand j'y pense, j'ai l'impression que dehors, ailleurs, très loin de chez moi, quelqu'un vit à ma place."
La ville, trop grande, tentaculaire, engloutit ses habitants et les réduits au néant. Elle est "comme un aquarium immense dans lequel il n'était pas réellement parvenu à s'introduire, et s'était identifié tout au plus, à l'homme qui observe la vie des poissons."

Un nageur dans la ville est un roman étrange, souvent statique, dont la seconde partie bascule dans le fantastique. En compagnie de Jonas, le lecteur conçoit la possibilité d'une vie parallèle qui se développe à l'intérieur même des murs, hantée par les disparus. Les gens ne sont plus là, mais laissent l'impression d'avoir été présents quelques secondes auparavant: un parfum, un lit encore chaud, un exemplaire du Temps Retrouvé de Proust ouvert sur un banc. D'ailleurs, au fil des pages, les phrases s'allongent, font parfois trois à quatre lignes, s'étirent comme un fil d'Ariane qui retiendrait Jonas à la réalité, l'empêcherait finalement de disparaître à son tour. La traduction de Delphine Valentin est sensible, soucieuse du bon positionnement de la virgule, et de la cohérence.
L'auteur n'a pas écrit un récit qui tente de donner une explication aux événements; il se contente de les décrire, laissant alors son personnage principal en proie au stress, à l'interrogation. Seule la piscine, désormais déserte, est la preuve matérielle que tout n'est pas disparu. Elle incarne la normalité du temps qui passe, et les longueurs que Jonas a accumulées, la certitude de sa linéarité.
Ainsi, ce roman est une tentative de redéfinition du temps et du réel, une idée que peut-être, à côté de nous, sans le savoir, nous vivons une autre vie.

A découvrir.

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