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Notre mère, Koren Zailckas

Ed. Belfond, traduit de l'anglais (USA) par Samuel SFEZ, 433 pages, 21.5 euros.

Notre mère, cette inconnue.


Depuis un an, la famille Hurst a appris à vivre avec la disparition de la fille aînée, Rose. Enfin, chaque membre a plutôt développé un système de survie bien personnel: le père, Douglas, s'est réfugié dans le travail et l'alcool, la soeur, Violet, se drogue et devient adepte de religions alternatives, et la mère, Josephine, reporte toute son attention sur le petit frère Will.
"Rose avait laissé un vide dans la famille, et chaque jour elle semblait leur retirer quelque chose de plus. Le fossé entre leur situation actuelle et ce qu'ils avaient été semblait se creuse de jour en jour. (...) Rose avait transformé la famille parfaite de leur mère en une parfaite épave."

Josephine est la pierre angulaire de cette famille. Elle donne l'apparence d'une femme équilibrée, souriante, mère attentionnée et aimante, et épouse modèle. Depuis que Will est soi-disant atteint d'un syndrome d'Asperger avec des crises d'épilepsie, elle a décidé de le descolariser et de devenir sa maîtresse d'école personnelle. Ainsi, le gamin a développé une relation fusionnelle avec sa mère, et vit dans l'angoisse permanente d'être un enfant parfait à ses yeux, quitte à en devenir détestable avec les autres:
"La confiance pour lui était une forme de torture: il ne voulait pas être aimé: pour lui, l'amour était un sac sur la tête. Plus que tout, il voulait s'en tenir au scénario conçu pour lui dès sa naissance et jouer tous les rôles à la fois. Tour à tour, il serait le bourreau, la victime, le spectateur et le héros, mais jamais il ne quitterait le théâtre."

Au fur et à mesure le portrait de la mère parfaite se fissure. Il a suffi d'un soir de dispute familiale pour que Violet soit internée en hôpital psychiatrique à la demande de sa mère, trop heureuse de se débarrasser d'une fille ne correspondant plus à son idéal. Pour Violet, Josephine est une mère toxique qui cache bien son jeu, dangereuse et manipulatrice, et qui est fortement responsable de la disparition de la grande sœur. Malgré le peu d'indices laissant croire à une fugue volontaire, Violet doute encore...
"Avec une mère comme la leur, il était impossible de ne pas assimiler le fait de devenir mère à celui de devenir un monstre."
Dès lors, la jeune fille va se battre pour tenter de découvrir la vérité, et affronter sa mère afin de dévoiler au grand jour sa véritable personnalité:
"Elle vous accusait de manipuler les gens (alors qu'elle-même le faisait). Elle disait que vous étiez revancharde (ce qu'elle était plus que n'importe qui) (...) Je regardais ma mère et c'était quelqu'un d'autre. Mais c'était comme si elle avait toujours été quelqu'un d'autre. Comme si à la fin de la journée, quand personne ne la voit, elle retirait sa combinaison de chair."

Au fil des pages, le lecteur se rend compte que la famille Hurst est une famille tordue, névrosée, sur laquelle Josephine possède le contôle et prend un malin plaisir de monter les membres les uns contre les autres. C'est de la maltraitance psychologique maquillée en amour, mais seul Will a du mal a accepter la véritable nature de sa mère. "Peut être que la vérité n'existe pas, pense Will quand il est confronté aux mensonges de sa mère." Quant à son époux, Douglas, l'acceptation de son alcoolisme et sa thérapie lui font admettre que ses filles ont beaucoup souffert. Il est temps pour lui de devenir un père.

Notre mère est un roman prenant, dont le suspens monte crescendo jusqu'au dénouement digne d'un polar. Koren Zailckas a mis en scène des personnages à la psychologie complexe et pour certains au psychisme torturé. Josephine est une personne malade, qui a détruit psychologiquement son entourage pour se donner un semblant de bien être.
Finalement, c'est Violet, internée pour violence, qui est la personnalité la plus rationnelle et objective. A force d'avoir cherché à plaire à sa mère et tenté d'y trouver de l'amour, elle a compris que sa quête était vaine, mais que, surtout, elle marchait sur les empreintes déjà laissées par Rose, dont l'absence ne semble pas perturber Josephine. Enfin, le petit Will incarne le malaise et le déséquilibre d'un enfant complètement dépendant d'une personne toxique.

Notre mère ravira à la fois les amateurs de polar et les curieux.

Belle découverte


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